CHAPITRE IV
Ma résolution prise une fois, les préparatifs de mon départ furent bientôt arrêtés. C'était par une chaude journée, au mois de juin, j'étais prêt dès le matin; mais avant de partir, je voulus saluer une dernière fois tous ces lieux où j'avais laissé tant de souvenirs. Je me rendis à la taverne du Trompette blessé, je montai dans la salle haute, où j'avais vu, pour la première fois, les héros de ce nouveau monde évanoui déjà! Quel bruit c'était alors! les brûlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitués de ce cabaret, si vifs, si jeunes et si forts, étaient vaincus ou dépassés! Ils étaient déjà vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dévoré ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mêmes bancs, tachés du vin de la dernière orgie, étaient assis les pouvoirs nouveaux de la France! L'enthousiasme était moins sincère, il avait oublié le magnifique et superbe écho de ces voix solennelles. Il est donc vrai, la théorie est une grâce, une force, une fête... et l'expérience apporte avec soi une tristesse abominable. Où donc étaient les orateurs de ce club innocent encore? Ils étaient remplacés par des conspirateurs, cachés dans l'ombre, et chargés des livrées de l'émeute!... Où tonnait Mirabeau gloussait une ignoble terreur enfantée au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes gorgées de vin seront bientôt des tricoteuses; ces Brutus et ces Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'échafauds!
Ainsi la taverne était un club; l'Opéra était une caverne, et dans cette caverne arrivaient, à pied, les anciennes divinités de cet olympe anéanti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans livrée!
Divinités détrônées et humiliées, on vendait leurs chevaux et leurs hôtels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses; l'art était caché, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain autour du monument dégradé quelques ombres errantes des sourires d'autrefois.
Aux colonnes du Théâtre-Français, le Mariage de Figaro avait disparu de l'affiche; il était remplacé par des drames de son école, avec moins d'esprit, de style et de talent! Voilà ce que c'est! vous semez la révolte et l'ironie, étonnez-vous de recueillir le doute et l'abandon.
La rue ouverte à la ruine était un immense, un incomparable encan. Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les médailles, les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot, tout ce qui faisait jadis l'intérieur d'un gentilhomme, et tout ce qui composait naguère une vie élégante, heureuse, abondante, ces trésors du luxe et du goût étaient étendus au hasard, sur les quais et sur les places publiques; ils étaient exposés sans ordre et sans choix à la curiosité indifférente des passants. On comprenait que les portraits de famille arriveraient à leur tour dans cet encan à l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des rigueurs de cette époque, mais encore leurs pères et leurs mères, arrachés aux nobles lambris où ils étaient fixés depuis le grand roi!
C'est grand dommage, en vérité, de porter des mains impures sur les générations anciennes, de les arracher violemment à cette vie intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de figures vénérables sur les places publiques et dans les carrefours, de déshonorer l'intérieur des familles, de profaner leurs souvenirs. À l'époque dont je parle, il n'y avait déjà plus de logis pour personne en France, le logis du roi lui-même avait été profané, le premier.
Je l'avoue, hélas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette maison aux fenêtres mystérieuses où j'avais vu tant de personnages divers, où j'avais entendu tant de choses inouïes; cette élégante petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets rouges... à ce qu'il y avait de plus déguenillé et de plus hideux.
À la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que l'appartement était à louer. On passait devant la maison, sans se découvrir.
J'avais voulu m'assurer, avant mon départ, que rien ne pouvait plus me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gâté en si peu de temps. Ils ont ôté sa majesté à la maison de Mirabeau, ses grâces à l'Opéra, son esprit à la Comédie-Française, son inviolabilité à la vie intérieure; ils ont gâté, jusqu'aux joies du cabaret, les malheureux!
Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée... Hâtons-nous, me disais-je, et partons!
J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir!
Ici je fus pris de vertige.—Eh quoi, partir sans voir Barnave, et sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir Hélène, et sans présenter mes respects à la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai quitté Vienne, en écolier délivré de son précepteur! Certes, je ne saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et pourtant je quitterai Paris ce soir.
Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon hôtel de Paris, pour me rendre en toute hâte chez ma mère... Il était huit heures du soir; cette nuit d'été rayonnait de mille étoiles. Je ne sais quelle ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempête et dans quels périls. Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait! Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins! Chaque feuille empruntée à ses arbres devenait une cocarde et chaque écho devenait une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils, en voiture, à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on trouvait, à cette heure, des énergumènes qui faisaient entendre éternellement des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcenés et les écoutaient bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux des officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect général, une inquiétude immense, un malaise incomparable! Ainsi j'allais, comme on va dans un rêve... Et, dans ma course, il survint plusieurs accidents qui me parurent de mauvais présage: je heurtai, en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où je voulus appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il était retenu, cet homme... ô vision! ressemblait au comte de Fersen; un postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus reconnaître un écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me dirigeais toujours vers les Tuileries surveillées, torturées, espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre une femme d'une taille élégante et d'une noble démarche, elle baissait la tête, elle donnait le bras à un jeune homme... elle allait tremblante... et malgré moi, je hâtai le pas pour la voir... Tout à coup passe au galop un grand carrosse, entouré de gardes et de laquais. Les laquais portaient des torches brûlantes, comme autrefois la livrée au devant du carrosse du roi!...
Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule à travers la rue ameutée... O misère!... et pensez si j'eus peur... je reconnus à son orgueil, à l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui, je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans la ville...
Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou songe?
Et tout à coup, poussant un grand cri:—Et la comtesse Hélène. Et ma mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les défendra sinon moi, le fils et le cousin? Et je me précipitai dans les cours du château.
La sentinelle me demanda où j'allais?
—Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la douairière de Wolfenbuttel.