CHAPITRE I

Tels sont les événements dont je me souviens comme s'ils étaient d'hier!... Tout le reste échappe à mon souvenir, et le premier venu saura mieux que moi l'histoire appartenant à tout le monde! Un bruit confus m'est resté des paroles de la tribune, des hurlements de la foule, de cette royauté sur laquelle un peuple agité, furieux, frappe à toute heure sans rémission! Je me rappelle aussi très-confusément l'agitation des provinces, la misère publique, l'infâme banqueroute et l'émeute allant dans la ville à main armée! Mais quoi... les détails de cette abominable histoire devaient m'échapper; fatigué de tant de passions diverses, las de souffrir sans oser me plaindre, honteux de mon peu d'intelligence, indifférent à la cour qui n'avait aucun besoin de mes services flegmatiques, inaperçu dans le peuple, qui n'en voulait qu'aux sommités françaises, je m'étais plongé de nouveau dans les contemplations si chères à ma paresse et dont j'avais été distrait violemment.

Je ne saurais vous dire aujourd'hui combien j'ai subi de déceptions en ce genre. Hélas! ce dix-huitième siècle a fini dans le nuage, et j'y rencontre, à chaque pas, cette espèce de mensonge ambulant au moyen duquel il était convenu qu'un homme était juste et bon, à la condition que pour la justice et pour la bonté il ne sortirait pas de certaines limites qu'il se traçait à lui-même, et qu'il avait soin de se tracer aussi peu reculées que possible. Le fabuleux roi Louis XV avait mis à la mode (avec tant de lâcheté!) cette bonté facile et misérable qui consiste à être myope et presque sourd; de ces hommes bons... à si bon marché, j'en trouvais partout; ils affluaient à Paris, ils remplissaient le royaume, ils venaient du dedans, ils arrivaient du dehors; aussi bien cette philanthropie a-t-elle porté des fruits dignes d'elle, et quand elle fut poussée au bout de ses limites, la terreur s'empara en souveraine de ces justices douteuses, de ces bontés limitées, de tous ces égoïsmes honteux; elle trancha la tête à ces vertus, elle les frappa l'une après l'autre, et sans qu'elles songeassent à sortir des bornes qu'elles s'étaient imposées, à se secourir l'une et l'autre, en combattant, ou du moins en criant ensemble au secours!

C'était acheter bien cher cette fureur de comploter lentement, minutieusement; étrange erreur des temps de sophisme! Ils ne comprennent pas l'unité; ils rêvent une fausse unité qu'ils ne sauraient atteindre! Ainsi fut le siècle, ainsi étais-je aussi, moi-même, incessamment tenté de faire un tout, avec des parties éparses, comme si l'unité se composait de fragments! En ce moment, la France, encore une fois, changeait d'aspect, elle succombait enfin sous la dévorante épilepsie d'opinions et d'idées qui la devaient perdre. Ah! Dieu! si la crise était longue et si le dénoûment fut terrible! en ce monde ouvert aux plus grands crimes tout était mystère ou conspiration. C'était je ne sais quoi de plus dangereux que le creuset de l'alchimiste ou la conjuration diabolique du sorcier. La magie ordinaire travaillait seule; or, la conspiration, qui fut la magie et le péril du dix-huitième siècle, se réunissait, s'agglomérait, ne faisait qu'un seul et même corps, et se cachait uniquement pour se donner un air plus solennel. À cette heure de l'histoire de France, les têtes tournaient, les esprits se dénaturaient, le mensonge et le faux planaient en maîtres sur cette société pervertie! Il y avait la peur, la haine, la vengeance, l'envie et le désespoir sans frein, les ambitions déchaînées, les vices hideux, les sophismes menaçants, la colère aveugle et les passions mauvaises, délire, ivresse et sommeil, les rêves; la philosophie en manteau, la religion vêtue en fille de joie! Ici, le vieux temps masqué et burlesque, et plus loin, le temps présent dans sa nudité misérable avec la débauche et le jeu, l'anglomanie et le Nouveau Monde... un tas de paradoxes; tout cela s'emparait de la France, à la façon de ce livre du poëme de Virgile où les Grecs, vainqueurs par la ruse, s'emparent de Troie à la clarté des flammes, au râle des mourants!

C'était donc une confusion profonde, incroyable, un bourdonnement sans frein; vengeances, paradoxes, passions, délires, assouvissement de la bête fauve acharnée à sa proie... une folie, une honte, une ivresse... et cette ivresse, où le sang se mêle au vin des coupes, se communique, abominable, à la ville, à la cour, à Paris, à la province. Tout chancelle en cette France au désespoir. O ruine! ô meurtre! Il lui fallut trente années de combats et de gloire avant de se remettre de ses frayeurs.

Ainsi pressé, ainsi épouvanté moi-même, ainsi fatigué de ce rêve ingrat que je faisais tout éveillé, vous comprenez ma hâte au départ, et mon désir immense, inassouvi de revoir ma chère patrie! Absolument, cette fois encore, il me semblait que je pouvais partir.

—Allons, me disais-je, il faut renoncer à mes rêves, il faut obéir au conseil de Barnave, il faut partir. Cependant, avant mon départ, je voulus revoir Barnave et Mirabeau, mes deux camarades! Depuis longtemps Barnave m'évitait. À peine il avait l'air de me reconnaître, si le hasard me mettait sur sa route, et souvent je n'obtenais qu'un froid salut! Jamais il ne me parlait des confidences que je lui avais faites, il semblait uniquement occupé des affaires publiques et de ces discours courageux et funestes qui paralysaient l'éloquence même de Mirabeau.

Quant à celui-ci, depuis son voyage nocturne, il n'était plus le même homme... On eût dit qu'il avait la conscience enfin du mal qu'il avait fait et du bien qu'il pouvait faire. Ange et démon, il portait la même activité dans tout son rôle. Sa vie était grave et laborieuse. Plus de jeux, plus de fêtes, de festins somptueux, de femmes enlevées, de filles séduites, plus rien de l'ancien Mirabeau que l'éloquence et le génie. En ce moment de son retour aux doctrines des royalistes, il se disait qu'il était fait pour gouverner la France, et s'il l'eût gouvernée à son gré elle pouvait être sauvée; ainsi, il redoublait de travail et de zèle chaque jour. Ses premiers succès de tribune, entraînants, victorieux, irrésistibles tant qu'il parlait de sa voix de tonnerre aux passions de la multitude, étaient devenus une lutte, un combat, un danger, aussitôt qu'il voulut mettre un frein aux passions qu'il avait soulevées et qui ne lui obéissaient plus.

Je ne saurais dire exactement quel fut cet unique instant dans la vie et dans l'honneur de ces deux hommes, quand Mirabeau se mit à peser sa parole, et quand Barnave à son tour devint tout à fait un orateur. Un changement dans les saisons, un astre inconnu dans le ciel m'auraient frappé moins vivement que le tribun devenu sage et prudent, où Barnave accomplissait chaque jour son projet de remplacer Mirabeau lui-même dans l'admiration, l'enthousiasme et les respects qu'il inspirait à son peuple. Évidemment, les rôles de ces deux hommes étaient changés. Mais si je comprenais la conversion du premier, je cherchais à comprendre à qui donc en voulait Barnave, et d'où lui venait cet incroyable acharnement?

Barnave en ce moment évitait ma présence, ont eût dit qu'il ne m'avait jamais connu; il était tout entier à sa rage, à sa joie, aux accents de la foule, aux fureurs de l'assemblée, aux cris de la rue, aux violences du journal, à ses traînées sanglantes, présages funestes des plus mauvais jours de cette révolution qui semblait emporter la terre elle-même! Ah! ce Barnave... un jour cependant comme il entrait dans le jardin des Tuileries, je le rencontre, et je l'arrête.

—Un moment, lui dis-je, et permettez que je vous demande si j'ai démérité de vous?

—Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, évitez, croyez-moi, toute explication inutile! Vous êtes étranger, vous êtes un seigneur: nous marchons sur des charbons ardents; mon amitié pouvait être fatale à votre bonne renommée, et votre amitié pouvait me rendre suspect au despote que je sers; voilà pourquoi j'ai rompu avec vous... j'imagine aussi que nous n'avons plus rien à nous dire à présent.

—Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait d'abord une amitié commencée, il y avait ensuite un double secret, et je ne comprendrais guère que ce petit danger d'amoindrir une popularité si brillante ait tant de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forcé d'oublier que vous avez été mon confident et que je suis le vôtre! À coup sûr, je sais votre secret, citoyen Barnave, et vous savez le mien, ou du moins vous en savez tout ce que j'en sais moi-même, et dans ma naïveté allemande, il me semblait que ce double lien ne pouvait pas et ne devait pas se rompre ainsi...

—Monsieur, reprit Barnave, on est presque en république... et l'on n'est pas toujours son maître! Un jour de plus, dans les temps où nous sommes, a souvent changé bien des âmes. La dernière fois que je vous ai vu, vous m'avez raconté une histoire galante à laquelle vous avez attaché plus d'intérêt qu'il ne convient, et que j'ai tout à fait oubliée... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes que j'ai pu dire... et dont je me souviens à peine. Et puis la belle heure, et bien choisie, après tout, pour ces belles passions!

Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous raconterais... mais on m'attend, ce sera, s'il vous plaît, pour un autre jour!

—Non, non, m'écriai-je, et vous vous expliquerez à l'instant.

—Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de jours, comme j'étais à rêver dans un coin de mon logis, je vis entrer... une dame voilée... Elle pleurait, à travers son voile; elle était belle, elle me parla avec désespoir. Elle rougit quand elle me raconta ce que vous m'avez raconté vous-même: l'ivresse du bal, son masque et sa faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son amour pour vous, ses terreurs d'être découverte, et la peine que vous lui causiez, vous, si jeune, et qui perdiez dans cette recherche les plus belles heures de votre jeunesse! Ah! vous aviez raison, mon prince, et voilà certes la beauté même, et la grâce en personne. Elle me connaît, certes, et moi, je ne sais pas où donc je l'ai vue... Et quand elle eut ajouté que vous deviez l'oublier, que vous ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle ajouta, de sa voix la plus touchante, qu'elle vous priait et vous suppliait de ne plus vous occuper d'elle, et de cesser tout reproche inutile.—Et dites-lui bien, monsieur Barnave, vous son ami, que je veux qu'il parte, à l'instant, et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et qu'il m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et quand elle eut essuyé ses yeux, elle pleura; puis voyant qu'elle était restée avec moi trop longtemps, elle rougit, elle se leva; elle me fit jurer de ne pas la suivre, et de ne pas la reconnaître si je venais à la retrouver; elle me dit adieu pour vous et pour moi. Je n'ai jamais vu plus de noblesse et plus de grâce, unies à plus de décence et de désespoir!

—Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un mot de cette rencontre? Votre conduite envers moi est dure, convenez-en.

—Eh! je savais bien que mon récit aurait l'effet tout contraire de celui qu'attendait la belle inconnue; en même temps j'espérais, à vous voir calme et résigné, que vous aviez oublié cette heure d'enivrement. Mais puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien! j'obéirai à la dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est belle! et, vous l'aviez devinée. En même temps, elle est une femme honnête et sérieuse, elle pleure avec des larmes de sang la folie et l'ivresse de cette nuit folle, et quand, par ma voix, elle vous commande, à vous, de partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il me semble, en effet, que vous devez obéir.

—Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne me l'aura pas commandé elle-même, et tant qu'elle me devra... cet adieu que j'invoque, eh bien! je m'obstine à sa recherche, et je reste au milieu de cet horrible Paris où tout se dénature, au milieu de ce peuple affreux qui me regarde avec défiance, au milieu de ces cris, de cette ivresse, de cette famine, de cette lèse-majesté divine et humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je reste, immobile témoin, au hideux spectacle de cette anarchie violente; encore une fois je ne partirai pas d'ici, Barnave, et vous me direz qui elle est, vous me direz où elle est, que je la voie et que je lui parle... enfin!

—Monsieur, reprit Barnave après un silence, il y a des circonstances de la vie où la passion est un contre-sens. Voyez-moi, vous savez combien j'ai souffert d'un amour sans espoir; à présent, je n'y songe plus. Faites comme je fais, occupez-vous. Deux grandes parties se jouent en France; les paris sont ouverts, la chance, avant peu, sera décidée; intéressez-vous à cette partie éclatante et terrible dont votre tête sera l'enjeu. Voyez, je suis ferme et loyal avec vous. Vous êtes arrivé chez nous comme un gentilhomme révolté contre les préjugés de sa caste et partisan de toutes les innovations! Moi seul, et parce qu'en effet c'était votre devoir, je vous ai maintenu dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait de votre gloire et de votre honneur de rester à côté de votre mère et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous en ai épargné toutes les peines; je vous ai aplani toutes les voies; je vous ai fait le représentant de la bonne moitié de moi-même, et c'est vous, Monsieur, que j'ai chargé de mon dévouement à la reine; voulant sauver la reine, moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon second; je me suis fié à vous pour accomplir la partie honorable et sainte de la mission que je me suis donnée! Or çà, soyez un homme, et patientez encore un jour! Barnave, le révolutionnaire accomplira seul la tâche impérieuse de sa révolution, Barnave le royaliste, a besoin de vous, mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle est perdue... à moins d'un miracle... Or, ce miracle, à nous deux, nous l'accomplirons, je l'espère, et quand vous l'aurez accompli, je vous en laisserai tout l'honneur. Pensez donc à la reconnaissance, à l'orgueil du peuple allemand, quand vous lui ramènerez Marie-Antoinette, et si l'Allemagne vous recevra à bras ouverts.

Ou bien, si je succombe, si je meurs à la peine, j'aurai besoin de vous pour dire à la reine que jamais Barnave n'a été son ennemi personnel, malgré tous les outrages dont il l'a abreuvée; que Barnave a suivi sans colère et sans passion la voie que les progrès du temps et les besoins de la France lui avaient tracée, et que si Mirabeau ne se fût pas rencontré sur le passage de Barnave, pour l'éclipser et le réduire à la seconde place, j'aurais été moins emporté, moins fanatique! Ainsi vous me ferez pardonner, si je meurs! Ainsi, vous sauverez la reine, si le trône s'écroule! Ainsi, vous le voyez, votre part est assez belle, vous êtes destiné ou à sauver ma mémoire, ou à sauver la reine... Allons! vivez! oubliez!... et souvenez-vous!

Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un père; il me fit honte enfin de moi-même et de mes lâchetés; il rendit quelque repos à mon âme, un peu de sérénité à mon cœur en me prouvant que j'étais utile.

—Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront pas d'éclat, parce que vous aurez le courage d'accomplir les fonctions d'un subalterne qui trouve sa plus douce récompense en son cœur, parce que si vous mourez, vous, vous mourrez inconnu! Si bien, Monseigneur, que vous serez un des hommes de cœur de cette révolution!

—Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre action, et me faire un nom dans votre histoire, ce n'est pas cela que j'ambitionne. Le premier jour où je vous ai rencontré, vous vous êtes emparé de toutes mes volontés, comme un maître. Le rôle le plus subalterne, vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi d'écuyer au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut un subalterne, je vous obéirai, j'y consens; mais quand j'aurai tout fait pour vous, quand j'aurai oublié, pour vous, mon nom, ma seigneurie et jusqu'aux vagues rêveries de mon amour malheureux... ne ferez-vous rien pour moi?

—Il y aura un moment, soyez en sûr, où Barnave, qu'il soit triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme généreux que Barnave a chargé de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue encore un jour le rôle de Mirabeau, encore un jour que je sois le premier à cette tribune dont il fut le roi jusqu'à son voyage de Saint-Cloud! Que la France, attentive à ma parole, espère, et que le roi tremble! En même temps que les derniers abus soient effacés, que les priviléges soient anéantis jusqu'au dernier... et puis, je vous dirai:—Elle est là... la femme que vous cherchez! ma gloire m'a délié de mon serment.

Oui! que je sois Mirabeau! que je force, à mon tour, la reine elle-même à m'appeler dans la nuit, qu'elle vienne à moi en s'écriant: «Sauvez-moi, Barnave!» et que je meure empoisonné comme Mirabeau!...

Je poussai un cri terrible.—O Dieu! que parlez-vous de poison et de Mirabeau?

—Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt...

—Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'aîné de sa race et le premier né de l'éloquence?

—Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se meurt... il est mort!

—Empoisonné, Barnave! Et par qui?

—Par la main terrible, implacable! Elle a frappé tous les grands pouvoirs quand leur tâche est finie. Un grain de sable dans l'urètre de Cromwell, ou un grain d'arsenic dans la coupe de Mirabeau! Il faut qu'elles tombent à un jour marqué, ces extraordinaires puissances qui changent le monde; et c'est un de leurs priviléges les plus sacrés, les plus incontestables: mourir à temps!