CHAPITRE II

Tant d'émotions extrêmes m'avaient jeté dans un indicible accablement; si bien que je n'étais plus le même homme, au sortir du Jeu de Paume. J'allais devant moi, sans savoir où j'allais. Vous qui êtes jeunes et sans ambition, il est une chose plus redoutable à vos jeunes âmes que la passion la plus dangereuse, c'est le spectacle insensé d'une immense supériorité. Ce spectacle, aussitôt qu'il vous arrive inattendu et dans tout son éclat, flétrit l'âme et la déshonore. Que vous vous trouvez malheureux et petit quand les mêmes hommes qui vous ont vaincus dans les emportements de la jeunesse, héros brillants du vice à sa plus brillante période, vous les retrouvez une heure après, dominant de leur génie et de leur volonté ce qu'il y a de plus imposant dans le monde, une révolution qui renverse et qui fonde en tout brisant! Et de même qu'ils se faisaient tout à l'heure obéir par les courtisanes les plus insolentes et les plus fières de leur beauté, voilà les libertins, les Don Juan, les amoureux des Cydalises qui s'en vont, guidant, par un fil, cette révolution qui s'est faite aux accents de leur voix, jetant la couronne du buveur pour s'envelopper dans le manteau du stoïcien!

Étonnants prodiges, dont le ciel même est épouvanté presque autant que la terre!... Ils sont réservés au destin de ces astres errants qui menacent le monde, emporté par eux. Encore une fois, c'est un grand malheur pour qui n'est pas un lâche, quand il lui est donné de mesurer l'abîme qui le sépare de ces grands génies; le même homme qui s'estimait encore ce matin, se fait pitié le soir; il se prend dans un profond mépris à considérer sa nullité, il sent le besoin de s'arracher à ces humiliantes comparaisons; son cœur est dévoré d'une tristesse plus pénible et plus triste que l'envie: enfin pour échapper à ces douloureuses angoisses, il n'y a pas d'autre moyen que de fuir et de se cacher dans une patrie où il est encore permis d'être médiocre. Heureuse situation d'un empire qui ne se sent pas vieillir, tranquille paix des vieux états despotiques, que tous les empires despotiques de l'Europe ont perdue aujourd'hui!

Ainsi accablé, perdu, abîmé dans mes désolantes réflexions, traînant avec peine mon amour-propre humilié, j'ignore comment cela arriva, mais je me trouvai tout à coup dans la cour de la poste aux chevaux. Justement, au milieu de cette vaste cour se tenait tout grand ouvert un large coche aux vastes portières, déjà rempli de voyageurs: on me dit que ce coche allait aux frontières, une place y restait vacante, et je l'arrêtai! On n'attendait plus pour partir, que le conducteur et les chevaux.

Alors je me dis à moi-même: À quoi bon rester en France? et qu'ai-je à faire en ce monde où je ne comprends rien, au milieu de ces hommes qui m'épouvantent, entouré de ces ruines qui tombent, et qui peut-être finiront par m'écraser, sans que j'aie eu la gloire et l'honneur d'y porter une main prudente? Eh oui! l'ennui même un ennui calme et naturel convient beaucoup mieux à mon âme, que ces fougueux plaisirs que mon cœur ne peut contenir. Une passion modeste et malheureuse exposée à des chagrins modestes, ne saurait-elle pas remplacer ces épileptiques transports d'une société qui se hâte de vivre et qui tourne obéissante à des hasards pires que la mort?—N'ai-je pas vu, d'ailleurs, tout ce qu'il y avait à voir en France, à l'heure où nous sommes: Les ruines de la Bastille, et le bal de l'Opéra; Notre-Dame de Paris et le Waux-Hall, les boutiques du Palais-Royal et le Mariage de Figaro, Barnave et Mirabeau, mademoiselle Guimard et la Reine; le cabaret, le Jeu de Paume, et la cour? O ma tranquille et ma rêveuse Allemagne! Il n'y a rien qui te vaille et rien qui me convienne autant que ton nuage et ta paix domestique!... Allons! çà! je veux partir!

À peine arrivé, j'écrirai à ma mère pour implorer mon pardon! Elle ne peut pas me condamner à ce bruit abominable, à cette fournaise où l'on brûle, à ce Paris plein de menaces... Mais juste ciel! que cette diligence est lente à partir!

Rien n'agite le sang comme le repos et le calme en de certains moments. Une voiture immobile, à l'heure où l'on voudrait être emporté au galop de ses chevaux, ressemble à un sourd-muet en colère. Il se fâche... On rit! Il veut parler... on l'écrase à force d'ironie.—Est-ce que nous ne partirons jamais, Monsieur?

—Où donc allez-vous, Monsieur? dis-je, à mon voisin de droite, un homme, aux yeux bleus; il me répondit gravement:

—Je suis un amateur de roses: dans mon jardin de la barrière de Fontainebleau j'en possède un compte de trois cent trente-deux espèces; je n'ai pu avoir encore un beau plan de la Felicia, il faut que je me complète, et je vais en Suisse pour la chercher.

—Pour moi, reprit le voisin de gauche, on aime autant que monsieur les choses complètes. Je possède dans ma bibliothèque une admirable suite des éditions d'Horace, et c'est le seul livre raisonnable que je connaisse; aussi je puis me vanter de l'édition princeps, imprimée à Milan, en 1470 ou 71, par les soins d'Antoine Zaroth de Parme, une édition de Venise à la fin du XIe siècle, une de Ferrare et celle de Florence, on possède un bel exemplaire sorti des presses d'Antoine Miscominus, d'Alexandre Minutianus et de Jean de Forli. J'ai trouvé, naguère, sur le Pont-Neuf, l'édition Aldine de 1501, et l'édition d'Alde le jeune, de 1551. J'ai hérité de l'Horace de Jocodus-Badius-Allusius; je possède aussi l'Horace de Daniel Heinsius, imprimé par les Elzévier, en 1612. L'Horace de Jacques Talbot de Cambridge, et celui de La Haye, et l'Horace de Baxter, mais je n'ai pas encore trouvé l'Horace publié à Lyon en 1511, et je vais à Lyon pour le chercher.

—J'aime les papillons, dit le troisième et j'en ai chez moi de mille sortes, fleurs volantes dans l'air, chargées de peinture et d'azur; j'ai passé ma vie à les mettre en ordre, à les ranger par espèces. Avant-hier ma gouvernante a brisé l'aile droite de mon papilio atropos du lac de Genève, et je vais en Suisse pour le chercher.

—Et vous, Madame, avez-vous aussi une collection à compléter? Elle me répondit en souriant:

—J'ai six enfants dont je suis la mère: le premier s'appelle Jules, il fait déjà des élégies et des drames; le second s'appelle Ernest, et il ne parle que de fleurets et de tambours; Antoine est beau comme un ange, et ne parle que du ciel d'où il est venu; Tom est charmant dans son air malin et boudeur; vous n'avez rien vu d'aimable et de bon comme mon gros et jovial Grégoire; mon tout petit Gabriel vient d'être délivré de ses premières dents; je suis une heureuse mère, ajouta-t-elle d'un air pénétré. Si vous étiez venu plus tôt, vous les auriez vus tous les cinq autour de moi me donnant le baiser d'adieu; mais j'ai encore un autre enfant, une jeune fille de seize ans, ma Clémence, et je vais en Suisse pour la chercher.

Ces trois réponses me jetèrent dans une profonde rêverie. En ce moment je venais de comprendre, enfin, comment et pourquoi je ne pouvais plus partir.

—Mon Dieu! m'écriai-je en relevant la tête péniblement, mon Dieu, Madame et Messieurs, que vous m'avez fait de mal, sans le vouloir! Véritablement je ne saurais partir avec vous: gens heureux, partez sans moi: les chevaux arrivent, les postillons sont prêts... À l'instant même où je mettais le pied à terre, la lourde voiture s'ébranlait, les passants se pressaient contre la muraille, les chiens hurlaient, et je restai seul au milieu de Versailles, moi qui tout à l'heure encore m'en croyais absent à jamais.

Or, (voici que je reviens à mon accident du bal masqué), tel fut le raisonnement qui m'empêcha de quitter Paris et Versailles, comme c'était tout à l'heure encore ma très-formelle volonté. Quoi donc, me disais-je, il y a, dans cette diligence embourbée une demi-douzaine de très-honnêtes gens qui s'arrachent aux habitudes les plus chères de leur vie et qui partent, un jour d'automne, pour courir après une fleur, un enfant, un insecte qui leur manque, et moi, moi seul avant de partir, je n'ai pas songé à compléter le seul moment de bonheur qui me soit arrivé en ma vie? Insensé que j'étais! j'aurais donc emporté un bonheur incomplet, un bonheur misérable, et rempli de ténèbres, rempli de regrets!

Je sais bien que je parle en ce moment, par énigme, et que mon récit tourne au mystère... il faut cependant pour que je m'explique, et pour que vous compreniez ma peine, que je vous raconte le plus grand événement de mon étrange soirée au bal masqué de l'Opéra.

Cet aveu me coûte à faire, encore aujourd'hui, à l'âge où les honnêtes gens, leur tâche étant accomplie, et la mort étant proche, ne redoutent plus le ridicule. Ainsi, pensez, si j'étais embarrassé avec moi-même, au moment où je voulus me rendre compte enfin de cette aventure incroyable!... Il serait bon peut-être (ainsi me disais-je) d'écrire instant par instant les moindres émotions de cette nuit qui ne viendra plus!

Déjà je cherchais le papier, la plume et l'encre, quand un vieux valet poussant la porte de mon salon:

—S'il plaisait à Monseigneur, me dit-il, un pauvre diable attend, qui désire lui vendre un encrier.

—C'est bien vu, dis-je, et faites entrer ce brave homme... il arrive à propos.

L'homme entra. Il portait, de ses deux mains, une lourde et massive écritoire en pierre de taille, qu'il posa gravement sur mon bureau. Cette pierre avait la forme d'une tour, les créneaux, les cercles de fer, les fenêtres étroites, la porte oblongue, en un mot rien n'y manquait. Dans un trou qui représentait les fossés fangeux, l'encre flottait, image exacte de la limpidité des eaux du fossé.

Ce je ne sais quoi, d'une forme hideuse me fit peine à voir:—Êtes-vous fou, Monsieur? m'écriai-je, et remportez cette machine horrible, à l'instant.

—Monsieur, reprit l'homme à l'encrier, ceci est très-sérieux, je ne suis pas fou, et je ne plaisante guère; il y a déjà longtemps que nous ne plaisantons plus, nous autres du faubourg. L'encrier que voilà, et dont la masse attristante pèsera tantôt d'un poids cruel sur les pensées légères de votre jeunesse heureuse, il faut nécessairement que vous le contempliez avec respect. Je l'ai façonné de mes propres mains, avec une pierre de la Bastille, après avoir renversé la Bastille de ces mains que voici!

Ainsi parlant, le rude ouvrier s'approcha de son ouvrage, il le contempla d'un regard plein d'orgueil, puis il reprit:—J'ai fait ce que j'ai pu, mon prince, il est vrai que je ne suis pas un très-habile maçon; il peut se faire aussi que cette tour ne soit pas positivement une tour, et vous comprendrez facilement que la véritable Bastille était plus belle. Au fait, vous pardonnerez à l'ouvrage en faveur de l'ouvrier. Ce que je puis affirmer ici, c'est que la pierre que voilà, je l'ai prise au coin le plus sombre et le plus terrible de notre ancienne prison d'État. Ce fragment appartient à la plus triste des quatre tours, à la tour de la liberté. Cette pierre est suintante encore; en vain, je l'ai polie, en vain je l'ai limée, en vain je l'expose au soleil levant, au clair soleil qu'elle n'a jamais vu, cela sent toujours l'odeur de la tombe et la moisissure du cachot. Cela nuira peut-être à la qualité de votre encre; à coup sûr, cela doit ajouter à la valeur de l'encrier. Tenez, Monseigneur, voilà encore la trace d'un anneau de fer qui était attaché à ce coin-là! Vous posséderez vraiment un excellent échantillon de notre ancienne Bastille, et quand vous en aurez bien compris toute la valeur, je suis sûr que vous le montrerez avec orgueil.

Cet homme aurait pu parler jusqu'au lendemain, je ne l'écoutais pas! Je me promenais dans l'appartement, cherchant les recoins les plus sombres pour éviter l'aspect de cette Bastille en miniature. Ainsi la voilà donc réduite à cette dimension frivole, cette forteresse insensée où pendant tant de minutes séculaires, tant de sang fut mêlé à tant de larmes! La voilà donc sur ma table, imbécile jouet d'enfant, cette épouvante du Paris féodal. Tyrannie! On y brisait les âmes, on y brisait les corps! Toute la France guerrière et pensante a été renfermée en ce lieu funeste. Il était pour le roi Louis XI un lieu de plaisance! Il servait de coffre à Henri IV! Richelieu n'eût pas gouverné huit jours, s'il eût été privé de sa chère Bastille, et Louis XIV se fût écrié: ma royauté n'a plus de remparts! Un abîme... un tombeau... un échafaud... parfois même un piédestal. Le grand Condé et Voltaire ont été renfermés dans ces murs; l'un, vaincu par la Bastille, tout grand qu'il était; l'autre, faible et pauvre, et vainqueur de la Bastille! Qu'es-tu donc devenu, symbole énervé des vieux pouvoirs? Est-ce bien toi, Bastille, qui gis ainsi sur une table, prêtant la boue et le flot de ton fossé à ma plume oisive, éternelle prison où s'étouffaient les cris des misérables, donjon sans loi et sans pitié où l'écrivain expiait ses plus beaux rêves! Murailles féroces sur lesquelles se sont brisés tant d'amours malheureux, tant d'opinions généreuses, tant de croyances, tant d'écrits brûlés par la main du bourreau! Mais, Dieu soit loué! ces cendres ont fini par retomber sur ta tête comme un linceul?»... Ainsi je rêvais... autour de cette machine d'État, étrange relique du pouvoir absolu.

En même temps je cherchais à me rappeler cette histoire; il me semblait que je découvrirais dans cette pierre arrachée aux cachots séculaires, la trace et le souvenir de tant de misères imposées à tant de grands hommes; il me semblait que ce monument féroce et tout d'un coup infidèle à sa mission, rejetait par tous ses pores, les pensées de révolte et de révolution que le pouvoir confiait à sa garde abominable, impie! En effet, pour peu que vous soyez attentif vous verrez que ce n'est pas l'eau qui suinte en cette pierre arrachée aux ténèbres, ce ne sont pas les cris des misérables qui se font entendre... Écoutez, et voyez! ce qui suinte ici c'est le génie; et si ces murs épais vont crouler et remplir de leurs ruines le monde ancien, c'est la liberté des vieux âges qui brise à tout jamais ces murailles lézardées. O dérision de la force! Honte éternelle de la tyrannie! O retour implacable, inespéré de la toute-puissance... une heure a suffi pour renverser ce rempart, et voici les jouets que l'on fabrique de ses débris!

En même temps, mon rêve allait toujours, et refaisait à ma façon, sur l'immense et terrible ouï-dire du genre humain, une Bastille à mon usage: il me semblait que j'étais monté sur la plus haute tour, et soudain, de ces hauteurs, le spectacle le plus animé et le plus dramatique s'offrait à mes regards. Ah! quelle histoire! Hélas! quelle épouvante! O mon Dieu! que de souvenirs! Tout se courbe à tes pieds, Bastille impitoyable! À ton seul aspect les plus grands esprits tremblent, les plus grands cœurs frémissent, les héros se troublent, les saints rêvent le martyre et les innocents le supplice... et puis, tout d'un coup, victoire éternelle! Il n'y a plus de Bastille! Les cachots sont muets, les fossés sont comblés, les chaînes sont brisées, les tortures sont abolies, les corps sont délivrés, les âmes ont des ailes, la pensée est libre! Et tout ce qui est mort ressuscite! Et tout ce qui était bâillonné parle à haute voix! Les cachots sont ouverts! Les tombeaux chantent des hymnes! Triomphe au fond des abîmes et délivrance au plus haut des cieux!

Quant à toi, fabricant de petites Bastilles, parodiste idiot des grandes vengeances, colporteur de ces pierres insultées, emporte à l'instant ce monument de ton génie! Elle n'a que faire ici, chez moi, ta Bastille impuissante, et j'aurais grande honte d'en faire un meuble, à mon usage! Ainsi, va-t'en, et si tu trouves que cette pierre, enfin soit lourde à porter, va-t'en la déposer chez Mirabeau, Vergniaud, Barnave, Duport, Lameth, chez les vainqueurs véritables de la Bastille! À ceux-là seulement un pareil encrier peut convenir. Ceux-là ont brisé tous les vieux instruments qui servaient à donner un corps à la pensée humaine, ils en ont inventé de nouveaux et de plus sûrs; ils ont effacé les vieilles règles même de l'éloquence; ils sont grands, sublimes et politiques, comme on ne l'avait pas été avant eux. Si J.-J. Rousseau vivait encore, il faudrait lui porter cette pierre; elle irait à merveille à sa colère, à ses mépris, à ses vengeances, à sa haine pour l'autorité sans forme et sans nom. Donc loin d'ici, hors de moi ce fragment de la Bastille: ôtez cet encrier de ma vue, il est fait pour contenir les grandes pensées, pour servir le vrai courage et les passions populaires. Non! non! je ne saurais employer à mes vaines écritures ce travail d'un peuple entier; encore une fois, éloignez de mes yeux cette Bastille... elle me fait honte... elle me fait peur!

L'homme partit emportant fièrement la Bastille entre ses bras: il alla la vendre à la comtesse Dubarry qui partit d'un beau rire à l'aspect de cette grossière image d'un monument qui l'avait défendue et courtisée in extremis.

—Vous êtes un grand niais, Monsieur, dis-je à mon valet de chambre, avec vos encriers de pierre éternelle... l'écritoire de M. Dorat me suffisait.

Quand je fus un peu calmé...—Monseigneur (me dis-je à moi-même), essayez maintenant d'écrire ici, avec cette plume innocente et ce peu d'encre oublié au fond d'un cornet, la terrible aventure dont le souvenir vous enferme au milieu de Paris, plus sûrement que si vous étiez enfermé dans le cachot le plus profond de la tour de la liberté!

Donc, Monseigneur, souvenez-vous, qu'il y a trois jours, dans un moment d'oisiveté et de curiosité, vous êtes entré sur le minuit, dans la salle de l'Opéra, au beau milieu du bal masqué. Vous étiez seul, inconnu de tous, ne connaissant personne, écoutant sans rien entendre, et voyant tout... sans rien voir. Des ombres passaient çà et là, murmurant tout bas des paroles sans suite et sans accent. Des passions vous frôlaient, souriantes! Des yeux vous regardaient... brillants! Des bouches riaient... ironiques! Chacun pour soi était le mot d'ordre et le but de la fête, et puis, je n'étais qu'un étranger dans ces rencontres d'une ville entière qui se cherche, et s'appelle et se reconnaît, à certains signes, dont elle seule elle a le secret. Je restais dans cette foule immobile, inquiet, malheureux, quand tout à coup une petite main se posa sur mon épaule, une voix douce avec cet accent d'innocence que j'aime tant dans les femmes de mon pays, murmura de tendres paroles à mon oreille enchantée:

On te connaît, disait-elle, on sait que tu es un philosophe, un Allemand, un jeune homme honnête et réservé comme un vieillard... Ah! jeune homme à l'abri des passions, que viens-tu faire en ces lieux où tout brûle? Ainsi parlait la voix charmante, agaçante, et la beauté qui s'emparait de mon âme et de mon cœur! Figurez-vous une voix d'un beau timbre, une taille élevée, un geste ingénu, l'esprit léger, le rire et la bonne humeur de la vingtième année, enfin je ne sais quoi de vivant et passionné dans le peu que je pouvais deviner de ce visage inconnu; tant de grâce et tant de baisers! Jamais jeunesse et beauté ne m'avaient parlé si tendrement et de si près! «Tu me connais? lui dis-je en tremblant d'une irrésistible émotion, tu me connais beau masque, tu es plus heureux que moi.»

Elle prit place à mes côtés et sa robe, en frissonnant, faisait de beaux plis autour de sa personne, entourée à la fois de mystère et de contentement.

—Oui, dit-elle, on te connaît: un homme irritable et jovial, triste et rêveur sans savoir pourquoi, grand observateur de riens, grand faiseur de petites choses, très-médiocrement bon ou méchant, philosophe absurde, amoureux manqué. Beau masque... on te connaît... Mais vous, Monseigneur, vous ne me connaissez pas?

—Si je te connais, lui dis-je? Une ombre, une dame errante, une aventure, une habitante de Luciennes ou de Marly, une bergère de Boucher, une pampine de Clodion, une houlette, un jupon court, tout vice et tout sourire... un piége où l'on tombe, une imprudence, et très-jolie, à qui l'amour fait trop de peur, et que l'amour prendra ce soir. Est-ce bien cela, bergère, et voyez si l'on ne sait point parler votre jargon?

Elle reprit, toujours avec la plaisanterie et ce sentiment qui devaient nous mener si loin:—Que fais-tu ici, à cette heure, et pourquoi donc ne pas rester chez vous dans un calme repos? «Do! do! l'enfant do!» C'est une chanson allemande! Il me semble, à te voir huché dans ce tumulte, une de ces sentinelles perdues qui cherchent l'ennemi de tous leurs regards, et qui s'endorment avant de l'avoir découvert.

Elle me dit mille autres folies pleines de grâce et de goût; puis je lui parlai comme on parle à ses amours, et lui parlant tendrement, sans audace et sans peur, je donnais une expression à cette bouche, un mouvement à ses yeux, une couleur à ses longs cils; j'étais comme le statuaire à son dernier coup de ciseau; encore un instant, voilà ma Galatée! «O ma reine! ô ma vie!» Ainsi je lui disais! Puis, sans le savoir, sans le vouloir, je l'entraînais loin de la foule et quand nous fûmes seuls:—À présent, lui dis-je, assis à ses côtés près d'elle, et respirant sa tiède haleine; à présent, par grâce et par pitié, permettez que je vous contemple, à mon aise; oublions ces licences, permettez que je vous dise enfin, sérieusement, que je vous aime! Allons! fi du masque! Et, démasqué, je voulais la débarrasser de ce voile importun.

—Non pas, disait-elle, en se défendant d'un geste énergique, non pas, messire, non, vous ne verrez pas mon visage; à Dieu ne plaise en effet, que je joue ici même, en cette folle nuit, sur un regard, tout le bonheur de ma soirée. Est-ce donc ainsi que vous obéissez à la rêverie, ô rêveur? Donc fiez-vous à moi, comme à vous je me fie. Et elle ajoutait je ne sais combien de saillies vives et tendres, agaçantes et timides. J'étais muet, j'étais fou. Cependant tout à côté de cette retraite mystérieuse où M. le régent avait laissé son empreinte et ses souvenirs, les sons bruyants de l'orchestre ajoutaient un enivrement mortel, à mon enivrement.

—Au moins, repris-je, au moins laissez-moi, en partant, un nom que je puisse murmurer dans mes beaux jours, un nom auquel je rattache une idée, un souvenir... une obéissance, un respect. Ceci est très-sérieux, madame, et je ne plaisante plus.

Elle reprenait sur un ton incroyable de causticité féminine:

Oh! oh! nous voilà, en effet, tombés dans le sérieux! Madame! Ah! fi le gros mot pour cette heure emportée et frivole! Ami, croyez-moi, obéissons à l'heure présente, et gardons-nous de renvoyer ce fraternel toi dans le séjour des ombres, comme un fantôme après minuit. Quoi donc! tu veux être sérieux à propos d'amour, sérieux au milieu de la vapeur d'un bal masqué? Regarde, autour de toi tout est ruine, et menace; il n'y a plus rien qui soit debout dans l'ancien monde. Et pourquoi ne serions-nous pas, toute une heure, oubliant vous, ce que je suis; moi, ce que vous êtes, Monseigneur? Ici même, ici, un premier prince du sang se laissait tutoyer par madame de Phalaris?

—Qu'il en soit ainsi, lui dis-je, et puisque madame ne veut pas qu'on la voie, au moins a-t-elle un nom qui la rappelle à mon souvenir quand je n'entendrai plus ce bel esprit qui parle avec tant de grâce... et de tristesse...

—Et quoi! dit-elle, ma voix ne dit rien de plus, non pas même un brin de tendresse... un peu d'amour?

Je sentis sa main trembler dans la mienne... Il y eut comme une larme à travers la dentelle jalouse... Ah! qu'elle était belle! Elle exhalait les plus charmantes odeurs de la jeunesse. Elle était toute grâce et tout sentiment.., elle se livrait... elle se défendait... elle voulait... elle ne voulait pas... elle avait des licences qui me semblaient venir du ciel même d'Anacréon ou de Gentil Bernard!

C'était bien la femme abandonnée à l'extase, à la crainte, aux transports d'une minute ineffable... Ignorante, elle interrogeait une âme ignorante, elle pensait, elle pleurait tout bas! Tantôt elle m'attirait dans ses bras, sur son sein charmant, tantôt elle me repoussait, avec tant de force et d'énergie! Heureuse—épouvantée—insolente—altière—humble à mes pieds—agonisante! Elle était toute flamme et tout frisson, tout délire, haletante, éperdue... et moi, je passais par toutes ses transes, je provoquais toutes ses espérances, je subissais toutes ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je me fâchais... je lui disais: va-t'en! Je la rappelais... consolée! O lutte étrange! ô mystère! Enfin, tout d'un coup, lorsqu'elle eut demandé grâce et pitié, je m'emparai de cette inconnue et, sans rien attendre, ébloui, furieux, j'ouvris ses bras à mon amour; ses bras me retinrent avec une passion silencieuse et frénétique. Oh malheureux! je ne songeais qu'à mes transports du moment, je me livrai à cette femme comme à moi elle se livrait; inconnu à elle inconnue, et délirante, elle à moi délirant, à moi tout jeune, à moi timide, amoureux, plein de fièvre... ô bonheur! Elle était donc à moi cette beauté invisible!... elle était à moi, elle vivait pour moi, et j'embrassais un fantôme! Hélas! tant de passion... et déjà tant de remords! Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu d'amour, fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie! et qu'elle me donne... un baiser. Elle était là furieuse, insensée et pleurante! Elle m'appelait un traître, elle m'appelait un lâche! Elle se maudissait... elle me maudissait. En vain par ma crainte et par mes respects, je voulais protester contre l'entraînement qui l'avait perdue... Elle était immobile! Elle était silencieuse! Étonnée, elle-même, de ce grand crime dont elle était la complice innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais sa honte... Elle avait peur et j'avais peur! Ces grands yeux qui me regardaient semblaient mettre au défi ma probité, ma loyauté, ma chevalerie!... Enfin, quand elle me vit à genoux, baisant ses mains, et demandant à mon tour: grâce! pitié! pardon!

—Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que ta bouche implore!—Adieu!

Il faut bien que je le châtie et que je me châtie! Adieu! Elle était déjà sur le seuil de cette porte où l'avaient conduite sa hardiesse et sa mauvaise étoile... Elle s'arrêta, comme obéissante à un remords mêlé de pitié, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus tendre, elle ajouta: Pourtant si bientôt arrivait ton dernier jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta pitié me restaient fidèles... ou tout au moins si par quelque grande action vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans notre premier... dans notre dernier baiser!

À ces mots... elle disparut, comme une apparition, dans cette muraille du Palais-Royal et de l'Opéra où tant de vices avaient passé!