CHAPITRE VII

Je sais bien que je gâte à les raconter ces aventures, ces paradoxes, ces bruits armés et charmants d'autrefois! Ce Mirabeau que je contemple à tant de distance, et dans cette inexprimable confusion, que je suis loin d'en donner la plus faible image! A-t-on jamais défini le tonnerre, et l'éclair, et le nuage? Et l'écho seul de Mirabeau, qui peut le dire? À peine il en est resté des paroles écrites, des paroles sans son âme et sans sa figure, veuves de son geste, et décolorées de ces veines bleues qui se croisaient sur son front comme un réseau mouvant! C'était un homme... un géant d'une race à part, qui s'est perdue, et quand on retrouvera ses ossements fossiles, dans mille ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on les prendra pour les restes d'Encelade entassant Pélion sur Ossa.

Cependant, ayant vu Mirabeau face à face et complet, j'ai voulu le dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre heures la vie ardente que cet homme a menée pendant trente années, et ces vingt-quatre heures de spectacle, elles m'ont fatigué comme n'eussent pas fait cinquante ans d'une existence à l'allemande, au coin du feu l'hiver, à l'ombre en été.—Aussi bien les moindres détails de cette nuit sont présents à ma pensée, elle est pleine de Mirabeau. La belle heure aussi, pour le voir, ces moments d'ivresse et de folles joies, où l'homme abandonné à ses penchants se montrait familièrement dans la corruption de son esprit, dans l'éloquence de son génie et dans la bonté de son cœur!

On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et d'entraînement dans ce merveilleux personnage. Il était, tour à tour, affable et moqueur, dédaigneux, enthousiaste, intrépide, emporté, sérieux, bouffon...; le plus aimable et le plus vrai des libertins, le plus impérieux des grands seigneurs... Il était toujours au niveau de toutes les positions, au-dessus de tous les excès! On était grave, il était sublime; on parlait d'art et de poésie, il était un grand poëte; il pleurait à un conte bien fait, il riait à un bon mot, il jouissait de toute chose en enfant, du vin, des parfums, des émotions du jeu, de la beauté des femmes, de tous les frissons intimes; il était tout âme et tout esprit...; il était un génie, il était un grand cœur. Les femmes qui l'entouraient le dévoraient du regard; les hommes écoutaient et se soumettaient à ses moindres caprices, le reconnaissant tacitement pour leur maître. Esprits, grandeurs militaires, abbés, hommes d'État, débauchés, joueurs, les philosophes eux-mêmes et les gens de lettres les plus insolents, s'inclinaient devant ce génie excellent et superbe. Les anciens maîtres de la société française comprenaient, en voyant Mirabeau, qu'ils avaient un maître à leur tour. Cet homme était encore un progrès de la toute-puissance: le pape, le roi, la philosophie et le peuple enfin! Grégoire VII, Louis XIV, Voltaire, Mirabeau; et après Mirabeau, Bonaparte; après la liberté, la force... Une histoire à recommencer, un monde à régénérer, une liberté à conquérir!

Au milieu de ces réflexions confuses, un nouveau sujet d'attention attira tous mes regards. Non loin de moi était assis un gentilhomme de noble façon, et qui paraissait s'occuper très-peu de ce qui se disait autour de lui. La figure de cet homme était belle et régulière, sa tête était couverte de longs cheveux grisonnants, sa physionomie était calme... Il riait parfois, et son rire était sans pitié; son âge était tel qu'il eût été impossible de dire s'il était plus près de la vieillesse que de l'âge mûr, tant il s'était maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie, où la jeunesse vous dit adieu avec un air de regret et de pitié, et vous jette entre les bras inexorables de la raison.

J'avais remarqué cet homme à quelques paroles pleines de sens qui lui étaient échappées. Évidemment c'était un esprit plein d'expérience et de sagesse; il était l'objet de l'attention générale; les dames cherchaient dans son costume riche et décent quelques vestiges des modes antiques; les hommes le regardaient, les uns avec défiance, et les autres d'un air incrédule; quelques jeunes gens avec un intérêt réel, et comme le seul vieillard qui fût assez âgé pour être au-dessus d'eux.

Il se tenait à cette table comme est la statue au Festin de Pierre, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant bien, sans que personne eût songé à l'inquiéter: il fallait que ce fût une des habitudes connues de sa vie qu'on ne voulait pas contrarier.

Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la table de fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins célèbres, de mille inventions faites pour le goût et pour les yeux. En ce moment où la joie et le bruit accomplissaient leurs plus rares folies, ces dames, sans y songer, détachèrent le dernier lacet de leur gorgerette; un repas français, à cette époque, était composé comme une sonate allemande, le grave andante, le tendre adagio, et, pour finir, le vif et rapide rondo, qui met en train la tête et le cœur: nous étions arrivés au rondo.

On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes, à la gloire, à la liberté des deux mondes. Vint le tour de Mirabeau. Mirabeau ne porta pas de santé politique.—À la santé de notre aïeul toujours jeune... À la santé du plus aimable et du plus âgé vieillard de l'univers (jeunes femmes, méfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,... à la santé du comte de Saint-Germain!

Le toast fut accepté avec transport. Tous les verres se levèrent légèrement couronnés d'un pétillement joyeux, le choc sonna doucement; au-dessous de ces bras tendus, M. de Saint-Germain relevait la tête, souriant et rendant mille grâces aux convives.

—Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte, dit Mirabeau; nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit que vous ne buviez jamais.

—Qu'on me donne un verre, dit le comte.

—Voilà le verre de Clary, monsieur, répondit Mirabeau; buvez et dites-moi: grand merci! Vous êtes le seul, monsieur le comte, à qui je voudrais accorder cette faveur. Mais vous, sage vieillard, vous ne distingueriez pas sur ce verre enchanté la place heureuse où toucha cette lèvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le verre où buvait ma belle Clary.

M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et d'une voix légèrement tremblante: À la santé, dit-il, des républiques à venir! à votre santé, Clary, qui avez dompté le lion, je bois à vous aussi! On buvait à Cléopâtre quand on disait à Antoine: Je bois à toi!

Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage; on eût dit qu'il retrouvait une sensation de bonheur oubliée depuis longtemps, même il parut tout à coup rajeuni.—Mais pourquoi à la santé des républiques, monsieur le comte? pourquoi, je vous prie, à la santé d'Antoine et de Cléopâtre? s'écria Mirabeau.

Le comte reprit:

—C'est qu'à présent c'est au tour des monarchies à mourir. J'ai vu tant de républiques tomber: la Grèce expirée, est assez semblable à la fleur qui se fane au soleil. J'ai vu mourir la république romaine... au milieu d'une fête nocturne, en présence des rhéteurs, des sceptiques, des philosophes, des athées et des femmes, les plus charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fête, au milieu de la dégradation universelle. Voilà pourquoi, me souvenant de toutes ces choses, j'ai bu à la santé des républiques à venir, comme autrefois j'avais porté la santé des monarchies. Quant à Cléopâtre... il me souvenait que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente: eh! croyez-moi, cent fois je préfère à ce vinaigre où disparut la perle orientale, le beau verre effleuré par ces lèvres roses, et le reste de ce bon vin d'Aï.

—Vous avez donc connu Cléopâtre? demanda Mirabeau.

—Je l'ai connue, et beaucoup: c'était une toute petite femme, mince et frêle, du corsage le plus élégant, aux yeux noirs et langoureux, à la peau brune et douce; le plus aimable contraste qui se pût voir avec ce robuste, ce gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine, l'homme le plus amoureux et le plus brave de la république, et qui fut vaincu par un lâche. Mais ce serait une longue histoire à vous raconter.

—Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau, contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de misère, ces époques fatales où l'humanité, arrivée au plus haut progrès, ne peut plus que reculer, passant par le vice afin d'arriver plus vite à l'esclavage, s'étourdissant de ses propres éléments, oubliant les vrais principes, et se faisant folle, de gaieté de cœur, pour être dispensée de toute peur et de toute prévoyance. Parlez-nous de ces temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez connus; parlez-nous de Cléopâtre: et toi, Clary, appuie ta tête sur le sein de ton Antoine, mon disciple bien aimé.

Alors, sans viser à l'effet, très-simplement, et comme s'il eût raconté une histoire de tous les jours, le fameux comte de Saint-Germain:

—C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de nous rappeler en quel état misérable était ce bas-monde, à l'heure où Jules César, habile et dément continuateur de Sylla, eut enseigné, une dernière fois, au Capitole humilié, que désormais Rome elle-même était une esclave et que le Capitole avait un maître. O l'abominable et douloureuse leçon! Elle attend, inévitablement toutes les grandes choses dont la chute est d'autant plus cruelle et complète qu'elles tombent de plus haut! La leçon profita surtout à trois hommes: Octave, un lâche habile, Antoine, un brave idiot, Lépide, un caprice du hasard; ces trois hommes furent un instant les trois colonnes sur lesquelles reposait l'univers; mais lorsque Lépide eut été jeté de côté comme un paradoxe qui a fait son temps, il arriva qu'entre Octave et Marc-Antoine le débat fut long et disputé. Le monde alors se partagea entre ces deux maîtres, prêt à battre des mains au vainqueur; et, comme à ce monde, abandonné aux plus tristes hasards, il fallait à toute force une occupation puissante qui pût remplacer la liberté à laquelle il renonçait, on se rejeta dans les théories philosophiques, dans les doctrines du bien et du mal; tantôt le spiritualisme, et plus souvent la sensation; aujourd'hui l'Académie et demain le Portique. Mais ces graves questions avaient été débattues dans la Grèce avec un éclat impérissable; elles avaient déjà assisté à la décadence de cette république enchantée; elles avaient été embellies par ce langage ingénieux et cadencé que Platon avait apporté du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand l'oisiveté romaine voulut aller sur les brisées de l'oisiveté athénienne; elle se perdit dans ce dédale éloquent dont l'éloquence seule a trouvé les détours; Cicéron lui-même les dénatura dans sa maison de Tusculum. En dernier résultat, loin d'avancer, la morale fit un pas rétrograde; elle prit un masque, comme dans les histoires de Salluste. Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint à la définition du dernier Brutus.

J'ignore, si l'esprit humain à cet instant périlleux n'eût pas eu d'autre débouché, à quels excès il se fût porté. Peut-être bien que, faute de mieux, Rome se fût mise encore à faire de la liberté, bien qu'à ce métier elle se fût fatiguée et perdue. Heureusement qu'elle fit de la politique, ce qui n'est pas la même chose. Alors mille recherches furent entreprises sur le génie et l'avenir des nations, sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures lois de l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus, malgré mes conseils et mes prières, écrivait l'Oceana sous le règne de Henri VIII, et se dépouillait de son habit de chancelier d'Angleterre pour monter à l'échafaud. La politique était donc la principale occupation du monde romain pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantôt unis, tantôt séparés, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant ensemble Cnéius, le fils du grand Pompée, amis inséparables, ennemis jurés, réunis ensuite par l'hymen d'Octavie, la sœur d'Auguste, dont la touchante beauté et les vertus simples et modestes auraient dû enchaîner ce soldat mal élevé, méditaient chacun de son côté l'asservissement de l'univers.

Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divisé, moi qui, en fin de compte, n'appartenais à aucun parti, j'avais cependant suivi Octave en Orient, parce que l'Orient devait être le théâtre de ces grands débats... Jamais dans vos livres, jamais dans vos extases de jeunesse, et dans vos plus beaux jours de gloire, à l'heure où vos dômes étincelants et chargés de drapeaux resplendissaient sous les feux du soleil, vous n'avez vu, vous n'avez imaginé rien de comparable à l'Alexandrie de Cléopâtre. Figurez-vous l'Italie en sa force, la Grèce aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin ce que la république a de grandeur, ce que la royauté a de grâce et de majesté, deux mondes confondus sur un seul point; à la tête du premier monde Antoine, l'ami de César, son lieutenant dans ses conquêtes, accompagné de ses vieilles cohortes, géant au cœur de lion, au sourire de jeune homme; à la tête de l'autre monde arrivait Cléopâtre, entourée encore de l'amour de César, reine à la tête de jeune fille, aux blanches mains, à la démarche de déesse, montée sur un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux voiles de pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus au-dessus de ces deux puissances, vous aurez à peine une idée approchante de la splendeur et de la beauté d'Alexandrie.

Hélas! dans cette ville même la politique nous avait suivis. Incurable maladie des nations oisives et fatiguées, la politique était partout, dans le palais du proconsul et sous la tente du soldat, en Orient, en Occident, dans les maisons mêmes. Les Romains de la république se trouvant en présence d'une reine affable et pleine d'attraits, les sujets de Cléopâtre, au contraire, appelés à considérer de plus près la bonhomie guerrière d'Antoine, il se fit que chez les républicains survint un grand amour de monarchie; et que les sujets du trône furent envahis d'un grand désir de république. Cela ne prouvait qu'une chose, à savoir que des deux côtés, reine ou empereur, chacun dissimulait, chacun se faisait meilleur que de coutume, uniquement par envie de plaire, car ni l'un ni l'autre n'avait besoin de descendre à flatter le peuple: ils s'en souciaient fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux cohortes, elle souriait à leur général; le général, de son côté, faisait sa cour à Cléopâtre en parlant aux sujets de la reine; c'était toujours la même déception, ce qui n'empêchait pas en théorie que le principe ne restât pur et à l'abri de toute atteinte; il ne s'agissait que de savoir à qui resterait l'empire. À ce sujet je me pris de grande dispute avec un stoïcien du vieux système, imbu des doctrines sévères de son école. Il se nommait Scaurus; il était le frère d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience, qui lui défendait de fréquenter un courtisan, les avait séparés depuis longtemps. C'était, à tout prendre, un homme d'une pensée énergique et d'un beau langage. Cependant il est demeuré sans nom, parce qu'il est donné à peu de philosophes de se faire un nom durable. Il avait quatre-vingt-dix ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la délicieuse maison de Campanie que lui avait laissée son frère en mourant: je le vois encore, orné d'une longue barbe noire et se promenant à grands pas sous les portiques en récitant tout ce qu'il avait ajouté à la République de Platon, tout ce qu'il savait du même traité de Cicéron, que le temps a fait disparaître et que peut-être un jour je retrouverai dans mes papiers; sans compter qu'il avait toujours présentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie, et en particulier contre ces hommes sortis de la classe des démagogues, forts de la confiance du peuple à force d'avoir calomnié les hommes puissants[1]. Ainsi armé, et m'écrasant de l'exemple de Philon à Argos, de Phalaris dans l'Ionie, de Pisistrate à Athènes, de Denys à Syracuse, mon stoïcien sortait souvent vainqueur dans nos disputes de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer d'exemples passés et de rappeler ces grandes monarchies si admirablement constituées qui avaient fourni à Alexandre le modèle de la sienne, je me retranchais dans la discussion du principe, dont je vous ferai grâce parce que, tout grands politiques que vous êtes, je vous ennuierais mortellement.

[1] Aristote, de la Politique.

Nous étions donc toujours en discussion, Scaurus et moi; et, comme j'avais apporté tout mon sang-froid dans cette dispute et que j'attendais avec patience quelque bon argument bien décisif en faveur de la royauté, je me repaissais à loisir des belles et grandes rêveries du philosophe. Cette belle imagination prenait toutes les formes, parcourait tous les sentiers, passait en revue toutes les opinions: tantôt, comme Bias, elle définissait la république un respect pour les lois, égal à la terreur des tyrans; ou bien, comme Thalès, un nombre égal de riches et de pauvres; d'autres fois, avec Pittacus, elle appelait de tous ses vœux un État où les scélérats seraient exclus de la magistrature; enfin, avec Chilon, elle chassait les orateurs de la tribune pour ne laisser régner que la raison. Vous ne sauriez croire avec quel ravissement j'écoutais ces rêveries touchantes; car, autant les théories politiques sont à redouter parmi la foule ignorante et grossière, autant ces mêmes théories sont intéressantes dans la bouche d'un sage.

Une nuit où tout reposait, excepté nous et les sentinelles des deux camps, dont les lances au fer éblouissant renvoyaient au loin les pâles rayons de la lune d'avril, assise sur son trône d'argent, nous nous promenions, mon philosophe et moi, dans les murs silencieux d'Alexandrie, sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces fontaines qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme dominés par le fleuve aux flots d'argent où se balançait mollement la galère de Cléopâtre. Nous nous taisions. Ce silence qui succédait à tant de tumulte n'était pas sans charmes; nous poursuivîmes notre route jusqu'à ce que nous fussions arrivés au palais de la reine. C'était un vaste et élégant édifice entouré et défendu de toutes parts, il s'appuyait sur cette même tour au sommet de laquelle Antoine fut enlevé, frappé d'un coup mortel. Tout était silencieux dans le palais; pas une lumière qui indiquât un de ces festins somptueux dont chaque toast était annoncé à la ville par des fanfares, comme s'il se fût agi d'un triomphe; une nuit de paix et de calme, au temps de Ptolémée, une de ces nuits silencieuses comme si César, enveloppé dans l'ombre, et se cachant à tous les regards par un dernier respect pour le sénat et le peuple romain, eût dû venir le soir même et sans bruit visiter cette voluptueuse reine d'Asie adorée entre tous les amours.

Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque peu; nous étions encore à chercher en quels lieux se divertissait l'empereur, lorsqu'à l'angle du palais nous aperçûmes une petite porte... un mystère, qui s'ouvrit lentement. Bientôt un esclave en sortit; il referma la porte avec précaution, après quoi il se dirigea vers la ville où tout dormait. Il portait sur ses épaules un tapis de Perse aux couleurs sombres, et roulé avec soin. Nous fûmes curieux de savoir à qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-être était-ce un présent que la reine envoyait à quelque capitaine romain. Nous suivîmes donc, presque sans le vouloir, le tapis et l'esclave: ils entrèrent d'abord chez un devin célèbre par ses prédictions et son inflexible avenir.

—Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque enchantement, d'un philtre amoureux sans doute.

Ainsi parlant, il levait les épaules, comme un homme qui ne croit ni aux astres ni à leur influence ici-bas.

Bientôt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vîmes entrer dans la tente d'Énobarbus. Énobarbus était l'intime d'Antoine, un glouton et jovial compagnon de ses guerres et de ses plaisirs.

—Par Jupiter! m'écriai-je, mes pressentiments ne m'auront pas trompé: Énobarbus aura ce beau tapis.

Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps après, et ils se dirigèrent dans un quartier tout opposé, chez Mécènes, le favori d'Auguste. Caché dans Alexandrie, il méditait en secret la ruine d'Antoine. Mécènes n'était pas encore ce que je l'ai vu depuis, gros, gras et lourd, tout parfumé des louanges d'Horace et des apothéoses de Virgile: il était tout simplement un diplomate à la main blanche, avec le bout de l'oreille déjà rouge, et d'un embonpoint très-décent qui, de nos jours, n'eût pas outrepassé les bornes d'un fauteuil de conseiller d'État.

—Je n'y comprends plus rien, dis-je à mon compagnon, et vous?

—Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs pour conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil eunuque. Quant au tapis, à quoi peut-il servir? Je l'ignore, mais, foi de philosophe! on donnerait vingt tapis comme celui-là pour le savoir.

—Nous le saurons peut-être, lui répondis-je; il ne s'agit que d'attendre.

En effet, nous attendîmes beaucoup plus longtemps à la porte de Mécènes qu'à celle d'Énobarbus. À la fin le tapis se montra de nouveau, et ce ne fut pas sans surprise qu'au détour du môle de Césarion nous le vîmes entrer, devinez où? À la caserne même des gardes prétoriennes. C'étaient d'anciennes troupes de César, les premiers vainqueurs de l'Égypte, les mêmes qui avaient imaginé de frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus jaloux de sauver leur beauté que leur vie elle-même. Nous fûmes sur le point de renoncer à la recherche de cette énigme.—À qui donc en veut cet esclave? et que veut-il? où va-t-il?—La caserne le retint longtemps. Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque sur le seuil et baisèrent avec respect la pourpre tyrienne; à la clarté des flambeaux nous apercevions la couleur douteuse du mystérieux tapis.

—Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stoïcien, que voilà un singulier messager: généraux et soldats, la tente du diplomate et la simple caserne, tout lui convient; il se glisse et partout avec la même sécurité... Et, si je ne me trompe, le voilà qui entre dans le palais d'Antoine, aussi facilement qu'un Athénien entrerait à l'Académie,

En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le mystérieux tapis fut introduit dans le palais. Le palais du général éclatait de mille feux; échauffés par le vin, les convives, Africains ou Romains, esclaves parvenus ou nobles descendant de familles patriciennes, se livraient à cette gaieté bruyante qui plaisait si fort à l'empereur. Savant dans les voluptés de l'Asie, on avait vu Marc-Antoine donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer son cuisinier à l'égal d'un homme de guerre; et même ce soir-là le festin était plus somptueux que jamais, car on parlait dans le public d'un défi entre Antoine et Cléopâtre, d'une lutte inouïe entre ces deux puissances, d'un triomphe ineffable de volupté qu'il s'agissait de remporter. L'arrivée de l'esclave au tapis de pourpre fut donc brillante et animée; à ce moment le banquet recommença de plus belle et les flambeaux jetèrent une clarté plus vive. Pour nous, assis à la porte du palais, et sans nous communiquer nos doutes, nous nous livrions à mille pensers divers.—L'âme de Scaurus était en souffrance et sa sévère indignation ne pouvait se contenir à l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui aurait donné le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi, en homme habile et prudent, que rien ne saurait étonner, je trouvais plaisante cette destinée de la vieille Rome qui venait aboutir, en dernier résultat, aux plaisirs d'un débauché et d'une reine adultère. En vérité, pour celui qui sait l'histoire et qui la voit de près, c'est une bien misérable chose, ces empires dont la chute a fait tant de bruit. Il faut avoir de la pitié de reste pour s'apitoyer sur ces masses inertes qui s'écroulent, dès qu'elles ne peuvent plus soutenir leur propre grandeur; un royaume qui s'écroule est un équilibre perdu, voilà tout. Cependant, pour celui qui doit survivre à cette énorme chute, c'est un singulier spectacle: voir tomber un empire et comprendre combien ridicule est sa chute.—Il obéit désormais, s'il est favorisé du ciel, à des barbares qui l'envahissent, ou, moins heureux, il est envahi par quelques palmiers stériles du désert et par des herbes rampantes, comme vous pouvez voir les ruines de Thèbes et de Memphis.

Cependant la nuit s'avançait: les étoiles jetaient un éclat moins vif, on entendait déjà le bruit naissant d'une grande ville qui s'éveille à la tâche de chaque jour: le vent du matin circulait en sifflant dans les voiles du port, et nous allions nous retirer quand la porte d'Antoine s'ouvrit encore une fois. Alors nous aperçûmes cette troisième colonne de l'univers recharger en chancelant, sur les épaules de son esclave, le tapis mystérieux. À ma grande surprise, je reconnus dans l'esclave Éros, bon et valeureux soldat, le même qui devait apprendre à son maître comment il fallait mourir. Il était facile de voir qu'Éros avait pris sa part du festin: son pas était mal assuré, et souvent il s'arrêtait, pour retrouver sa route. Il allait ainsi, hors de lui, lorsqu'un incident étrange vint ajouter à son trouble. Nous étions encore en présence du palais d'Antoine: l'Imperator, entouré de ses courtisans, et chargé comme eux de la couronne de lierre des banquets, respirait machinalement l'air frais du matin, tout étonné de voir se lever l'aurore autrement qu'à la tête d'une armée. En ce moment se fit entendre une musique... Elle n'était pas de la terre!... C'étaient des sons doux et tristes qui n'étaient pas sans charme, et qui n'avaient rien d'humain. À ce bruit les Romains ôtèrent leurs couronnes; Éros s'arrêta:

—Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne! O dieux! mon maître est mort!

En même temps de grandes larmes roulaient dans ses yeux. Je m'approchai de ce brave Éros.

—Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de rose et toutes les divinités du matin te soient propices!... Mais il me paraît, Éros, que vous menez une vie assez pénible, et comment se fait-il qu'à cette heure, après les libations de la nuit, vous n'êtes pas étendu tout du long dans le triclynium de votre maître, entre ses deux molosses bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne esclave sicilienne qu'il vous aura donnée en un moment de belle humeur?

—Par Hercule! et c'est bien parler, mon maître! reprit Éros: m'est avis que je travaille comme un consul, tandis que je devrais être heureux comme un grand-prêtre.

Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux et sentimental, qu'il avait puisé dans une vieille amphore de vin de Chypre;

—Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacréon! je te ferais une petite chanson de dix syllabes, toi qui es l'arbre sous lequel repose mon maître, dans les grandes chaleurs de l'été:

—Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient Scaurus.

Éros reprit en chantant, sur un air de courtisane:

Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches,
Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule.
Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains!
Trop heureux qui peut embrasser ses racines!

Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en s'arrêtant: j'ai honte moi-même de ces vers blancs, qui me feront prendre pour une traduction de Shakespeare; mais vous m'excuserez si vous songez sous combien de révolutions poétiques il m'a fallu courber la tête. Enfant, j'ai commencé par scander les vers de Sophocle et d'Homère; homme fait, je me suis occupé de l'alexandrin de Virgile et des vers saphiques d'Horace; sous le grand poète Ronsard, je me souviens d'avoir été un des meilleurs poétiseurs français. À présent votre mode poétique est trop variable pour que je puisse aussi m'y soumettre. Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plaît... Pardon encore, et je ne sais plus où j'en étais de mon récit.

—Vous en étiez à l'esclave, reprit vivement la belle Clary, penchée à demi sur son amant.

—Et le chanteur chancelait de plus belle en riant.

Si tu voulais me confier ton fardeau, Éros, lui dis-je, je le porterais sans peine et sans peur.

—C'est un pesant fardeau, disait Éros, que de porter la Cilicie avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais combien de villes nombreuses...

—Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si, tu portes tout cela, je pourrai bien le porter moi-même.

—Aussi fort que moi? disait Éros; c'est impossible! tu es un homme libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur d'être un esclave.

Et il poursuivait sa pensée tout en se parlant à soi-même:

—Un bon esclave est le maître de son maître; et si son maître est le maître du monde, il est, lui aussi, le maître absolu du monde; si la fortune sourit à son maître, il a la plus grande part de ce sourire; et quand la beauté se rend à son maître, il a encore le droit de s'en féliciter... Voilà bien la peine d'être libre! reprit-il après un instant de silence. Tout homme libre que tu es, si tu laissais tomber ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un tremblement de terre au premier choc, et l'abîme à l'instant s'ouvrirait pour te dévorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais le laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave d'Antoine. Aussi bien est-ce pitié lorsque, dans l'antichambre de mon seigneur, je rencontre des rois timides et tremblants. Ils se lèvent à mon aspect, et, saisissant leur couronne à deux mains:—Salut, me disent-ils, salut au seigneur Éros! vive à jamais le clément Éros!... Et ils sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils savent que souvent, de la main que voilà, un sceptre peut tomber.

Ainsi parlait Éros. Au son emphatique de sa parole on voyait qu'il était convaincu de sa dignité d'esclave et de sa supériorité sur les hommes libres. En même temps, il jouait avec son redoutable fardeau comme un enfant jouerait avec un hochet, le changeant d'épaule à chaque instant; après quoi, tout fier de son audace, il me regardait fièrement pour me défier d'en faire autant.

—Donne-moi ton fardeau, mon cher Éros, repris-je encore une fois: tu dois être assez fatigué de l'avoir porté toute cette nuit!

Il me le céda sans mot dire; en le chargeant sur mon épaule, il avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonçait rien de bon.

—Puisque tu veux à toute force emprunter mon fardeau, le voici. Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait tout à coup une jeune lionne prête à te dévorer? Ce tapis est comme un rosier de l'Égypte: ne remuez pas sa tête rose et parfumée, vous en verriez sortir un aspic au noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon fardeau, car la liberté te sera un méchant bouclier à l'instant du danger.

Cependant j'étais décidé à voir la fin de cette étrange aventure; je ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre le fruit d'une nuit d'attente, et malgré les sinistres prédictions d'Éros je marchais toujours à ses côtés. D'ailleurs mon fardeau n'était pas sans charmes: c'était un poids léger, inoffensif, mais, autant que je pouvais le comprendre, avec des formes charmantes et cette douce et pénétrante chaleur qui donnerait des forces au plus faible. Nous repassâmes devant la caserne.

—Est-ce là qu'il faut entrer, demandai-je à Éros?

—Par Apollon! disait Éros, pas à présent: il fait trop jour, tu ferais reculer le soleil!

En effet le jour était arrivé; et quand nous fûmes en présence du palais de la reine nous pûmes le voir distinctement, enveloppé de la blanche lumière du matin, comme un cadavre dans un linceul. Arrivés près de la porte, Éros se retourna vers nous:

—Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon fardeau, et vous êtes sauvés.

—Nous entrerons, Éros, reprit le brave Scaurus, et nous verrons si tu es assez esclave pour avoir le droit de sauver des hommes libres.

Nous entrâmes, en effet. Nous étions seuls. Le vestibule était de marbre; une savante mosaïque déroulait à nos pieds mille peintures riantes; le plafond doré était éclairé par les restes mourants d'une lampe à quatre becs suspendue à une longue chaîne de bronze. Déjà nous frappions à une seconde porte, quand Éros eut pitié de nous:

—Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin! Vous tomberiez parmi les gardes de la reine et sous les flèches de ses archers. Il ne tiendrait qu'à moi de vous punir de m'avoir espionné toute une nuit; mais mon noble maître Antoine m'a appris qu'il était doux de pardonner... Écoute, me dit-il d'un ton solennel de commandement, mets à terre ce tapis, déroule-le doucement, et tu comprendras, malheureux, à quels périls tu t'exposais!

J'obéis; je plaçai mon fardeau par terre, et, prenant par les deux mains l'extrémité de la pourpre tyrienne, d'abord j'aperçus une lueur fugitive, une forme idéale qui se cachait sous ces plis de pourpre, jusqu'à ce qu'enfin, à l'extrémité même du tapis, je découvris, le dirai-je? Cléopâtre elle-même, la reine d'Alexandrie, la maîtresse d'Antoine, endormie et plongée dans une ivresse léthargique!

Vous ne seriez guère avancés si, à ce propos, j'avais besoin de vous prémunir contre tous les mensonges de l'histoire. On en a fait beaucoup sur Cléopâtre; elle était petite et mignonne! Elle avait la pétulance et la vivacité d'une jeune panthère, la peau légèrement brunie, une voix aigre et colère, un visage d'enfant dédaigneux et boudeur: telle était la reine. Ainsi elle parcourait les rues de sa capitale, à l'abri de ce tapis complaisant.

Toutefois ce fut un étrange spectacle, pour nous surtout, qui n'avions aperçu cette grande puissance de l'Orient qu'à travers les pompes de la cour et les apprêts minutieux de sa coquetterie insatiable, de la voir étendue à nos pieds, ivre-morte et dans un désordre à ce point complet, que vous l'eussiez prise pour une bacchante en un jour d'orgie, oubliée par les satyres au coin d'un bois. Elle était là immobile et pâle comme la lumière qui frappait sur son pâle visage; ses cheveux étaient en désordre, elle était à peine vêtue; il eût été difficile de reconnaître à ces yeux égarés, à cette bouche entr'ouverte, l'ancienne amante de César, la jeune et belle reine assise sur le trône d'Orient; d'autant plus qu'avant cette ivresse nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses visites multipliées, autre part qu'au palais d'Antoine.

Et voilà l'affligeant spectacle qui frappa nos regards. Pour moi, j'en fus consterné. Je me suis toujours senti un grand faible pour le pouvoir dans les mains des femmes; quand la loi salique fut promulguée je fus chassé du conseil des vieux barons, pour m'y être opposé trop vivement.—Éros jouissait de ma consternation, il l'attribuait à la peur.

Il n'en était pas ainsi de mon compagnon: perdu toute la nuit dans ses belles rêveries de grandeur et de majesté populaires, il venait de trouver, tout à coup, un terrible argument en faveur de son amour pour la république.

—Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant près de la reine étendue, et vois-tu ce corps inanimé, cette âme anéantie, et ce gracieux sourire effrayant par son immobilité même? vois-tu cette ivresse profonde, et ces traces hideuses d'une débauche nocturne? Eh bien! tout ceci, c'est pourtant la royauté!

Sans répondre à cet accent terrible, je me mis à baisser la toge de la reine, à l'arranger elle-même dans une position plus décente; je réparai de mon mieux le désordre de sa toilette. Il était complet. Bien plus, je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la reine avait perdu une des perles qu'elle portait à ses oreilles, aux grands jours, En effet, l'oreille droite était nue, tandis qu'à l'autre oreille était suspendue encore la seconde merveille de l'Orient. La Reine tenait dans ses mains une large pancarte: il s'agissait de plusieurs royaumes que lui avait donnés Antoine pendant la nuit. Je m'emparai à mon tour de cet argument sans réplique:

—Cet homme idiot qui paie avec des villes et des populations entières une palpitation d'un instant, cet amant fougueux qui donne à sa maîtresse des milliers d'hommes pour un baiser, ce terrible empereur qui joue la vie et les destinées de Rome sur un sourire, cet époux de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec une prostituée, cet homme enfin dont les esclaves sont salués à genoux par les rois, voilà pourtant la république, Scaurus! Oserais-tu la préférer à la royauté?

Ici se termina notre dispute. Éros, dont l'ivresse se dissipait, comprit enfin son imprudence. Il replia la reine endormie en son manteau, il nous fit sortir en toute hâte du palais, referma la porte, et tout finit.

—Voilà, mesdames, comment se termina cette discussion politique. Elle eut le sort de toutes les questions qui s'agitent dans ce monde; après bien des explications, bien des clameurs, bien des sophismes, et quelquefois de grosses et interminables injures, chacun reste obstinément dans son opinion; misérable et triste penchant de notre espèce, qui des choses humaines n'aperçoit jamais qu'un seul côté.

Ainsi parla le vénérable comte de Saint-Germain. Malgré soi, telle était la vivacité, telle était la conviction de sa parole, que l'on assistait à ces fêtes qu'il racontait en témoin oculaire, irrésistible. On le voyait, on l'entendait, on le suivait au milieu de ces parfums, de ces femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait dans son discours comme un souvenir de cette langue ionienne qui, après avoir traversé l'Italie, s'est retrempée dans la bouche des conquérants. C'était alors, en Orient, comme en France avant la révolution de 1789. Le sophisme et le plaisir débordent de toutes parts dans la terre des Pharaons et des Pyramides; le vieil Orient lui-même est soumis à une décomposition sociale. Cela commence et finit par des femmes et des débauches, comme dans le Paris de Louis XV.

Voilà comment l'histoire de Cléopâtre nous fut racontée, et j'ai vu rarement une plus noble attitude que celle du comte de Saint-Germain, quand, arrivé à la fin de son récit, à cinq heures du matin, par la ville d'Alexandrie, et l'aurore étincelante dans le ciel lacté, entre deux brises froides et sonores, et la galère d'ivoire aux voiles de pourpre se balançant dans le fleuve, on entendit dans les airs cette musique plaintive annonçant aux mortels la fuite des Dieux qui s'en vont!