CHAPITRE V
Un homme était assis dans mon carrosse. Au premier coup d'œil je le reconnus pour l'avoir rencontré dans la chambre haute du Trompette blessé. Il m'avait même accompagné jusqu'à mon logis avec une politesse qui lui était naturelle. Il avait une de ces nobles et tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On comprenait confusément que, sous cette apparence indolente, se cachait une âme active, que ce doux visage annonçait un cœur souffrant, et qu'il y avait un but, irrévocablement tracé à cette vie, obéissante, en apparence, à tous les hasards.
Nécessairement, dans les têtes françaises de cette époque devaient survenir une foule de réflexions bien faites pour donner de grandes inquiétudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions passées, avec les leçons de l'enfance et les pouvoirs constitués depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on fût sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la faiblesse du trône, on se disait confusément: Je tiens l'avenir! et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la réponse était pleine d'inquiétude et de confusion.
Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il eût été dans sa propre voiture.—Je retourne à Paris, me dit-il, et j'ai pensé que vous me donneriez volontiers une place à côté de vous. Au même instant il aperçut près de moi l'amoureux de la reine, et tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus amical empressement.—Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur de vous rencontrer!
Un éclair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il réfléchit un instant, puis il me regarda profondément, se consultant en lui-même s'il pouvait parler devant moi; à la fin emporté par son émotion:—C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival, Joseph! Laisse-moi te voir à mon aise, hélas! c'est la première fois que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si tu ne m'as pas encore rencontré, c'est parce que je cherche au fond des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi, là-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant à le reconnaître:—Oh! mon Joseph, que te voilà changé! Tu n'es plus jeune, ami; j'aurais peine à te reconnaître. Ah! quelle différence à l'heure où tu essayais ton éloquence naissante au parlement de Grenoble! Tes yeux lançaient la foudre et les éclairs; ta voix était prompte et le digne écho des plus grandes pensées; ton âme honnête et vaillante était poussée à toutes ces grandeurs de la parole; ô maître! ô volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, ô Dieu! tu n'étais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'eût jamais dit que Diderot était ton père, et que l'Encyclopédie était ta mère, avec Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:—Enfant du paradoxe... ami de la vérité, te voilà en deux mots, Joseph, prends garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec précaution cette arme éloquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels étaient mes conseils; mais quoi! tu ne m'as pas écouté; tu es devenu l'esclave des théories brillantes et des rêveries impossibles; toi, si bon, tu es venu dans ce Paris des ténèbres, poussé par d'horribles projets; si modeste, une ambition fatale a gâté ton cœur; si calme et si doux, tu n'as plus été qu'un homme absolument incapable d'écouter la moindre parole d'humanité ou de raison. Tu es venu représenter le peuple, ici, et tu le représentes en effet comme s'il t'avait donné mission pour tout détruire en ce royaume éperdu! Joseph est parti en colère, il est arrivé en colère, il a parlé en furieux, il s'est irrité follement; il a porté une main sans pitié sur le trône, afin qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O misérable, indigne vanité de destruction, dans laquelle malheureusement tu as été vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines de tes maîtres, les démocrates du carrefour; tu as pris au sérieux leurs romans frivoles; à ces folles doctrines tu as sacrifié le bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux honnêtes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voilà fait, jeune homme! abattu, rêveur, plein de regrets de tes démences... on te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que l'inconnu songeât à l'interrompre en ses imprécations... Puis, s'animant peu à peu, il ajoutait:—Malheureux, vous l'avez voulu... vous voilà dans les abîmes!... portez la peine exécrable, honteuse, de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez brisé le trône, insulté l'autel, flatté la force, anéanti le droit, renié la justice, invoqué le parricide et défié la tempête... eh bien! vous saurez un jour ce que c'est que d'être un renégat de sa raison et de son cœur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les passions veulent qu'on leur obéisse et qu'on les flatte; elles sont impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont égoïstes et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchaînent; elles vous dominent; elles obéissaient naguères, elles commandent aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entraînent à présent. Dans quel abîme êtes-vous tombé, malheureux, dont le nom est devenu une épouvante, une émeute, une condamnation?
En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait Joseph, et soit qu'il eût honte de ces reproches mérités encore cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein air:—Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parlé de vos amours.
Le fou soupira, et après un silence, il reprit d'un air touché:—Ah! Joseph! Joseph! point d'ironie, et trêve aux questions indiscrètes! J'aurais une trop belle revanche à prendre avec vous. Ainsi, croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des hommes, et que des hommes choisissent pour les représenter; ceux-là sont proclamés sages et habiles, ils parlent en public; ils raisonnent tout haut; ils détruisent les vieux principes; ils font de nouveaux principes; on vante à haute voix leur éloquence et leur logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renversé, détruit, ils s'arrêtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une infortune isolée; ils veulent relever sur sa base éphémère le chef-d'œuvre éternel qu'ils ont foulé aux pieds; ils se prosternent devant le chef-d'œuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en silence. Insensés, eux qui l'ont dégradé, qui l'ont perdu! insensés et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont faites pour plaire à la foule appartiennent désormais à la foule; elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitôt l'appelle un traître, un égoïste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise à coups de hache!... «Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le soldat, point de passion à ton usage; à toi comme aux autres, aux autres comme à toi! rien de moins, rien de plus.»
Et maintenant, je te dirai à mon tour: comment se porte votre passion, monsieur le traître? et quels projets formez-vous pour vos amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un renégat, un ravageur, un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable, un idiot qui ne voit pas qu'il est déjà dépassé dans ses sentiers furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la sienne éclate et tonne, étouffant toutes les voix de l'entourage. Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui t'éclipse et t'écrasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph; vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton esprit, dans les vœux de ton cœur! Avec tes haines lamentables, il ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je te prie, as-tu jamais songé au résultat de toutes ces révoltes? As-tu jamais pensé au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime qu'on lui jette? Ah! l'exécrable attentat! le supplice affreux!
Cependant nous étions arrivés au bout de l'avenue:—Adieu donc, adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph à l'inflexible conseiller, et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre.
—Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de génie et de vertu, que le génie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes dans ton cœur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de renoncer à être un grand homme, que d'obéir à ta passion comme j'obéis à la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse. Hélas! quelle différence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne pas aller plus loin que mes rêveries en plein air! que je serais heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe aussi de te ramener vaincu et pardonné aux pieds charmants de tout ce que j'aime!.. Hélas! hélas! vaine espérance! il n'y faut plus penser... Là-dessus, il prit congé de nous, et, nous laissant sur la grande route, il nous suivait encore du regard.
À vingt pas de là, Joseph, mon compagnon, quelque peu calmé, se retourna pour saluer une dernière fois l'amoureux de la reine.—Il est mon compatriote, il m'a vu naître; il n'y a pas, ici-bas, de plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde pitié! ajouta Joseph en soupirant.
Nous montâmes en voiture, et comme s'il eût fait les honneurs de son propre carrosse, il me dit:—Placez-vous là; marchons au pas, et causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me répondre que la question est importante et mérite qu'on y réponde sérieusement.
—Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air étonné, quand j'ai quitté l'Allemagne, il me semblait que j'étais ce qu'on appelle un esprit fort; je passais à la cour pour un philosophe au moins égal à l'empereur Joseph II. Mon départ fit autant de bruit qu'en eût pu faire une rébellion ou une disgrâce. Cependant, à peine en France, il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les hommes; je rencontre ici, là, partout, dans les clubs, sur les grands chemins, à l'hôpital des fous, des maîtres inconnus qui me dominent à leur première parole, et qui s'emparent de ma volonté à leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres donneraient des conseils; en un mot, j'étais venu ici pour apprendre au moins agréablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire en Allemagne, et si libre, je courbe la tête ici, chez vous, j'accepte avec résignation votre joug superbe, et j'obéis volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres. Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous écoute; interrogez, je répondrai; dites à mes chevaux d'aller au pas, ils iront au pas. Je comprends à présent ces puissances inconnues dont il est parlé dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on obéit malgré soi.
Quand j'eus tout dit, mon étrange compagnon reprit la parole, et, fort peu touché de ma soumission, il ne changea rien à son air sévère; un vrai juge interroge avec plus de réserve et de civilité.—Vous êtes allé à la cour hier? me dit-il.
Je répondis:—Je suis allé à la cour.
—Et vous avez vu la reine?—J'ai vu la reine.—Le soir même?—Le soir même.—À quelle heure?—À dix heures.—Où était la reine hier soir, s'il vous plaît?
—Croyez-vous, repris-je, en fronçant mon sourcil olympien (c'est un mot de landgrave!) que je puisse honorablement répondre à cette question? Je consens bien à vous raconter ce qui m'est personnel, vous dire mes propres aventures à moi, je le veux bien; mais l'intérieur de la reine, son secret et sa vie! En vérité, monsieur, je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question!
Il s'emporta.—Oh! dit-il, trêve à tant de délicatesse. Songez, Monsieur, que c'est ici une sérieuse affaire. Répondez-moi, de grâce, et nettement; il s'agit peut-être de personnes pour qui vous donneriez votre sang! Répondez-moi, il y va de l'honneur!
—Ou plutôt, reprit-il, car il me voyait résolu à ne rien répondre, ou plutôt, si vous ne voulez pas répondre, écoutez-moi, écoutez; je vais vous dire ici, moi-même, tout ce que vous avez fait cette nuit; je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif à ces fatals secrets!
Il porta sa main à ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence pour me parler; j'attendis.
—Hier, reprit-il, la reine a passé la soirée chez madame de Polignac; vous y avez été introduit avec madame votre mère à dix heures; vous y êtes resté jusqu'à minuit. Ici il s'arrêta, et d'un ton solennel et suppliant: Répondez-moi, de grâce! répondez: y étiez-vous à minuit?
—Ainsi, reprit-il à voix basse et chagrine, vous avez vu Cagliostro?
—Le sorcier était le comte Cagliostro?... m'écriai-je.
—Allons donc, est-ce possible? Il est encore à Rome, au fort Saint-Ange, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir que dans cet imbécile et crédule pays Cagliostro ne meurt pas; véritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires, la France, à tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque jour... À force de ne pas croire en Dieu, elle interroge, à chaque instant, le passé, le présent et l'avenir; la France appartient aux sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce misérable Cagliostro vole et ment à perdre haleine... On le chasse, on l'enferme; une monarchie est troublée et déshonorée, ou peu s'en faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est chargée d'outrages, et le lendemain du jour où le fourbe est puni, au lieu d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre, on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du peuple; aussitôt toutes les portes, des portes qui m'auraient été fermées à moi-même, impitoyablement fermées, s'ouvrent au devin; il gratte à la porte et la porte lui est ouverte, à lui, un bouffon de carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main lui est laissée, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se penche à la ternir de son souffle impur! Damnation! imbécile cour! imbécile femme! Oui, malheureuse, infortunée!... en effet, livrer sa main à ce misérable, à ce mercenaire! O ces femmes! ces reines! elles sont folles! Ouvrir sa porte à Cagliostro... pendant qu'à moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lèvres à genoux! ô reine! ô femme! Alors, c'est seulement alors qu'un véritable devin serait à tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui voudrais te sauver, pauvre étrangère! Ah! cette main! ce Cagliostro! cette confiance à lui... cette haine à moi, à moi terrible, à moi tout-puissant, à moi blessé au cœur, à moi qui l'aime, à moi dévoué si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait même pas l'honneur de me craindre, ou de me haïr... Elle n'a pas même du mépris pour moi; elle méprise un seul homme dans l'assemblée nationale, et cet homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle me dédaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raillée, et que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menacé, j'ai crié, j'ai prononcé d'horribles vœux; j'ai été quelquefois orateur, j'imagine; et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigué de tant d'efforts, j'ai choisi un intermédiaire qui fût à la taille d'une reine, je lui ai ressuscité Cagliostro.
Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il été bien terrible, la nuit passée? Cette dédaigneuse majesté, la reine surtout, la reine a-t-elle eu peur?
—Oui, Monsieur, répondis-je, oui, vous pouvez vous réjouir, votre projet a réussi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, étranger, moi peu habitué aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour le véritable. Encore une fois, félicitez-vous, la reine a eu peur! Ah! si vous avez voulu attrister cette soirée, si vous avez voulu vous jouer de la crédulité des femmes, si vous avez voulu éprouver par vous-même le courage des hommes et combien c'est peu de chose que ces brillants courages arrachés à leurs habitudes ordinaires, certainement vous avez réussi; jamais terreur ne fut plus grande, et découragement plus universel, plus complet... À mon tour, si vous me permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous troubler ainsi la reine dans son intimité? Comment, vous, jeune homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces joies innocentes et ces confidences d'intérieur, par les épouvantables prédictions d'un charlatan? J'ai entendu parler autrefois d'une société de mauvais plaisants, qui s'amusaient à se moquer des incrédules; oseriez-vous vous attaquer à des crédulités royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hénin jusqu'à la femme de votre maître, à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche? En ce cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure même personnelle; car moi aussi j'ai été la victime de votre plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas!
Il reprit:—Que parlez-vous de jeu, de fête et de plaisir? sommes-nous à une époque plaisante? À coup sûr, ceci n'est point un jeu. J'y vais sérieusement, je vous jure, en cette tentative inouïe. Or, ne pouvant parler à la reine, et lui dire en même temps qui je suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu'à son grand concert ou à sa chapelle, et voulant donner à cette frivole majesté quelques avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai parlé à son imagination plus qu'à son esprit; je lui ai fait dire hier encore par une voix étrangère tout ce que pensait la ville, et les menaces du peuple, enfin les tempêtes dont le temps est gros. À ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frémi... je le crois bien, que vous avez eu peur; moi-même je tremblais en dictant ces révélations suprêmes. En effet, tout cela est la vérité même; en effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde. Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez pas les écueils où viendra se briser irréparablement cette monarchie haute de neuf siècles, dont les éclats dispersés au loin ébranleront tous les trônes de l'univers?
—Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant à réveiller ces royautés endormies! Cette nuit même, avez-vous remarqué le nom terrible et glorieux que mon sorcier a jeté dans les oreilles de la reine?... Un nom sonore et d'une physionomie active et redoutable, un lamentable écho; il a retenti comme le nom de Cromwell. Mirabeau: ce nom seul a glacé toutes les âmes imprévoyantes... Mirabeau... Lui tout seul, il va suffire à briser un monde...
Oui! mais quand le frisson a passé, tout s'oublie. Ils ont peur sans rien comprendre; ils se disent entre eux: C'est un jeu! et ils s'endorment paisiblement, sans prévoir que le lendemain sera le jour sans lendemain peut-être... Insensé que je suis de m'inquiéter de cette reine inintelligente qui se tient là-bas bien tranquille, et qui ne conçoit pas un mot des avertissements que je lui envoyais! Malheureuse!... ah! malheureuse!—Ainsi il parla longtemps, exalté, furieux.
—Monsieur, me dit-il d'une voix très-calme, avant peu, j'en ai peur, vous comprendrez si la scène de la nuit passée était une jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient pas en tirer quelque profit. Quant à moi, j'y renonce... Assez longtemps j'ai attendu qu'ils eussent des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre... Ils sont sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue irrévocablement, sans retour et sans espoir.
—Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'écriai-je épouvanté moi-même de cet accent plein de tristesse et de vérité.
—Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses; elles sont sous votre regard et vous ne les voyez pas; si vous vouliez en avoir quelques salutaires explications, il faudrait savoir, auparavant, si nous pourrions compter sur vous?
—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, répondis-je; en ce moment j'ignore à quelle conspiration vous obéissez et de quels dangers la reine est menacée; avant tout je dois me souvenir que je suis étranger, fort ignorant des choses du temps présent et qu'il m'est défendu, plus qu'à tout autre étranger, de me mêler aux intrigues de la cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue est double, quoique je sois en peine de comprendre comment vous vous trouvez dans cette double intrigue; vous, Monsieur, que j'ai rencontré dans le club du Trompette blessé, parmi les détracteurs les plus ardents de l'autorité royale, et que je retrouve aujourd'hui dans les jardins de Versailles estimé et connu du fou de la reine: évidemment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous êtes un traître ici ou là. De deux trahisons: ou vous trahissez la reine, ou vous trahissez le parti du peuple auquel vous appartenez; voilà des choses vraiment que je ne saurais comprendre et que je comprends pas! Disant ces mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas de couleur, et me dit:
—Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux, moi aussi, le perdre à jamais ce trône insensé et chancelant du faîte à la base, et ce n'est pas de ce projet-là que je vous parle. Un prince, un Allemand, un seigneur, travailler à la liberté française; y pensez-vous, Monseigneur? La liberté ne voudrait pas de vos services; aussi bien n'est-ce pas de liberté que je vous parle. Ainsi, croyez-moi, ne vous inquiétez donc pas de nos projets; laissez le tribun à ses propres forces; je n'ai que trop la puissance de détruire ce que je veux détruire; en revanche (et voilà pourquoi je m'adresse à vous) j'ai besoin de tous les appuis, et du vôtre peut-être, afin de sauver la fille de vos rois, votre archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche... et maintenant, Monsieur, répondez, me comprenez-vous?
—Sauver la reine et briser le trône! Eh bien! je ne comprends pas cela, je ne le comprends pas.
—Au fait! s'écria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et je vous ai parlé uniquement de Marie-Antoinette; on vous parle au nom de la femme innocente et belle, au nom de ses chagrins, de ses malheurs, de sa ruine imminente et des périls qui l'entourent. Et maintenant comprenez-vous comment je suis double, et que je le suis sans trahir personne? Oui, je perdrai le trône, oui, je sauverai Marie-Antoinette sans être infidèle à ma mission; et voilà comme, et voilà pourquoi je puis avoir besoin de vous, prince de l'empire allemand!
—Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilité dans votre conduite, et vos discours sont à double sens; donc permettez que je m'explique, et voyez si j'ai compris tout ce que je puis comprendre à vos projets. Vous aimez, vous haïssez; vous êtes sûr de vos haines, vous doutez de vos amours, et parce qu'en effet votre étrange passion a besoin de mes services, il faut que je fasse ici, par vertu, ce que vous faites par égoïsme! Ainsi pour vous tous les plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes les inquiétudes les plus cruelles du dévouement absolu; il faut désormais que je conspire avec vous, contre vous-même, que je vous aide à sauver la reine (encore est-ce bien la reine?) des débris du trône que vous allez renverser; il faut que je répare, à force de courage et de vertu, les crimes que vous méditez. En un mot, je suis votre esclave, et je dois vous obéir aveuglément; je veux sauver la sœur de notre empereur, en pensant que je n'ai le droit de rien demander, si je ne veux point partager vos projets parricides contre la reine. Est-ce bien cela, Monsieur? et cependant savez-vous une position plus équivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute votre orgueilleuse démocratie accomplirait l'action que vous demandez à ma seigneurie; il faut que je vous obéisse et je vous obéirai; j'accepte avec orgueil cet humble rôle, et je vous obéirai comme un esclave... à condition que vous sauverez ma princesse... Ainsi vous le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement tenez-vous pour averti que je veux sauver la femme... et la reine, si je puis.
—Prenez garde, reprit-il, de perdre en même temps la reine et la femme par trop de bonne volonté et trop de hâte. Enfin, n'oubliez pas que nous courons un grand danger.
—Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, répondis-je; à vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'étudier.
Ici s'arrêta cette conversation fort incomplète et fort obscure, et cependant je me voyais chargé d'une grande responsabilité par un homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais sous les yeux. J'étais malheureux de l'obscurité dans laquelle je marchais; j'étais malheureux de me savoir nécessaire à quelqu'un dans ce pays, plein d'embûches, de mystères, de menaces... Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces ténèbres?... Je fus interrompu dans ces réflexions très-sérieuses par mon complice intelligent.
—Prenez garde à ne rien changer à vos habitudes, me dit-il; au contraire, abandonnez-vous à vos penchants de jeune homme, à votre rêverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites l'amour, si vous aimez l'amour: seulement hâtez-vous, quand tout se hâte; il serait malhabile et malséant aujourd'hui de consacrer plus d'une heure à l'amour éternel.
Là-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un écolier à qui son maître a donné un jour de congé.