V

Si la nouvelle de la mort de Jacques de Brécourt portait aux Chênes-Verts la désolation et le désespoir, elle soulevait dans une autre maison l'enthousiasme et la joie, une joie mauvaise faite de convoitises louches, de jalousie et de sournoises rancunes assouvies.

C'était chez Régulus Boulard, dans la petite chambre qu'il avait conservée après le départ de Noémie au sommet de Montmartre et dans laquelle naissaient et mûrissaient ses sinistres desseins, où il nourrissait ses malfaisantes rêveries.

Après la conversation qu'il avait eue aux alentours de Marconnay avec Noémie, le misérable avait vite compris qu'il avait fait fausse route, et que son ancienne maîtresse avait raison. S'il avouait son crime, il n'obtiendrait d'autre résultat que de se faire chasser ignominieusement, comme un indigne personnage qu'il était. Aussi, malgré ses bruyantes menaces, s'était-il tenu coi, cherchant un autre stratagème, qui le menât à ses fins par une voie plus sûre et plus rapide.

Il n'avait rien trouvé encore, quand il lut sur un journal, comme l'avaient lu madame de Frémilly et Laurence, le récit de l'assassinat du malheureux Jacques de Brécourt.

Sur ce journal, comme sur celui de la grand'mère et de la petite-fille, on laissait croire que le malheureux explorateur avait succombé.

Et Régulus se persuada sans peine qu'il était mort.

Alors un plan nouveau germa tout de suite en son esprit, et il ne douta pas un instant de la réussite de ce plan.

Il résolut donc de le mettre sans retard à exécution.

Pour cela il lui fallait avoir le plus tôt possible une entrevue confidentielle avec madame la baronne de Frémilly. Mais où était la baronne à cette heure? Il savait qu'elle ne se trouvait pas à Marconnay, et qu'à Marconnay on ignorait, lui avait dit Noémie, où elle s'était réfugiée avec sa petite-fille.

D'un autre côté, madame de Frémilly le connaissait sous le nom de Romain Doria. Elle allait s'étonner de le voir se présenter à elle sous un nouveau nom.

Mais à cela le misérable croyait avoir paré déjà.

Romain Doria, dont il avait momentanément usurpé le nom, était l'amant de Noémie.

Lui, il était Régulus Boulard, un intime ami de Jacques de Brécourt.

Il n'avait pas voulu, pour des raisons qu'il expliquerait, se présenter sous son vrai nom pour la mission un peu équivoque dont il s'était chargé.

Mais maintenant il venait remettre les choses au point, dire qui il était, quels étaient cette femme et cet enfant qu'on avait eu l'imprudence, et que lui surtout avait eu le tort d'amener à Marconnay, trompé par les lamentations de la mère et effrayé par ses menaces.

Il avait, pour expliquer tout cela, une fable préparée, et il ne doutait pas que madame de Frémilly ne s'y laissât prendre.

Il savait mentir, et avec un peu d'habileté….

Quant à Noémie, il avait trouvé du même coup le moyen de s'en débarrasser et de l'écarter de ses combinaisons.

Nous verrons plus tard comment Régulus devait s'y prendre pour parer au danger qui pouvait, pour la réussite de ses ténébreux projets, lui venir de cette ancienne maîtresse et des révélations dont elle l'avait menacé.

Mais, avant tout, pour Régulus, il fallait découvrir madame de Frémilly.
Là était jusqu'à présent la pierre d'achoppement.

Il chercha longtemps, puis une inspiration lui vint, qu'il crut descendue du ciel, mais qui montait plutôt de l'enfer.

Il se souvint que Jacques de Brécourt avait un ami dont il lui avait parlé autrefois, M. Mareuil. Peut-être ce M. Mareuil pourrait-il lui donner une utile indication.

Où habitait-il? Il l'ignorait. Mais c'était, il le savait, un viveur assez répandu, un homme riche. Il aurait facilement son adresse, soit sur le Tout-Paris, soit dans un restaurant élégant. Il l'eut en effet facilement et eut avec l'ami de Jacques de Brécourt la conversation dont Mareuil rapporta les termes à son ami, tissu de mensonges et de calomnies qui avaient porté à son comble l'indignation de Jacques et de Mareuil lui-même, quand il eut compris qu'il avait été la dupe d'un abominable scélérat. Mais pour mener à bonne fin son plan infernal il fallait maintenant que Régulus eût une entrevue avec madame de Frémilly, dont M. Mareuil lui avait donné l'adresse; il partit incontinent pour Fouras.