XIV
Quand la baronne de Frémilly vint dire à sa petite-fille, depuis longtemps enfermée en sa chambre, et qui n'avait rien entendu des allées et venues qui s'étaient produites en bas, que Jacques de Brécourt était vivant et qu'il était là, elle resta tellement saisie qu'elle faillit s'évanouir.
Elle répéta à plusieurs reprises, comme si elle ne comprenait pas le sens des mots qu'elle prononçait:
—Jacques vivant! Jacques!
—Il t'attend, dit la grand'mère. Il veut te voir.
—Me voir! répéta Laurence.
Et un grand frisson la traversa.
Puis tout de suite:
—Jamais! jamais, je ne reparaîtrai maintenant devant lui!
Elle répéta encore, comme inconsciente:
—Jacques vivant!
—Il sait tout, dit la baronne. Il sait qu'il n'a rien à te reprocher, que tu as été victime, ma pauvre enfant, d'un véritable crime.
Et moi aussi, fit la grand'mère, avec de profonds soupirs, je sais tout maintenant, et j'ai à te demander pardon de mes soupçons injurieux, de ma dureté, de ma cruauté même.
Et se jetant dans ses bras:
—Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! Comme tu as été malheureuse! Mais tout peut se réparer encore. Viens!
Elle cherchait à entraîner la jeune fille.
Mais celle-ci résista.
—Non, grand'mère. Je préfère ne pas le voir.
—Pourquoi?
—Je souffrirais trop.
—Tu l'aimes toujours!
—Hélas! Je l'aime, et je suis indigne de lui. Je suis mère, et jamais il n'oubliera….
—Si, peut-être, quand l'autre sera mort.
Laurence sursauta.
—Le criminel?
Et aussitôt:
—On le connaît donc?
Madame de Frémilly inclina la tête sans répondre.
—On le connaît?
—Il était ici tout à l'heure.
—Dans la maison? Et vous l'avez, grand'mère, laissé partir?
—Il est parti avec M. Mareuil. Ils vont se battre.
—Se battre! Et Jacques sait?…
—Jacques sait tout. Il était là.
—Grand Dieu! Et ce misérable, je le connais, grand'mère?
—Tu l'as vu.
—Je l'ai vu. Et c'est pendant mon sommeil?…
—C'est pendant ton sommeil, une nuit, là-bas, à Marconnay.
Laurence tressaillit violemment.
—Je sais, grand'mère, je sais. J'en ai eu le soupçon. C'est ce misérable qui est venu avec l'enfant!
—Oui, c'est lui, un ami de Jacques.
—Et ce n'était pas vrai?
—C'était un odieux mensonge.
—Et la photographie?
—Mensonge, imposture, comme tout le reste!
—Ah! s'écria Laurence, je n'ai jamais douté de lui, moi!
—C'est vrai. Que n'ai-je, ma pauvre enfant, partagé ta confiance! Bien des douleurs nous eussent été épargnées. Mais c'est moi, vois-tu, c'est moi, avec ma défiance des hommes, ma promptitude à croire le mal quand il s'agit d'eux, qui ai fait ton malheur. Mais Jacques t'attend. Il est malheureux. Il souffre. Tu ne veux donc pas le voir, lui dire un mot d'espoir?
—Que pouvons-nous espérer maintenant tous les deux?
—L'oubli peut-être. Viens!
Laurence se laissa entraîner.
Quand elle vit Jacques, car c'est lui seul qu'elle vit tout d'abord, elle ne fit pas attention à Noémie, quand elle vit Jacques, ses bras instinctivement se tendirent vers lui.
Et le jeune homme s'y précipita.
—Laurence!
—Jacques! vivant!
—Oui, vivant, miraculeusement sauvé, pour t'aimer!
—Pour m'aimer?
—Pour t'aimer à jamais!
Laurence secoua la tête douloureusement.
—Pouvons-nous, dit-elle, nous aimer encore? Un enfant nous sépare!
—Cet enfant, dit Noémie, je l'emporterai. Je l'élèverai avec le mien.
Vous ne le verrez plus.
Laurence semblait ne pas avoir entendu.
—Un enfant, répéta-t-elle, puis le souvenir d'un homme odieux.
—Cet homme, dit Jacques, ne sera plus demain. S'il échappe aux coups de mon ami, c'est moi qui le tuerai, car je ne veux pas qu'il vive!
—Tu vois, fit Laurence, s'il vivait, tu ne pourrais pas m'aimer. Tu penserais toujours….
—Lui mort, l'oubli viendra.
—Et si tu te faisais illusion?
—Comment?
—Si tu n'oubliais pas? Si un jour je devenais pour toi, avec le souvenir de l'outrage subi, un objet d'horreur!
—Un objet d'horreur, toi!
—Qui sait?
—Jamais, fit ardemment Jacques. Jamais je n'ai cessé de t'aimer. Jamais je ne cesserai de t'adorer. Tu peux croire en moi, Laurence, en mon affection sans bornes.
La jeune fille ne répondait pas.
Elle restait soucieuse.
Une ombre voilait la lumière de ses beaux yeux.
—Je voulais, dit-elle, je l'avais dit à grand'mère, me retirer dans un couvent. Je vais y passer un an.
—Sans me voir?
—Sans voir personne, à prier et à me purifier d'une involontaire souillure, et au bout de cette année, Jacques, si vos sentiments n'ont pas changé, si l'oubli est venu pour vous et a apporté en votre coeur une paix que ne pourra plus troubler le passé, eh bien! je serai à vous, je serai à vous avec bonheur et pour toujours. Si, ce délai écoulé, je ne vous revois pas, c'est que tout sera fini et je rentrerai dans mon cloître pour n'en plus sortir. Telle est ma volonté. Et si vous m'aimez véritablement, vous n'essayerez pas de la combattre. Je partirai demain.
Laurence tendit la main à son fiancé.
Et celui-ci la saisit avec emportement pour la couvrir de baiser éperdus.
—Séparés encore!
Il suppliait.
Et c'est à peine s'il put prononcer ces paroles:
—Dans un an donc.
—Puis, surmontant son chagrin, il ajouta d'une voix plus raffermie:
—Dans un an vous me retrouverez tel que je suis, Laurence, vous aimant toujours.
La jeune fille allait se retirer.
Mais Noémie se jeta à genoux devant elle.
—Et moi, mademoiselle, partirez-vous sans m'avoir pardonné?
Laurence la regarda, la reconnut.
Un sourire effleura ses lèvres.
—Il n'est pas de faute, prononça-t-elle, qu'un repentir sincère n'efface.
Et elle passa.
* * * * *
Six mois à peine s'étaient écoulés depuis cette scène émouvante.
Régulus Boulard était mort, tué par Mareuil dans un duel à vingt-cinq pas.
Et son fils, l'enfant de son crime, venu avant terme et à peine viable, l'avait suivi, quelques jours après, dans la tombe.
Il ne restait plus, de l'odieux passé, qu'un souvenir de cauchemar dont on s'est enfin réveillé.
Jacques, plus épris encore depuis qu'il avait revu Laurence, ne restait pas un jour sans venir rendre visite à la baronne de Frémilly, qui était venue se fixer à Paris dans l'appartement où étaient nés, où s'étaient épanouis son amour et celui de Laurence, où ils avaient connu, tous les deux, des joies inoubliables, et, tous les jours, il demandait si Laurence n'allait pas revenir.
—Un an, disait-il, c'est bien long!
Et la grand'mère, devenue la meilleure amie du jeune homme, qu'elle avait si mal jugé, et son plus fidèle confident, souriait malicieusement.
Il était évident qu'elle savait quelque chose, mais elle ne voulait pas laisser échapper son secret.
Dans son impatience, Jacques laissait parfois éclater des paroles de colère.
—Elle ne m'aime pas! s'écriait-il. Si elle m'aimait, elle reviendrait. Rien ne l'oblige à demeurer là-bas. Elle n'a pas fait de voeux. Et elle sait bien que je ne pense plus qu'à elle, qu'à elle seule, et que je l'aime comme je ne l'avais jamais aimée encore. Ne le lui avez-vous pas dit, grand'mère?
—Je le lui ai répété cent fois.
—Et qu'a-t-elle répondu? Elle ne vous croit pas, peut-être? Elle croit que nous mentons tous les deux?
—Elle ne m'a rien dit.
—Et elle prétend m'aimer!
—Je suis certaine qu'elle vous aime, Jacques.
—Et il faut attendre. Mais moi je ne puis plus attendre. Je languis et je me meurs. Si elle tarde encore, je ne serai plus. Si je pouvais la voir, seulement! Mais où est-elle? Je ne le sais même pas. Elle n'a pas voulu me le dire.
Tel était le thème habituel des conversations de Jacques de Brécourt avec madame de Frémilly.
Mais, un jour, après une courte absence de la baronne, qui avait sans doute été voir sa petite-fille, comme Jacques faisait entendre des plaintes plus amères encore, madame de Frémilly, qui souriait plus malignement, alla, sans mot, ouvrir une porte, et Laurence parut.
Oh! l'explosion de tendresse et de joie!
—Tu vois que te t'aime, ingrat, fit la jeune fille, puisque me voici, et que moi-même je n'ai pas pu attendre le délai que je m'étais fixé; et toi, m'aimeras-tu?
—Jusqu'à la mort! affirma Jacques.
Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
Quinze jours après ils étaient mariés et heureux.
Noémie et son fils, recueillis par la baronne, sont allés vivre au château de Marconnay.