CHAPITRE V
L'homme qui parlait ainsi, c'était Mirabeau lui-même! Il avait l'œil du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait, il comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose il faisait un profit, disant que c'était dans son domaine... Enfin ce qu'il n'entendait pas, il le devinait.—Vive à jamais la comtesse du Barry! s'écria-t-il... Et plût au ciel, mon confrère... et mon rival, Barnave, que vous n'ayez pas d'autre amour...
Interpellé brusquement par cette voix irrésistible, Barnave étonné s'éloigna sans mot dire, et s'inquiétant fort peu des doutes dans lesquels il m'avait plongé... Mirabeau suivit du regard Barnave qui s'éloignait. Il y avait dans ce regard de l'intérêt et de la pitié:—Noble jeune homme, dit-il, sublime enfant, dont le cœur vaut mieux que la tête! Génie inquiet dont l'éloquence n'a pas d'égale! Barnave, emporté par la passion qui te brûle! Infortuné! comme il a menti à sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier rang des grands démolisseurs...
—Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau, ce que venait faire ici madame du Barry, quel chagrin pressait Barnave et pourquoi fuit-il ainsi à mon aspect?
—Vous êtes entré dans un de ces moments de malaise qui attristent souvent notre ami, répondis-je, il n'eût pas voulu être surpris, surtout par vous, dans cet état de faiblesse et d'égarement.
—C'est grand dommage, en vérité, que toute cette âme et tout ce cœur en soient réduits là qu'ils n'osent plus se montrer, dit Mirabeau; en vérité, c'est un grand malheur d'aller si vite, quand on marche dans un sentier si mal frayé et si obscur!
—Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez ainsi, et ces regrets conviennent-ils à la bouche de Mirabeau! Il me semble, en effet, que si la France obéit aux passions qui l'emportent, et si elle parcourt des sentiers obscurs, c'est bien vous qui l'avez voulu. C'est votre main qui l'a poussée hors des sentiers battus, c'est aux accents de cette voix souveraine qu'elle s'est mise à courir çà et là, échevelée et saisie de terreur. Voyez, monsieur, que d'épouvante! En ce moment, le trône est ébranlé, l'ardente calomnie entoure incessamment votre jeune reine, le vieux temps est perdu, les vieilles mœurs sont effacées, les ruines s'amoncellent dans ce royaume où rien ne se fonde... où tout est mort. Le hasard, aveugle dieu, préside aux destinées de ce beau royaume. Écoutez! mille prédictions sinistres pèsent sur ce roi plein de respect! En ce moment, plus d'appui pour le trône au dedans, au dehors la vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui sont également funestes; en vérité je ne sais rien de plus triste que cette position des affaires qui ne fait le bonheur de personne; il est vrai qu'elle a fait votre gloire à vous, Mirabeau, mais que de doute et de malaise au fond de cette gloire unique et sans rivale! Hélas la triste position! qui a réduit notre Barnave à cette lutte terrible de son esprit et de son cœur, et qui le perdra, n'en doutez pas!
Mirabeau se prit à réfléchir profondément:—Je conviens, reprit-il après un silence, et j'avoue en effet que ce sont là de grands malheurs généraux et particuliers. Toutefois c'est bien malgré moi que le trône en est venu à cette extrémité. Je suis né un sujet du roi, un sujet loyal, et rien ne m'eût été facile comme d'oublier les abus cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma liberté. Malheureusement le roi est mal conseillé; il est aveugle! Il ne comprend pas! Il ne sait pas que la parole est la force et la vie... Et quand je venais au roi, le regard plein de pitié, le cœur plein de pardons, quand j'implorais... la permission de me perdre en sauvant le trône... ils se sont écriés que je jouais ma comédie, et que le trône serait déshonoré d'être sauvé par Mirabeau! Les voilà bien... les voilà tous!... Et maintenant ils m'implorent, ils me supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous! Sauvez-nous, Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais les sauver, mais que faire? ô royauté misérable! C'est la faute de son orgueil et non pas la mienne, à moi, abreuvé de tous ses dédains!
J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front était chargé de nuages, son visage, ouvert et franc, s'était contracté sous une sensation pénible; il y avait dans toute sa personne éloquente et superbe quelque chose qui ressemblait au remords, mais à un remords combattu.
Le Titan... le voilà écrasé sous les montagnes qu'il a soulevées! Phaéton, le voilà brisé sous le char qu'il a conduit! Le révolté recule à l'aspect de sa révolte! Ah! tu veux détruire et renverser... ruine et détruis, brise et renverse afin que l'heure arrive où ton crime apparaisse à ta conscience, ivre de vengeance et de remords.
Cependant, nous restions plongés l'un et l'autre dans une méditation profonde, interrogeant l'avenir, épouvantés de l'heure présente... Et Mirabeau reprenant la parole, en secouant la tête avec fierté:—Certes, il y aurait de la lâcheté à désespérer du trône: avec la constitution telle qu'elle est, tout peut se réparer encore à condition que les mêmes hommes qui ont poussé le royaume à ces progrès inespérés arrêteront le char dans sa course... il n'y a pas d'autre remède, et pas d'autre secours.
—Et voilà précisément, monsieur de Mirabeau, où est mon doute. C'est un singulier maître et difficile à régler, le mouvement: quand une fois on lui a livré l'âme d'un peuple, et sitôt que le peuple aveugle s'est mis en marche emportant les vœux, les espérances et les craintes d'un royaume, allez dire à ce peuple: Halte-là!
—C'est vrai, Monsieur, le char est lancé, mais peut-être, en me plaçant tout vivant sous sa roue, au risque d'être écrasé, pourrai-je l'arrêter un instant? Rien qu'une heure et tout serait sauvé. On revient si vite en France à la vérité, au bon sens, pour peu que la France ait le temps de se reconnaître. Enfin, croyez-moi, voilà mon ambition présente... Sauver le roi ou périr. Car, entre nous, mon entreprise est une tâche odieuse, absurde, impossible, et ma royauté me poursuit comme une honte. J'étais né peut-être, comme mon cousin le duc de Guise, pour être un héros des dissensions armées, des guerres civiles, des révoltes de citoyens; mais jamais je n'aurais accepté ces émeutes que pour venir, après un jour de victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majesté soumise de mon roi. Oui, j'aurais été heureux et fier de me montrer sujet fidèle, après avoir prouvé que j'étais un sujet redoutable. À l'heure où nous sommes la sédition est changée, et la révolte a perdu toute sa grâce à mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux pieds du trône... Ah! fi d'une sédition en guenilles! Fi de ces mains mal lavées! Que m'importe, en effet, d'avoir brisé le joug léger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain qu'on appelle le peuple? Sous cet étrange souverain que nous nous sommes donné, l'esclavage est une honte et devient un joug insupportable; moi-même, le maître absolu de ce peuple, dont j'ai retrouvé le nom perdu, après que Montesquieu eut retrouvé ses titres égarés, à quelles humiliations m'a condamné son caprice! Allons, Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela, si tu veux qu'on t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre histrion Mirabeau, de la colère ou de la haine, si tu veux que nous soyons contents; allons, Mirabeau, éclate et tonne, prie et pleure et calomnie, au gré de nos passions, renverse et brise et tue! O popularité fatale! humiliante protection! indigne succès! À ce vil métier j'ai perdu toute mon âme; pour cette vile royauté j'ai renoncé à mes préjugés les plus chers; j'ai brisé ma précieuse couronne de comte, que j'avais défendue contre les Caramans eux-mêmes; je suis devenu un fanatique! Mes vices, mes vices si chers, je les ai oubliés et je leur impose un frein. Je me cache, oh! qui l'eût dit! pour aimer ma chère maîtresse, et je me drape en vertueux. Que je m'ennuie et quel vide en tout ceci! Pour moi, la vie est le néant, elle me pèse et me lasse; et je sens dans mon cœur le plus poignant des remords, non pas le remords d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans excuse; le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi que l'opposition n'est plus de mon côté; que c'est moi qui suis le maître, et qu'il y a à défendre une monarchie... un roi, quinze siècles; quand je me vois, à présent le maître absolu, sans obstacle, et que là-bas une reine de France, une femme... appelle en vain le ciel et les hommes à son aide!... et que moi je suis là, frappant cette monarchie à terre, méprisé par cette reine, odieux à ce bon roi qui m'a délivré!... Non certes! non, cela ne peut durer; il faut que je sorte à tout prix de ce malaise et de cette honte; il faut que j'en sorte ou que je meure!...
Ainsi il parlait désespéré; il attendait une réponse; il hésitait.
—Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer des obstacles, même dans votre bonne volonté pour cette monarchie au désespoir?
—Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous avez raison, c'est une race dangereuse. Mais populace pour populace, et tout bien pesé, j'aime encore mieux celle-là que celle-ci; celle-là rampe, et je l'écrase; au contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la flatte. La plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace, qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant: tue et tue! Elle hait la guerre, elle hait le génie et le linge blanc. Elle a cru me faire une grâce extrême en me permettant la poudre à mes cheveux, un carosse et derrière mon carosse un laquais. Décidément, c'est un parti pris; là, dans mon âme, et là, dans ma tête, il faut, sujet, que je revienne au roi; homme, que je revienne à la reine... orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volontés suprêmes... Seulement, dites-moi, dans cette grande résolution que je prends aujourd'hui, voulez-vous me servir?
—Vous ne doutez pas de mon zèle à vous servir, monsieur de Mirabeau! je suis tout à vous, ordonnez. À mon premier voyage à Versailles, je l'ai promis à Barnave; pour sauver la reine de France, pour sauver la sœur de notre empereur, rien ne doit me coûter; ma vie est à vous, à ce prix.
—Ainsi, ce soir, à onze heures, vous consentez à me prêter un cheval et à me suivre, vous-même, vous tout seul, au rendez-vous de cette nuit?
—Mes chevaux seront prêts à onze heures.
—Il faudra prendre garde à ne pas être remarqué, ce soir. Il y va du salut de la monarchie, il y va de ma vie, une vie aujourd'hui précieuse entre toutes, car bien certainement, si le loyal parti dont je me suis fait l'esclave vient à me deviner, je suis mort! et, véritablement, avant ma tâche accomplie, il me serait pénible, il me serait affreux de mourir.
—Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un grand deuil pour les âmes intelligentes qui vous suivent dans cette ardente carrière; ce serait un coup fatal qui dérangerait cette lutte inégale entre le roi et le peuple, à laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un terme. Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une inconsolable douleur de vous perdre à l'heure où je commence à vous connaître, ô vous, mon grand homme et mon héros!
—Votre héros! après Barnave pourtant.
—Barnave est si malheureux!
—Ajoutez, il est si jeune et si grand rêveur, si cruellement marqué par le destin! Ici il passa la main sur son front en relevant sa crinière.
—Mais qui de nous n'est pas frappé à mort? Moi même je sens à mon front le signe fatal.
Puis se retournant vivement:—Ce soir à onze heures dans votre cour.
—Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront prêts à partir!