REVERIE
Il était midi, le soleil frappait de toute la force de ses rayons les vitraux de la mansarde; tout était calme et silence autour de la fillette, et, rêveuse, elle recommença pour la millième fois, peut-être, un de ces rêves tout éveillés que le bon La Fontaine a chantés... «Il n'est rien de plus doux!»
D'abord, elle retranchait à chacune de ses semaines deux grandes journées de travail; dans ces deux jours dont elle embellissait sa vie, elle s'entourait de tous les plaisirs de son âge: elle se donnait libéralement tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi parée, elle allait à Meudon par le bateau à vapeur, et ne revenait que bien tard, sans avoir peur, à son retour, de trouver son portier couché, et frappe, et frappe!... Il est sourd.
Bientôt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture flottante, le bateau à vapeur, Meudon et son ombrage frais, et ces deux longues journées sans travail, n'étaient plus d'assez grands biens pour cette ardente ambition. Il lui fallait une robe de soie à l'immense garniture, un chapeau de paille d'Italie orné de fleurs, un long voile; il fallait même un beau collier de corail qui fît ressortir la blancheur de ce cou d'ivoire; et déjà grande dame, elle prenait la résolution de ne plus faire de robes que pour elle, et de ne plus broder qu'à son usage, ces voiles qui voilent si peu.
Cependant ce cinquième étage aux sommets de la haute maison était dur à monter; cette porte étroite, dont les ais mal joints donnaient passage à tous les vents, semblait solliciter les amants et les voleurs! fi de la mansarde et de la chanson: Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans! Adieu donc la paisible retraite, adieu à ces murailles nues, ornées de ces bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon morceau de glace de Venise artistement ciselé sur tous les bords, adieu ces volumes incomplets d'un roman inachevé, adieu toute la richesse de la cellule: allons, c'en est fait, ma grande dame déménage; la voici trois étages plus bas, porte à porte avec l'épouse du boulanger!
Cette fois nous avons deux belles chambres, de beaux meubles en noyer, une large glace, et quelque vaste armoire où se cache le manteau fourré pour l'hiver. Cette fois nous voilà maîtresse de nous-même, et chaque matin nous sommes: la bien chaussée et la bien coiffée... A la fin, Dieu soit loué! l'aiguille et le dé son compère ont cessé de nous tourmenter nuit et jour... nous pouvons, dans la journée, nous arrêter à loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne, contempler de toute notre âme ces élégants tissus, ces parures charmantes, ces bijoux étincelants; et le soir, sans ménager l'huile à la lampe avare, étendue entre deux draps blanchis de la veille, nous lirons jusqu'à minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou les histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement entremêlées de soldats, de rapins et d'aventures délicieuses dans les cabarets ou chez les restaurateurs.
Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette longue lecture, la jeune fille s'aperçoit qu'elle ne peut plus s'habiller seule, et qu'il lui faut absolument une intelligente soubrette, alerte et légère, honnête, fidèle et discrète: elle choisira donc une jeune villageoise, elle lui donnera ses robes à demi fanées..., elle se fera un plaisir de l'élever, de lui montrer les usages du grand monde; pour peu que vous l'interrogiez, elle vous dira à l'avance les moindres qualités, les moindres défauts de sa suivante, jusqu'au malheureux événement qui la force à la renvoyer.
Cette servante une fois chassée, madame a compris qu'un domestique ferait mieux son affaire. Un homme est plus fort et plus facile à conduire. D'ailleurs, c'est une économie: il frotte le salon, il monte la pendule, il sert à table, une serviette sous le bras; il accompagne sa maîtresse dans les rues à deux pas de distance; on sait son nom... Comtois! Nous lui ferons une livrée jaune avec des bas blancs... Un beau soir il se fera brûler la cervelle pour sauver sa jeune maîtresse, au moment où elle allait être enlevée par un grand seigneur de la cour.
En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le premier étage d'un grand hôtel; depuis qu'elle a un suisse à sa porte, une glace dans son alcôve, depuis que, le matin, madame se tient en peignoir brodé vis-à-vis une large psyché, madame fait des passions étonnantes. Tantôt c'est un vieux seigneur allemand que notre indifférence renvoie au fond de ses terres; tantôt un jeune colonel français qui, désespéré, va se faire roi en Amérique; un autre jour, lord Wellington lui-même se prosterne aux pieds de la cruelle... elle sourit... mais toutes ces démonstrations la touchent peu, elle a vraiment d'autres projets en tête, et la voilà qui s'esquive de son hôtel par une porte dérobée, et laissant dans son antichambre la foule de ses adorateurs, elle va tout simplement, débuter au Théâtre-Français.
Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commençant, pour lutter avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, ses yeux vifs, son nez retroussé, sa bouche où tout mord, où tout chante, l'ensemble animé et joyeux de sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les rôles de soubrettes. La voilà donc étudiant ses rôles, créant ses costumes, se mettant l'esprit à la torture à bien se présenter, à bien dire.—A la fin, le jour de ses débuts arrive: on se tue à la porte; c'est à peine si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; dieux et déesses! sitôt qu'elle paraît, dès qu'elle parle, à son geste, un tonnerre d'applaudissements si forts que M. Michelot est obligé de venir prier le public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait les banquettes.
Ainsi, la voilà devenue en un clin d'œil, la première actrice de Paris. Toute la littérature l'entoure. Elle protége, elle corrige, elle loue, elle blâme, elle donne à dîner; Casimir Delavigne la consulte et lui offre même de l'épouser, ce qu'elle refuse assez durement. Bientôt elle veut que la province jouisse de ses talents; et, par un arc de triomphe, elle entre à Bruxelles, à Pontoise, à Saint-Pétersbourg, où elle daigne enfin épouser, par convenance, un des bâtards de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une belle place à la cour.
De Saint-Pétersbourg, j'ignore si ma princesse n'eut pas poussé sa pointe au vieux sérail... Un coup d'aiguille acheva trop tôt ce roman à peine commencé. Oh! là, là! Tout effrayée du peu d'ouvrage qu'elle avait fait, la pauvrette se remet à sa tâche, sans avoir pensé un instant aux seuls liens qui fussent à sa portée, au bonheur d'aimer et d'être aimée.
Je vous dirai même que la friponne, en jetant un coup d'œil sur son miroir, se prit à sourire. Ah! le beau château (disait-elle), que je me bâtissais dans les Espagnes de la Chaussée-d'Antin.