VIII

A peine, dans l'innocence de son âme, l'inventeur du bouton inamovible a-t-il formé ce voeu téméraire, que ses souhaits sont accomplis.

Les anciens l'ont dit avec juste raison, les dieux ne sont jamais plus cruels envers nous, pauvres mortels ignorants et aveugles, que quand ils accomplissent nos voeux à la lettre!

Il aperçoit à cinquante pas de lui un ours énorme qui, le nez au vent, semble guetter une proie. Ah! malheureux Colin-Tampon! Tu te repens maintenant de ton imprudence, et tu donnerais tout ce que tu possèdes au monde pour que cet ours fût une vieille peau d'ours, rembourrée de foin, de paille ou de n'importe quoi!

Oh! oui, tu donnerais tout ce que tu possèdes en or, en argent, en valeurs; tu donnerais la gloire d'avoir inventé le bouton inamovible; tu donnerais même ton titre glorieux de conseiller municipal. Mais l'aveugle destin ne te laisse pas le choix.

Dans cette peau d'ours il y a un ours bien vivant, un ours qui trottine, un ours qui remue la tête; juste ciel! un ours qui regarde de son côté.

«L'homme armé d'un fusil est le roi de la création!» C'était bon à dire quand il n'y avait point d'ours à l'horizon. Pour le moment, le roi de la création tremble comme la feuille, ses yeux demeurent fixes et immobiles comme ceux d'une statue, ses cheveux se hérissent sous le dôme de son chapeau, une sueur froide inonde son gilet de flanelle, et, comme pour se conformer à sa triste pensée, les trois petites plumes qui ornent son chapeau se mettent à pendre dans l'attitude du découragement. Le roi de la création a la bouche amère et la gorge sèche, mais il n'ose pas porter à ses lèvres la bouteille clissée. L'ennemi qui l'observe pourrait s'offenser du moindre geste et s'imaginer que le roi de la création le brave et le provoque.

Le roi de la création n'a que deux partis à prendre: marcher droit à l'ennemi et le foudroyer, ou bien battre prudemment en retraite.

Marcher à l'ennemi, il n'y faut pas songer; depuis quand foudroie-t-on les ours avec le menu plomb destiné aux lièvres et aux perdrix? Faire feu sur lui! Dieu nous en préserve, ce serait exciter sa colère sans paralyser ses mouvements.

Volontiers le roi de la création eût battu en retraite. Mais, pour battre en retraite, il faut pouvoir mettre un pied devant l'autre, et la terreur paralyse tous ses membres.

Si Azor comprenait mieux son devoir, si Azor avait conservé un souvenir reconnaissant de toutes les bontés que le roi de la création a eues pour lui, Azor pousserait droit à l'ennemi, et, pendant qu'il attirerait son attention, le roi de la création pourrait prendre le large. Mais Azor demeure en arrêt, regardant avec un mélange de curiosité et d'appréhension cette grosse bête dont il ignore le nom. Il arrête, c'est tout ce qu'on peut demander au chien d'arrêt le mieux dressé; que le roi de la création fasse feu; on verra après!