LA FIN D'AUTOMNE
Rien n'égale en beautés de tous genres la noble habitation du vicomte de Lagarde. Le château est à huit petites lieues de Paris, dans un village dont nous tairons le nom par égard pour le curé; maintenons toujours la paix et la concorde entre les autorités d'une même commune et ne brouillons pas le château et le presbytère.
Il serait difficile de trouver quelque part, même à Meudon, un parc mieux ombragé, des allées mieux remplies de soleil et d'ombre. Portique élégant, vaste écurie où l'écho joyeux des voûtes retentit du robuste hennissement des chevaux. Dans les cours nettes et spacieuses, on entend bouillonner la fontaine. Ici des griffons, contemporains des magots de la cheminée, laissent s'échapper à regret un mince filet d'eau de leur gueule entr'ouverte; là, des têtes de bronze, ornements de l'Empire, ami du fer, renvoient l'eau à gros bouillons dans des cuves de marbre. Il y a de l'eau... même dans la rivière du jardin; des brochets effilés et des carpes limoneuses y passent de loin en loin, en furetant. Du reste, point de gibier dans les fourrés du parc, à peine quelque pigeon échappé de la basse-cour.
Lagarde n'est pas une de ces habitations modernes, construites au cours de la rente, avec des statues de plâtre, une façade peinte en jaune, un toit à l'italienne, et précédée de quelques pieds de terrain disposés en jardin anglais, c'est une maison solide à l'antique seigneurie. Les murs sont recouverts d'un épais manteau de lierre; les pierres de taille, grises et cendrées, sont encadrées de mousse; les pavés des cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le château est éloigné de la route, et bien posé au milieu de son parc qui s'ouvre en quelques endroits, sur des chemins écartés, auxquels il communique par des grilles chargées de rouille. Ces ouvertures sont un repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage à ces barreaux complaisants, et regarde le domaine; il sourit de regret en apercevant une ceinture et un chapeau de paille oubliés sur un banc de mousse, ou sur le siége de bois à demi vermoulu, qui borde l'allée fleurie, et bienveillante, dont les flancs seuls se laissent entrevoir.
Ce jour-là, vers l'automne (l'oiseau chante encore, l'arbre en est à sa dernière verdure, et la rose se tient de toutes ses forces pour rester belle), il y avait grand déjeuner au château de Lagarde; déjeuner d'hommes mariés, échappés aux piéges décevants de la jeunesse. Chacun des convives avait vanté son bonheur à l'envi. Pendant tout le repas, ils criaient au choc joyeux des verres, comme un chœur d'opéra qui détonne: «Vive le mariage! Il est l'état le plus heureux du monde! Honte au célibat! L'homme le plus heureux est celui qui garde en réserve, un raisonnable contingent de désirs à satisfaire. Or, le mariage peut seul nous maintenir dans cette tiède et moyenne température de désirs modérés!» Tels étaient les discours confus, diffus, menteurs.
Chacun des convives décriait le passé, pour avoir le droit de le regretter tout bas. C'était un torrent de louanges sur la félicité conjugale, et pour que leur action fût bienséante avec leurs discours, ils s'étaient arrêtés à cet état de demi-ivresse dans lequel l'esprit est obligé de veiller de près sur soi-même, crainte de tomber dans une embûche.
Ils vantaient donc la destinée conjugale avec le fanatisme de nouveaux convertis.
—Moi, disait l'un, j'apprends à épeler à ma petite fille d'après une nouvelle méthode, et je lis à ma femme l'Amour Maternel de Millevoye, pour la mettre au fait de ses devoirs.
—Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert à ravir. Ne me parlez plus de ces indignes prostituées, les modèles de mes premiers ouvrages, qui se mettent toutes nues pour un petit écu. Alphonsine me tient lieu des plus beaux modèles.... Et pour conclure, il avalait un grand verre de vin de Champagne.
—Moi, messieurs, disait un troisième, ma femme est poëte et païenne comme Voltaire; Corinne est son nom de baptême! Elle compose des vers sur les premiers sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur l'hyménée et sur l'enfance, sur moi-même.
—Certes, messieurs, s'écria Prosper Lagarde, l'amphytrion, impatienté de tous leurs épithalames, vos tableaux de bonheur domestique sont d'une séduisante couleur; reste à savoir si le talent de l'artiste n'a rien déguisé. Amis, que j'ai choisis parmi tous les mortels! s'il vous plaît, allons aux faits, point de déclamations, venez voir ce que fait ma femme! Elle est là-bas, au bout de la galerie, au milieu de ses fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom Suzanne, pour vous servir.
Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis ce que le roi Caudale avait fait pour son confident Gygès. Les convives acceptèrent avec empressement la proposition.
Ils quittèrent la table tant bien que mal, et Prosper commandant la troupe, ils arrivèrent sur la pointe du pied, par une longue file d'appartements, à une porte vitrée, à peine protégée par un léger rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main légère et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour que tout le monde pût tout voir; si bien qu'ils purent contempler à loisir la jeune vicomtesse, en robe du matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans prétention; auprès d'elle était assis un jeune homme qui tenait sa tête près de la sienne, une main passée dans ses cheveux... et leurs lèvres se touchaient!
Madame de Lagarde! Elle était dans ces heureux moments de passion où la passion s'oublie, où l'amour rêve éveillé, où la femme adorée ne voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau jeune homme, elle vit fort bien à travers la croisée les convives l'œil fixé sur elle. O pitié! Alors elle poussa un grand cri: le jeune homme s'élança par la croisée et disparut.
Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda ses cinq amis... stupéfaits!
Il les reconduisit en silence, jusqu'à la porte de son parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation; ils se séparèrent.
Les voitures parties, le vicomte ferma lui-même la grille du parc; et regagna le château.
Heureusement l'avenue qui menait au château était longue et déserte. Le vicomte de Lagarde était fort laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui qu'un œil brillant et des dents charmantes; mot qui semble inventé pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde, il passait pour manquer d'esprit. On l'appelait: la Barbe-Bleue, attendu que sa barbe était rousse; aussi ce n'était point sans quelque appréhension qu'il avait épousé sa Suzanne, jeune blonde de seize ans, riche et volontaire. Il convenait qu'elle était trop jolie, et pour bien faire, il lui passait bien des caprices d'enfant gâté, qui contrastaient avec le ton grave et sérieux d'un homme de l'âge où l'on n'est plus jeune. Il n'était donc pas étonné, mais il fut vraiment malheureux de cette aventure.
Et pourtant, à travers les souvenirs du festin, il cherchait encore à douter de la fatale scène, croyant à une vision! Ah! vain espoir! ce qu'il avait vu de ses yeux, l'obsédait sans rémission. Il avait beau faire, il revoyait cette jeune femme à demi renversée entre les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour!
—C'était écrit! pensait-il: voici ma femme, à son tour, qui me trahit pour un autre, et tout est dans l'ordre, hélas!
Puis il continuait, pensant tout haut:
—Où en est la journée? Il est six heures du soir. C'est la fin d'une heureuse soirée d'automne. Voilà bien mes jeunes allées d'acacias et de tilleuls, mes bordures de thym qui répandent sur mes pas leur senteur vulgaire, mes roses éplorées qui s'effeuillent sur les pelouses, mes longs peupliers qui semblent se pencher l'un vers l'autre, en se racontant ma triste histoire! A ces parfums, à ces bruits qui se croisent, à ces murmures confus de la soirée, je reconnais le signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va finir.
»Au dehors, dans les prairies voisines, les chèvres agitant leurs sonnettes; le trot des vaches que les petites filles chassent devant elles; la chanson des jeunes enfants revenant de gros paquets d'herbes sur la tête, et dans le lointain, le marteau des forgerons.—Malheureux que je suis! Voilà la nature impitoyable! Elle nous rend plus sensibles à ses touchants spectacles, quand nous avons dans l'âme quelque peine secrète au logis.»
En rentrant dans la salle à manger, il fut désagréablement surpris de retrouver les débris de son déjeuner d'amis. Rien n'avait été dérangé; l'air de l'appartement gardait encore une odeur de vins éventés, de poisson, de gibier. Il se prit à sourire, en croisant les bras sur ce triste champ de bataille, jonché de bouteilles. Il crut voir encore ses sots convives vantant leurs femmes en s'abreuvant de ses vins; tandis que la sienne, à lui, la sienne! Ah! Suzanne!...—Allons, se dit-il, je suis fou; et il marcha droit à l'appartement de sa femme.
Je ne sais quel Elysée annonçait la chambre à coucher de madame de Lagarde! Il y avait dans chaque pièce une odeur de fleurs d'automne, et de si beaux meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune ménage! Hélas! disait ce triste mari, elle est heureuse!... Et il sentit que sa colère l'abandonnait.
Il trouva cette enfant dans une posture à demi tragique, égarée, échevelée, assez disposée à lui donner une scène de désespoir. Elle avait à ses côtés une arme d'Asie, à égorger un Turc, qu'elle avait empruntée à l'armoire des curiosités; et sur un guéridon, près d'elle, croupissait dans un pot de terre un breuvage de couleur grisâtre, un poison de contrebande qui se fabrique avec de gros sous.
—Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui dit-elle à la façon de madame Dorval.
Il ne put s'empêcher de sourire.
—Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient ces instruments mélodramatiques? Instruisez-moi; je ne saurais saisir à moi seul, le sens de tout ceci.
La vicomtesse le regarda d'un air incrédule; c'était la première fois qu'elle s'arrêtait à le contempler, la première fois qu'elle se sentait le besoin d'avoir une opinion arrêtée sur le compte de son mari...
—Je conçois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie, et tout à l'heure la colère aura son tour.—Mais enfin, je suis coupable, monsieur!
—Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte.
—Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera mon châtiment? Je sais que le mari prévient la loi, pour rendre sa vengeance plus terrible et que la loi lui permet...
—Adultère, interrompit Prosper, adultère; cela s'appelle adultère dans les romans et dans le Code pénal. C'est un mot auquel on s'apprivoisera difficilement, Suzanne, ajouta-t-il en se plaçant auprès d'elle sur le canapé; mais non contente de la chose, voulez-vous m'en imposer le pénible attirail?
Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle avait ôté ses bagues, signe dramatique de malheur et de désespoir.
—Hélas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me punir à force d'égards, m'accabler de ma faute, et m'assassiner par des galanteries moqueuses et des marques d'amour que je ne mérite plus!
—Que vous êtes injuste, répondait Prosper, avec ces tristes intentions que vous me supposez. Peut-être ne seriez-vous pas très-fâchée de me voir lever contre vous ce coutelas dont vous avez eu soin de vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma chère Lucrèce. Vous feriez mieux, je vous jure, de me savoir quelque gré de la façon dont je prends tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oublié que, tout à l'heure, un autre ici, tantôt, mes amis pour témoins, était assis sur ce canapé, près de vous! Mais où donc est-il le séducteur, l'infâme, que je le tue, et que je me venge en même temps de vous et de lui!
Et il marchait dans la chambre le couperet en main; puis, quand il eut bien fait la grosse voix et les grands yeux, il revint s'asseoir, en souriant, près de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper un mouvement de plaisanterie forcée qui fit mal à Suzanne. Il lui semblait que son mari voulait lui dire:—Voyez, je veux rire de votre faute, et pourtant vous sentez que j'en plaisante mal, que je n'en puis rire qu'à demi! Elle était attendrie, et comprenait confusément que l'intention de son mari était de tout oublier. Mais comment vivraient-ils désormais?
—Vous me pardonnez? dit-elle à tout hasard, en prenant la main de Prosper avec un geste adorable; ah! que vous êtes bon.
—Quel mot dites-vous là, ma chère? Pardon! est un mot trop solennel pour en abuser; un simple mot ne saurait avoir la vertu de rappeler l'amitié ou l'amour évanouis, ces sentimens si prompts à s'effaroucher, mais qui reviennent si vite... A demain...
Suzanne resta seule dans son appartement, qui communiquait à celui de son mari par une porte d'alcôve. Il se garda bien de faire le moindre bruit, de peur de se nuire à lui-même, intervenant en personne aux rêveries de sa femme, aux impressions qu'il lui avait laissées.
Cependant elle se sentait profondément agitée; la conduite de son mari l'occupait, et bouleversait sa pauvre tête; elle s'était dit dans un moment d'ennui:
—J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon mari surprend mon séducteur, il me tuera!... Alors elle avait bâti son drame; elle avait conduit le drame au quatrième acte, jusqu'à la scène de l'adultère inclusivement; mais à présent la fin du drame n'arrivait pas; son mari ne l'égorgeait pas sur la place et sa catastrophe lui manquait. Cependant, elle relevait sur son front ses beaux cheveux; elle pleurait, et priait Dieu du bout de ses lèvres coupables...
Enfin elle se coucha, abandonnée à l'espérance. Elle sentait qu'elle avait reçu l'absolution d'un grand péché; elle pleurait, elle tremblait; car si son mari se fût irrité contre elle, il eût fallu partir la nuit même, avec un étranger, traverser les froides allées du parc avec sa pelisse de bal sur ses épaules nues, quitter sa chambre à coucher qu'elle aimait, ses fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa couche de dentelles. Bientôt un sommeil léger la berça dans ses bras: elle eut une mauvaise pensée, une vision bizarre... Prosper!... Frédéric... Sainte Vierge! Elle s'endormit.
Heureusement la journée du lendemain fut belle; et tous deux le mari et la femme, venus dans le parc de grand matin, se rencontrèrent devant un Amour en plâtre, et dont les ailes étaient brisées. On eût dit, à les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer des vœux aux pieds de quelque statue de la mythologie d'autrefois, du temps d'Emilie et de M. Demoustier.
Ils parcoururent les allées du parc, l'un à côté de l'autre, et marchant à petits pas, sans se regarder ni trop ni trop peu, et comme ils se seraient promenés la veille au matin, s'ils s'étaient promenés. Ils s'extasiaient de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une première feuille desséchée, un nid abandonné, des plumes d'oiseau, une goutte de rosée scintillante au buisson. Ils s'arrêtaient à chaque fleur, au moindre insecte, et quelqu'un qui les eût entendus n'aurait eu rien à dire, en voyant cet homme au front grisonnant, en contemplation devant la jeune femme qu'il avait surprise avec son amant! O l'heureux crime et qui les rapprochait l'un de l'autre: c'était comme un lien tout nouveau qui les rendait amants, d'époux qu'ils étaient.
Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mêler le rire aux larmes de leur sentiment, c'étaient les fautes de la femme, et les fautes que le monde a cru défendre en y attachant sa risée... Il y avait dans les yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hélas! c'est vrai! Un autre était hier à mes genoux; je l'écoutais... C'est toi que j'écoute aujourd'hui! Un autre fut un instant mon préféré, maintenant son souvenir seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux yeux au trop heureux Lagarde! Et ses yeux répondaient: Oui, tu m'as trahi, comme dirait le monde; un autre à ma place, et, pour se venger, te livrerait aux remords, à l'abandon, mais loin de moi ces pensées, ma Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me sembles plus belle et plus charmante... Oublions, veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau de ta porte soit retombé pour toujours!
Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout nouveau; plus il pardonnait à Suzanne, et plus il se faisait petit devant elle... Il l'admirait! Il s'étonnait du courage de cette femme d'un corps si frêle et d'un nom si chaste, qui avait osé lui faire le dernier outrage, à lui, vicomte de Lagarde. Elle avait osé tout cela!
Il fallut que Suzanne lui racontât les moindres détails de ses amours avec Frédéric, car il s'appelait Frédéric.—Figurez-vous, disait-elle, la plus plate intrigue de comédie. Un colonel, une femme de chambre et une échelle sous mes fenêtres. Des billets roses qui vous feraient rire de pitié, et qui font mal à la tête; des vers entremêlés de prose, de la prose coupée par des vers. Elle parla de cette fade intrigue avec le mépris le plus vrai et le mieux senti: elle n'eut pas assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu qui s'en va comme il est venu, par la fenêtre, furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se trouvait sotte à l'entendre. Aussi son mari fut complétement rassuré. En vain il cherchait dans le récit de sa femme un souvenir qu'il aurait eu le mérite de dompter...
Ainsi la saison qui avait commencé tristement pour les hôtes du château de Lagarde, se termina en grâce ineffable.
C'était un ménage qui manquait d'équilibre; grâce à Monsieur Frédéric, l'équilibre se rétablit, et le vicomte de Lagarde fut doublement heureux. Quoi de mieux? il aimait, on l'aimait.
L'hiver les rappelant à la ville, ils revinrent à Paris l'oreille un peu basse, et bien que Prosper n'eût pas commandé à ses amis du déjeuner de garder le silence sur son aventure, tout Paris en était instruit.
Au contraire, il arriva que les hommes voyant Prosper devenu l'attentif de sa femme, heureux de lui parler à cœur ouvert, saluèrent le vicomte comme le plus habile des époux, le Talleyrand des ménages; de leur côté les femmes le proclamèrent homme d'esprit; si bien que notre héros, à les entendre, devait penser, sentir, aimer, haïr autrement que tous les maris d'ici-bas.
Il y avait déjà longtemps que M. Frédéric, pour s'être vanté mal à propos de la conquête de la petite vicomtesse, avait reçu du vicomte un bon coup d'épée qui l'avait tué, pour lui apprendre à vivre.
Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise par cinq témoins et par un duel, n'eut plus, de ce jour-là, ni poursuivants d'un âge mûr, ni jeunes poitrinaires attachés à ses pas, ni rivales dangereuses. Les femmes se jugeaient aisément supérieures à cette malheureuse et gardaient la conscience de leur vertu. Quant aux hommes, ils portèrent ailleurs leurs soupirs, et laissèrent le vicomte en repos. Pourquoi voulez-vous que les hommes se mettent à soupirer quand la plus douce faveur qu'ils puissent obtenir est déjà divulguée, quand il n'y a plus ni secret, ni larcin?
Le jeune couple fut donc à la mode tout l'hiver; il se vit accueilli dans les salons les plus sévères sur les bienséances, les plus fidèles à la pruderie de l'étiquette. On les reçut comme deux étrangers qui ignoraient encore nos usages et nos mœurs.
Grâce à cette aimable histoire... on causa... Dieu sait si l'on causa! Chacun citait aux nouveaux mariés, comme un modèle de félicité conjugale, un ménage où la femme ne s'était permis qu'une seule erreur. Plusieurs époux voulurent user du même moyen; mais il se trouva que leurs femmes avaient déjà pris les devants.
Et ceux-là chantèrent, en guise de Te Deum, le: Gaudeant, les bien nantis!