CHAPITRE I
La reine (et ma mère ignorait cette habitude) passait la plupart de ses soirées chez la surintendante de sa maison, madame de Polignac, en compagnie des seigneurs les plus spirituels et des femmes les plus aimables de la cour. C'était l'heure où, délivrée enfin de l'étiquette et maîtresse à son tour de sa parole et de son geste, elle jouissait des douceurs de l'intimité. La maison de la comtesse Jules de Polignac occupait une aile du château de Versailles, à côté même du grand escalier, et la maîtresse de céans, pour plaire à sa souveraine, s'efforçait de donner à son logis la grâce et le sans façon d'une simple maison bourgeoise; c'étaient l'abandon, la grâce facile, les conversations interrompues, les rires éclatants, les récits burlesques, les superstitions populaires, les bons mots d'une maison bourgeoise, hantée royalement, réunis à l'esprit, à l'élégance, à l'envie de plaire, au ton exquis des plus grands seigneurs. Dans cette société de son choix, la reine était une jeune femme, la première de la société, parce qu'elle était la plus belle et la mieux écoutée, uniquement pour la vivacité, le charme et l'entrain de son bel esprit.
Le soir dont je parle, en vain son monde accoutumé s'était empressé pour complaire à la reine, elle avait témoigné de vives impatiences; que dis-je? elle eût été maussade, si jamais elle avait pu l'être. Il faisait au dehors un de ces silencieux orages d'hiver, parsemé d'éclairs sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri funèbre; le roi, qui était à causer géographie et voyages lointains (ses rêves!) ne s'en allait pas. La présence du roi (si voisin de Louis XV!) jetait toujours un peu de contrainte dans cette société intime. Il fallait être absolument plus grave et moins rieur, quand le prince était là; c'était, de sa nature, un époux plein de soins, un bon maître, mais un homme accablé de soucis cuisants et de tant de malheurs, dont il avait le pressentiment.
—Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine, ma princesse, dit la reine à demi-voix, nous ne serons jamais à minuit; avancez, s'il vous plaît, cette aiguille inerte; on se meurt d'impatience et d'ennui.
La princesse avança l'aiguille, et la reine avec un regard triste et doux:
—À présent, dit-elle, voilà que l'heure va trop vite; puis, se penchant vers une jeune femme assise à ses pieds:—Allons, Thaïs, l'heure approche et le sorcier va venir. Es-tu fâchée, et veux-tu bien me permettre de retrancher quelques minutes à ta belle vie? Enfin, que voulez-vous, c'est un caprice de reine, princesse de Montbarrey.
Pour toute réponse la princesse de Montbarrey leva ses grands yeux noirs du côté de la reine, avec une singulière expression d'enthousiasme et de dévouement.
—On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la reine a des jours et des printemps devant elle! Puisque vous le voulez, Madame, faites un geste, ou soufflez sur l'hiver. Le vieil hiver remportera ses glaçons et ses tempêtes, faisant place au jeune printemps qui dit en nous frappant de sa tiède haleine: Me voilà!
—Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine, en parlant à madame de Lamballe, non pas encore le printemps. Ne chassons pas le vieil hiver, par amour pour votre amoureux que voici, M. de Bezenval. L'hiver et ses glaçons ont leur charme aussi bien que des cheveux blancs sur un front cicatrisé; attendons le printemps patiemment. Mais quoi! le printemps ramène, entre autres fleurs, ces pauvres et modestes violettes qui te font tant de mal. Eh quoi! s'évanouir à l'aspect de cette humble fleur? La violette est timide, elle se cache, elle exhale de douces odeurs, tu es pâle comme elle; et pour quoi donc en avoir si grand peur, je te prie? Or çà, nous ferons en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la fleur proscrite va reparaître en nos jardins réjouis; je veux que Bezenval, lui-même, t'en apporte un bouquet, au premier jour du mois d'avril.
Madame de Lamballe, entendant parler de violettes, pencha la tête et ferma les yeux, ses beaux cheveux se répandirent sur ses épaules, on eût dit qu'elle allait mourir...—Ne parlons plus de ces maudites fleurs; reviens à toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que toi-même, ô beauté! disait la reine, en l'embrassant.
La pendule, avancée d'un quart d'heure, sonna onze heures... Alors, le roi, toujours ponctuel, se leva; il baisa la reine au front, en jetant un coup d'œil d'intérêt sur la princesse évanouie: Ce ne sera rien! dit-il; puis, saluant la maîtresse de l'appartement, il retrouva quelques-uns de ses gentilshommes dans le salon voisin, la moitié du service ayant manqué, justement par cette pendule avancée un instant.
La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire, puis se tournant vers la comtesse Jules;—Nous avons fait une grande faute, ce soir, ma mignonne, nous avons oublié les respects... Eh bien! pour nous châtier, renonçons à ces curiosités malséantes, et renvoyons à sa caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit.
—Si Votre Majesté veut me permettre un conseil, reprit le marquis de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer ce magicien; la soirée est funèbre, et tout annonce au dehors une tristesse abominable. Ainsi le sorcier aura tort, et nous dirons, s'il vous plaît, des vers de Voltaire ou du nouveau poëte, M. de Parny; cela sera plus sage et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la princesse de Lamballe sortit de sa léthargie:—Ne verrons-nous donc pas le sorcier? dit-elle avec cette air penché qu'elle avait mis à la mode, et qui lui allait si bien.
—On m'a conté cependant que la lune et les astres étaient favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en faisant sa grosse voix, et la princesse de Tarente vient de me dire à l'oreille, qu'elle serait inconsolable si elle ne voyait pas le magicien nous arriver, comme un fantôme, à l'heure fatale de minuit.
—Je voudrais savoir, à ce sujet, l'opinion du prince d'Esterhazy, reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas trop d'obstacles, il serait douloureux de renoncer aux délicieuses terreurs que nous nous sommes promises depuis si longtemps.
—Je n'ai rien à dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy; seulement je ferai observer aux plus poltrons que l'homme attendu n'est pas absolument à nos ordres, et même il n'a pas été facile de le décider à venir ce soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux, et je puis assurer à Sa Majesté qu'il m'en a coûté bien des arguments pour en venir à bout.
—Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne lui a pas dit en quel lieu il devait être amené, quelle société l'appelait, à quel auguste personnage il parlerait ce soir! Vous vous êtes bien gardé de compromettre la reine, M. d'Esterhazy?
La reine reprit:—Vous voilà bien toujours, prudent et bon Vaudreuil, dévoué à ma très-imprudente majesté, plein de précaution et de minutieuses prévenances! Pourriez-vous cependant me dire comment se porte madame la marquise de Vaudreuil?
Cette question imprévue interrompit toute conversation. Le penchant de la reine pour M. de Vaudreuil, et la noble résolution du marquis, lorsqu'il échappa, par un mariage, à son fatal amour, n'étaient un secret pour personne. Madame de Polignac et madame de Lamballe se jetèrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle en eût trop dit, avait le regard baissé et plein de larmes; le marquis de Vaudreuil seul garda son courage et son sang-froid... Il était difficile aux amis de la reine de sortir de ce silence inquiétant.
À la fin, madame de Châlons, se rappelant à propos la visite de ma mère, et voulant donner aux idées un autre cours:
—S'il plaisait, dit-elle, à Votre Majesté, de recevoir en ce moment votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend, là-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre Majesté.
À ces mots, la reine soulagée d'un grand poids:—Amenez-la tout de suite, ma bonne Châlons, s'écria-t-elle; j'ai oublié que j'avais donné ce soir même un rendez-vous à ma cousine... Hélas! le roi est rentré, madame de Wolfenbuttel peut venir sans être présentée, et vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chère compatriote, même quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous.
Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma mère et moi; elle nous fit traverser les petits appartements de la reine, sa demeure intime, sa bibliothèque et son boudoir orné des plus belles glaces que Venise ait biseautées. Ce réduit caché lui plaisait par sa solitude, et faisait un contraste heureux avec le reste du palais, retraite austère et profonde où la reine était cachée à tous les yeux.
Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se dérobait aux fracas du palais, aux lignes droites de ses jardins, au murmure impatientant de ses eaux. Elle était seule, inaccessible aux lâches, aux intrigants, aux flatteurs, aux courtisans. Très-souvent la reine disparaissait tout à coup de ses appartements, et c'était un bonheur pour elle d'échapper un instant aux hommages, aux respects, aux demandes, aux adorations.
Un escalier dérobé conduisait, de ce réduit, à l'appartement de madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir son amie à toutes les heures. Ma mère descendit cet escalier à grand'peine, embarrassée qu'elle était dans l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui se passait dans l'âme de ma mère, mais cette réception nocturne et cachée; et cet escalier difficile, étroit,.. bourgeois, l'heure avancée de la nuit, toutes ces choses si peu semblables à l'étiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible étonnement.
Tout à coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvâmes, ma mère et moi, dans un salon moderne, faiblement éclairé, en présence de plusieurs femmes en négligé, qui me parurent, les unes et les autres, d'une éclatante beauté. Je n'ai jamais vu un assemblage plus choisi de jolies têtes; elles étaient groupées dans un coin du salon, les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empressées, avec un sourire à moitié commencé, qui n'attendait qu'un signal pour devenir ironique; au fond du salon toutes ces têtes formaient un bloc de beautés de toutes sortes, blondes et brunes, joyeuses, tristes, graves, riantes; toutes ces formes se confondaient d'une façon ravissante; au premier coup d'œil, à la première émotion, il eût été impossible de faire un choix dans cette masse enchantée; on ne distinguait personne et pas même la reine; car c'était, parmi ces dames, à qui l'approcherait de plus près; la reine était assise sur un tabouret; les unes étaient à ses pieds devant elle, d'autres à genoux lui servaient d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs étaient derrière elle, penchées sur elle, l'abritant sous leurs poitrines de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin opposé du salon; ils s'étaient levés pour nous recevoir.
Ma mère se tira bien de cette inquiétante présentation. Elle avait été belle et sa démarche était naturellement pleine de noblesse et d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette enfant; elle fut donc reçue avec bienveillance, en dépit de sa robe à vastes paniers et de ses diamants gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement, et se faisant un passage à travers le groupe qui l'entourait, alla au-devant de ma mère et la baisa à deux reprises:—Soyez la bienvenue, ma cousine, dit-elle à ma mère, soyez la bienvenue à ma cour; je vous rends grâces de vous être souvenue de moi.
Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mère:—C'est donc vous, Monsieur, me dit-elle, qui vous êtes enfui si brusquement de la cour du roi mon frère? Nous avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous êtes un philosophe dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et que nous dompterons, soyez-en sûr, si vous voulez y mettre un peu de bonne volonté.
Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son intime compagnie.—Or çà, dit-elle, on vous dénonce ici une jeune demoiselle d'honneur qui garde un secret mieux que personne. Et c'est à vous que le compliment s'adresse, à vous, la mystérieuse Hélène de Salzbourg.—Vous ne m'aviez pas dit, comtesse Hélène, que nous avions un cousin de cet âge et de cette tournure, ajouta la reine en souriant.
Cette beauté, que la reine interpellait si vivement, était, en effet, une aimable et charmante personne de l'antique maison de Salzbourg, alliée aux Wolfenbuttel; elle avait nom Hélène, et, jusqu'à l'âge heureux de quinze ans, elle et moi, nous avions étudié dans les mêmes livres, joué aux mêmes jeux enfantins, et chanté les mêmes chansons. Puis, à l'heure des noces royales, la jeune Hélène de Salzbourg était partie avec la jeune archiduchesse, qui l'avait amenée avec elle à Versailles, promettant chaque jour de la rendre à la cour de Vienne, et chaque jour la jeune reine et la jeune comtesse étaient plus nécessaire, celle-ci à celle-là. Cependant Hélène avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avançant en tremblant, elle vint embrasser ma mère, et elle répondit à mon profond salut par une révérence aussi cérémonieuse qu'amicale, pour le moins. En Allemagne, elle m'appelait son frère; à la cour de France, elle ne me traitait plus qu'en étranger!
Après les premières salutations, la reine fit asseoir ma mère; elle revint à sa place ordinaire, et m'ordonna d'un geste de me placer à ses côtés; j'étais debout, à sa gauche, ma cousine Hélène était assise à sa droite; la reine avait passé son bras autour de ce cou charmant, et jouait avec ces beaux cheveux.
—Dites-moi, ma cousine, dit la reine à ma mère, vous avez laissé l'empereur, mon frère, travaillant au bonheur de ses peuples, parlant beaucoup de liberté et de finances, plus souvent vêtu en bourgeois qu'en monarque, invitant à sa table tous ceux qui lui plaisent, dînant à ses heures, parcourant la ville à pied, la canne à la main, jouissant de l'incognito, jusque sur le trône, et sans gardes, sans aumônier, sans médecin, sans courtisans?... Ah! l'heureux prince! Ah! la délicieuse cour! Puis, se tournant vers moi:
—Comment se porte mon professeur, Monsieur? Comment va l'abbé Métastase, mon élégant écrivain, mon poëte favori?
—Madame, le professeur chante son élève, l'Allemagne l'applaudit et répète ses chants; nous avons tous partagé la joie de Métastase quand il a vu ses vers imprimés à l'imprimerie du Louvre, aussi bien que les chefs-d'œuvre de la langue française: il n'y a que Votre Majesté qui sache honorer, et récompenser comme cela.
—J'aime, en effet, ce Métastase; il est le seul qui m'ait appris quelque chose, et, sans lui, je n'aurais pas même su l'italien. Quand j'étais petite fille, et que, par hasard, je dînais à la table de ma mère, vous ne sauriez croire tout ce que faisait l'impératrice pour faire valoir ce qu'on appelait mes talents. On m'apprenait des longs discours par cœur, on distribuait précieusement des dessins que j'avais faits, disait-on; c'était à qui vanterait ma prose et mes vers; j'ai parlé latin, moi, qui vous parle... Hélas! de tous mes précepteurs, il n'y a que l'abbé Métastase qui ait été fidèle à sa mission.
—Mon Dieu, ma cousine, disait ensuite la reine à ma mère, vous devez bien vous souvenir de mes espiègleries de petite fille, de nos longues promenades dans le parc, de mon départ pour cette belle France, où je suis si heureuse, et qui me faisait tant de peur; mais n'ayez crainte: si je suis Française avant tout, je suis Allemande aussi, je n'ai pas oublié mon pays, ma famille et mes jeunes années; nous en parlerons, n'est-il pas vrai? D'abord, je ne veux pas que nous nous séparions; je veux que vous soyez de ma famille; je vous présenterai au roi mon époux, je vous montrerai mes enfants, mon dauphin, d'une si belle et si sérieuse figure; mon petit Louis, si joli, ma fille, un ange...; enfin, vous verrez tous mes trésors. Je sais que vous n'aimez guère les fêtes. Ce n'est plus le temps des fêtes chez nous; il fallait venir quand je n'étais que dauphine, et quand vivait le roi Louis XV. Cependant, Monsieur le comte, ajouta Marie-Antoinette en se tournant vers moi, rassurez-vous, nous allons encore au bal.
Ma mère ne savait que répondre à tant de grâce et de bonté. L'impératrice Marie-Thérèse elle-même n'avait jamais été plus loin dans ses familiarités les plus aimables. D'ailleurs, c'était une grande étude pour ma mère de reconnaître aux traits de la reine de France le joli enfant qu'elle avait tenu si souvent dans ses bras. La reine était tout simplement d'une beauté royale. On ne pouvait qu'admirer sa taille aérienne, on était séduit par son sourire; elle était d'une admirable blancheur. Rien n'égalait la forme éclatante de son cou et de ses épaules; il n'y eut jamais des bras aussi beaux, des mains aussi belles. Ajoutez qu'avant tout, même en ces instants où elle aspirait au bonheur de n'être que jolie, elle avait la figure et la majesté d'une reine; enfin quoique brillante d'une grâce toute française, à l'attitude un peu fière de sa tête et de ses épaules, on reconnaissait toujours la fille des Césars.
Il fallait toute la majesté de la reine Marie-Antoinette pour éclipser madame la princesse de Lamballe, si bien faite, et jolie à ravir; elle était toute semblable à la fleur qui penche sur sa tige; elle avait des yeux tendres qui avaient déjà beaucoup pleuré, tant ils avaient pleuré de bonne heure... Elle était apparue à sa royale amie, un jour d'hiver, dans un rapide traîneau, enveloppée de fourrures, éclatante de sa fraîcheur de vingt ans; on disait: Voyez le printemps, couvert de l'hermine et des martres de l'hiver!
Nos regards s'arrêtèrent sur madame de Polignac. Après la reine, elle était la plus belle; elle portait, ce soir là, un négligé blanc comme la neige; elle avait une rose à ses cheveux relevés sur les tempes; elle était légèrement posée au-devant d'une glace qui reflétait son image; elle ressemblait à un émail de madame de La Vallière... On eût dit une reine qui allait jouer un rôle de bergère dans un opéra de Monsigny.
Quelquefois, à la dérobée, et redoutant déjà de la compromettre, je regardais ma cousine Hélène; elle était belle, elle était fière et charmante; elle avait, dans ses traits réguliers, quelques-uns des traits de la reine elle-même, et que Dieu me punisse si je mens!
La reine s'aperçut de l'émotion de ma mère. Pour bien juger de la beauté des femmes, pour la sentir complètement, il faut être une femme... Alors, Sa Majesté se penchant à l'oreille de la comtesse:—Eh! fit-elle, avec un petit cri joyeux, croiriez-vous, ma cousine, que toutes ces dames que vous voyez, et bien d'autres encore de notre société, moins intimes, mais aussi belles, se sont réunies, il n'y a pas longtemps, pour tirer au sort à qui embrasserait les grosses joues rubicondes d'une espèce de rustre appelé Benjamin Franklin, qui est venu du fond de l'Amérique pour nous demander des armes, des vaisseaux, des canons et la liberté des peuples de là-bas?
Bientôt la conversation devint générale. En ce moment, les hommes se rapprochèrent des dames, on parla beaucoup des affaires, des ministres, et des princes, chacun selon ses antipathies ou ses amitiés particulières: d'où je compris que c'était la conversation de chaque jour, puisque, tout frondeur et dénigrant qu'il était, s'attaquant au pouvoir et le heurtant de front, cette espèce d'entretien avait même gagné les plus secrètes retraites du palais, dont le frivole écho répétait encore, à la façon de l'oiseau moqueur, le fameux mot du grand roi: l'État, c'est moi!
Telle était cette intime société; elle n'avait pas eu d'exemple avant la reine, elle ne trouva pas d'imitateurs. Cette réunion de femmes charmantes et d'hommes aimables autour d'une si grande princesse, et qui font toute leur étude d'être ses égaux, était un spectacle étrange et plein d'intérêt. Dans ce lieu chéri par la fantaisie, le palais de la reine était à peine une maison bourgeoise; les courtisans étaient des amis, les dames d'honneur des compagnes; l'abandon remplaçait l'étiquette; l'heure fuyait sur une aile rapide, oubliant la cour. Quant aux plaisirs, au langage, aux délassements de ce monde à part, il eût été difficile d'imaginer plus de grâce et de goût, de finesse et de science exquise en toutes choses de la causerie et du maintien. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, Marie-Antoinette était vraiment une Française; elle en eut l'activité, l'intelligence, la répartie avec une gaieté très-naturelle, une âme bien égale, et qui savait le prix de l'amitié.
Il eût été impossible de trouver, quelque part, plus de fatuité sans morgue, plus de préjugés sans malice et de rancunes sans colère; plus d'admirations imprudentes, de médisances cruelles, de projets en l'air, de plans singuliers pour le bonheur du royaume, de décisions burlesques, comme aussi nulle part, dans tout le monde, on n'eût rencontré plus d'esprit, d'incrédulité, d'ironie et de jeunesse qu'on n'en mettait dans ces entretiens oisifs, qui touchaient pourtant aux doctrines les plus respectables, aux fondements les plus sérieux de l'État.
Tout à coup l'horloge, au bruit de sa roue intérieure avait sonné minuit... Et minuit fut répété par toutes les horloges de ce pays des fables, où chaque heure apporte avec soi une résolution sérieuse. Au bruit strident de ces vibrations souveraines, soudain l'assemblée resta immobile, comme si l'heure eût sonné pour la première fois. L'instant d'après, nous entendîmes frapper à la porte... un léger frisson saisit l'assemblée... en ce moment, on ne songeait déjà plus au sorcier.