CHAPITRE III
Le départ du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; évidemment sa prédiction touchait à toutes les fibres de ces cœurs dévoués et malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes, éplorées, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes gardaient un profond silence... et la reine était au désespoir:
—Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nommé Coigny, Vaudreuil, Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme déshonoré, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thaïs, mes amies que je traîne aux abîmes, je ne le sens que trop, le sorcier a dit vrai; nous sommes perdues, le trône est croulant, le peuple est roi, la royauté s'efface à jamais; ces grands noms de reine et de roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons! supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell!
—Madame, reprenait madame de Lamballe, ô ma reine! écoutez-nous! calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique! N'êtes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de l'impératrice Marie-Thérèse, l'épouse du roi, la sœur de l'empereur?
—Hélas! disait la reine, hélas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles ne sont pas vaines. Ce n'est pas la première fois que j'en ai fait l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis née malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour... le jour même du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai été vomie par le volcan, le volcan viendra pour me réclamer. Enfant, mille terreurs accompagnèrent ce triste présage. L'empereur François, mon auguste père, partait pour Inspruck; il était déjà sorti de son palais, il partait, quand s'arrêtant tout à coup (madame de Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-même qui m'a portée à mon père), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrivée au niveau de son cœur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il m'embrassa tendrement:—Ah! dit-il, me voilà mieux! vraiment, j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma tendresse... Hélas! les pressentiments de mon père ne l'avaient pas trompé; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit plus!
Mais voici bien une autre misère. Écoutez-moi. Quand l'empereur Joseph II perdit sa femme, ma jeune sœur Josèphe, un ange par la beauté, un ange par le cœur, venait d'être accordée au roi de Naples; elle partait le lendemain. L'impératrice, avant le départ de Josèphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau de sa belle-sœur. La jeune reine, à cet ordre, devint tremblante; l'idée horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce caveau funèbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une horrible maladie, était une idée insupportable... O mon Dieu! J'en mourrai, j'en mourrai, ma sœur! me répétait Josèphe... Il fallut obéir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la conduisis jusqu'à la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus entrer, afin de l'encourager par ma présence... elle priait... elle pleurait... et lorsqu'enfin nous quittâmes le cercueil, je fus obligée de soutenir ma pauvre sœur. Vous le savez, ma cousine, trois jours après elle était morte, et cette fois elle redescendit dans le caveau funèbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne préparée pour Josèphe retomba sur la tête de sa sœur... On eût dit la pierre même du tombeau.
Il y avait à Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont la voix était touchante, et qui ne cherchait pas à faire peur. Il passait pour un saint: sa parole était prophétique. À peine étais-je appelée au trône de France, ma mère, à son tour, voulut consulter le docteur.—Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel avenir dans le monde que le sien?—Majesté, reprit-il gravement, sans répondre aux instances inquiètes, au regard suppliant de ma mère, Majesté, il y a des croix pour toutes les épaules.—Vous le voyez, ils s'accordent tous dans leurs présages. Faut-il à présent, mes amis, que ces prédictions vous atteignent avec moi?
Nous voulûmes répliquer. La reine continua:—Et la place Louis XV, ce jour de fête qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me reçut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides était représentée en ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine infortunée... un pareil spectacle à tes premiers regards... c'était encore une prédiction!
L'instant d'après la reine se leva. Quatre bougies au milieu du salon brûlaient sur une table de marbre... une des bougies s'éteignit tout à coup.
La reine dit adieu à ses amies; elle tendit la main à la comtesse Jules; la seconde bougie s'éteignit comme la première, sans cause apparente.
—Ceci est étrange! dit tout bas le superstitieux marquis de Vaudreuil.
—Étrange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on m'expliquât ce hasard.
Madame de Lamballe achevait à peine de parler, quand la troisième bougie vint à s'éteindre; une seule bougie restait, sa lumière était vive et pure.
—Si cette bougie s'éteint comme les trois autres, dit la reine, d'un ton résolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes perdues!...
La quatrième bougie... à ces mots... s'éteignit.