XI
Depuis qu'elle était seule au château avec les domestiques et que le beau temps était venu, Noémie sortait tous les après-midi avec son fils, et ils se promenaient tous les deux dans la campagne reverdie et fleurie. Une paix les enveloppait. Jamais ils n'avaient été aussi heureux, du moins le petit Daly, car sa mère, ne sachant ce qu'étaient devenues ses bienfaitrices, et appréhendant la raison qui les avait fait partir, avait l'âme bourrelée de remords.
Au château on n'avait reçu aucune nouvelle de madame de Frémilly, et on ignorait ce qu'étaient devenues la grand'mère et la petite-fille, en quel endroit elles s'étaient réfugiées. On les croyait parties pour l'étranger, mais on s'étonnait qu'elles n'eussent pas écrit, qu'elles n'eussent pas fait connaître au moins à Agathe l'endroit où elles se trouvaient. Des lettres étaient arrivées à leur adresse, des journaux et des brochures. Tout cela avait été mis en tas sur le bureau de la baronne.
Le temps s'écoulait en cette ignorance, et la vie continuait au château, morne, les domestiques, désoeuvrés, passant leur temps à errer dans les couloirs et dans les cours.
Noémie, ne voulant pas être interrogée par eux, les évitait le plus possible, et ils la considéraient toujours avec une certaine défiance, ne sachant pas au juste ce qu'elle était et en quelle qualité elle vivait au château. Pour eux, c'était l'étrangère, l'ennemie, l'espionne peut-être. Ils se cachaient d'elle, car elle-même se tenait éloignée d'eux.
Un après-midi, Noémie suivait avec son fils un petit chemin bordé de deux haies épaisses d'aubépines fleuries dont l'odeur un peu âcre mettait en l'âme une volupté, quand Daly, parti en avant et que sa mère ne voyait plus, caché qu'il était par un détour du chemin, revint en courant vers elle, l'air très effrayé.
—Maman, maman, cria-t-il, le vilain homme!
Noémie, pour le rassurer, lui prit la main, fit quelques pas en avant, mais presque aussitôt elle s'arrêta, pétrifiée, les jambes cassées par l'épouvante. Régulus Boulard était devant elle.
Il arrivait à pied, une canne d'une main, une petite valise dans l'autre.
—Vous, s'écria-t-elle, vous!
—Oui, fit-il en ricanant, moi. Ah çà! qu'as-tu donc? On dirait que je te fais peur!
L'enfant le regardait, caché le long de sa mère, avec des yeux blancs de terreur.
—Que voulez-vous? demanda Noémie. Où allez-vous?
—Je vais au château.
—Au château!
Et Noémie ne cacha pas l'horreur qui s'empara d'elle à ces mots.
Elle répéta:
—Au château!
—Oui, fit-il tranquillement, rendre visite ces dames qui m'ont bien accueilli.
—Tu oserais!
—Et pourquoi pas?
—Après ce que tu as fait, ce que tu m'as raconté!
—Raison de plus. Il y a un lien maintenant entre nous.
—Ah! monstre que tu es! s'écria Noémie, outrée d'indignation. Tu as l'audace de rappeler devant moi ton infamie!
Elle avait un geste comme pour le chasser, l'éloigner, le visage horrifié.
Il ricanait.
—Qu'est-ce que tu as? Tu es folle!
—Tu me fais horreur.
—Non, dit-il sans s'émouvoir, ne prends pas ces airs, ne fais pas ces grands gestes. D'abord ça ne te va pas. Et puis ce n'est pas fait pour m'impressionner. Je suis venu pour causer avec toi.
—Avec moi!
—Oui, et je suis heureux de t'avoir rencontrée.
—Tu savais donc?
—Que tu étais au château? Parbleu! Et que tu y vis comme une reine. J'ai appris ça au bourg. Mes compliments! Et tu n'as pas l'air de te douter que c'est à moi que tu dois ça. Tu ne me remercies pas?
—Te remercier!
—Dame! ce serait le moins. Mais, trêve de plaisanterie. J'ai à te parler, à te parler sérieusement. Eloigne le petit, et passons dans le champ voisin. Il n'y a personne. Nous ne serons pas dérangés.
Noémie hésitait. Elle redoutait toujours de cet homme elle ne savait quel piège, quelle embûche, et il lui répugnait.
La voyant indécise, Régulus dit:
—Tu n'as pas entendu? Que crains-tu? C'est pour ton bien.
—Du bien de toi!
—Et pour le bien de ton fils.
—Nous n'attendons de toi aucun bien, mon fils et moi!
—Voyons, ne fais pas la bête. Ecoute-moi!
—Qu'as-tu à me dire?
—Eloigne le petit.
L'enfant restait toujours cramponné aux jupes de sa mère.
Celle-ci se décida.
—Laisse-nous un instant, mon chéri, dit-elle. Va là-bas dans le pré cueillir un bouquet pendant que je vais causer avec monsieur.
Daly, le coeur gros, n'osa pas désobéir.
Il quitta les jupes de sa mère et s'éloigna lentement, sans perdre du regard l'homme méchant qui lui faisait si peur.
Dès qu'il fut à quelque distance, Régulus se rapprocha de Noémie.
—Voilà, fit-il, ce que je veux de toi: que tu me dises où sont ces dames. On m'a dit à Sanxay qu'elles étaient en voyage.
—Mais je ne le sais pas!
—Tu ne le sais pas?
—Je te le jure!
—Mais quelqu'un, au château, doit bien le savoir.
—Personne.
—C'est sérieux?
—Très sérieux.
—Alors c'est une disparition, une fugue?
—Elles sont parties.
—Parions que je sais pourquoi, moi. Parce que la petite est enceinte.
—Infamie!
—Enceinte de mes oeuvres, et que tu t'en doutes.
—Moi!
—Toi.
Noémie était devenue très rouge et ne put supporter le regard aigu que lui lança son ancien amant.
—Tu vois bien, fit celui-ci, que j'ai raison et que tu ne sais pas mentir. Du reste, je prévoyais la chose, et c'est pour cela que je suis venu … pour réparer….
—Pour réparer? fit Noémie, les yeux écarquillés, et qui ne comprenait pas.
—Pour réparer mon erreur, mon crime. Je veux tout avouer à la grand'mère.
—Tu aurais ce courage!
—Implorer mon pardon, et me déclarer prêt à rendre à sa petite-fille l'honneur que je lui ai ravi dans un moment de folie.
Noémie écoutait, effarée, ayant peine à cacher sa stupeur, son horreur.
—Tu ferais cela!
—N'est-ce pas honnête?
—Tu as osé rêver une pareille monstruosité, toi le mari de mademoiselle de Frémilly!
—Pourquoi pas? Parce que je ne suis pas riche? J'ai maintenant une belle situation. Et peut-être sera-t-on trop heureux.
Il se dandinait, très fier, ne doutant pas de la réussite de son plan infâme.
Noémie le regardait avec une sorte d'épouvante, stupide à la pensée qu'il eût en tête un tel projet.
Puis elle éclata.
—On te chassera, cria-t-elle, on te chassera comme une bête immonde et malfaisante!
—Pourquoi donc?
—Parce que c'est tout ce que tu mérites. Et quand ton ami, Jacques de Brécourt, apprendra ce que tu as fait, quel crime odieux tu as commis….
—Oh! Jacques de Brécourt, il est loin, et il ne reviendra plus.
—Qu'en sais-tu?
—On revient rarement des pays où il est. Et même s'il revenait, sa présence ne m'épouvanterait pas. Je suis homme à lui tenir tête.
—Je sais, dit Noémie, que tu as toutes les audaces.
—Et tous les courages. Et c'est pour cela que je réussirai. Et tu ferais mieux de te mettre avec moi.
—Avec toi!
—Et de m'aider.
—Moi?
—Pourquoi pas? Vous ne pouvez qu'y gagner, toi et ton fils.
—Jamais, cria-t-elle, jamais je ne t'aiderai dans cette oeuvre infâme. Tu m'as fait commettre déjà assez d'actes indignes, dont je rougis et que je pleurerai toute ma vie. C'est assez de mensonges comme cela, de calomnies et de hontes. Et si j'ai un conseil à te donner, c'est de renoncer à tes projets insensés et de fuir.
—De fuir?
—De ne jamais reparaître devant mes bienfaitrices et devant moi! Car je dirai, moi, qui tu es, ce que tu vaux. Au lieu de te servir, je te démasquerai!
—Ah! c'est ainsi que tu le prends! fit Régulus, abasourdi par cette violente tirade.
—Et c'est ainsi que j'aurais dû le prendre tout de suite, quand tu m'as fait la première proposition.
—Une proposition dont tu t'es bien trouvée, en tout cas, et dont tu profites.
—Dont je profite?
—N'est-ce pas à elle que tu dois de vivre au château, d'élever ton fils en seigneur? Car, malgré toute ta délicatesse, tu ne craches pas, je le vois, sur les bienfaits de celles que tu as trompées.
—Ce sera le remords, la souffrance de toute ma vie.
—Ce qui ne t'empêche pas d'en jouir.
—Ah! quand je pourrai me libérer! livrer ce secret qui me pèse et implorer, le front dans la poussière, le pardon de ma faute! C'est cette heure que j'attends! Elle n'a pas sonné encore, mais elle sonnera, et alors….
—Tu me livreras?
—Je dirai tout!
—Prends garde que je ne parle pas avant. Et que ce ne soit moi qui te fasse chasser avec ton fils.
—Je ne crains rien de toi.
—Pourtant si j'écrivais ce que tu es, ce que tu as fait?
—Cela ne ferait que hâter ma confession, la confession que je dois et que je veux faire, et hâter le pardon que j'attends.
—Tu crois donc qu'on te pardonnera?
—J'en suis sûre, quand on saura ce que j'ai souffert, à quelles contraintes j'ai obéi, et que c'était pour sauver mon fils!
—Et tu refuses de me servir?
—Je me couperais plutôt sous tes yeux le poignet droit!
—C'est bien. J'agirai seul. Mais n'attends rien de moi.
—Il ne peut me venir de toi que de la honte et du malheur.
—Et tremble pour ton fils!
—Tremble plutôt pour toi!
Il eut un long ricanement.
—Pour moi?
—Oui, car ton crime est de ceux que le ciel châtie, tôt ou tard, terriblement!
—Tu parles comme dans les mélodrames. Tu n'es pas réjouissante. Adieu!
—Tu pars?
—Je vais à la recherche de madame de Frémilly. Je saurai bien la retrouver, moi. Et quand je l'aurai retrouvée, je sais ce que j'ai à faire.
—Tu ne feras pas ce que tu as dit.
—Je ferai ce qui me plaira et sans te demander la permission. Crains de ne pas regretter un jour de m'avoir si mal accueilli.
—Ce que je regretterai toujours, c'est d'avoir trouvé sur mon chemin un misérable tel que toi!
Il était déjà loin.
Elle le vit disparaître dans le chemin étroit bordé d'aubépines fleuries….
Et son coeur se serra. Et des larmes montèrent à ses yeux.
Elle pensait:
—Que va-t-il tenter? Que va-t-il faire?
Et son âme s'emplissait d'appréhensions de tous genres. Elle voyait l'avenir, qui lui avait paru un instant éclairci, gros de nouveaux orages, assombri de nouvelles nuées.
—C'est le méchant homme qui te fait encore pleurer, petite mère?
C'était Daly qui s'était rapproché et avait saisi la main de sa mère.
Celle-ci serra l'enfant près d'elle, et, l'entraînant:
—Rentrons, dit-elle.
Et elle l'emmena vivement, en jetant autour d'elle des regards où se lisait une terreur quasi surnaturelle.