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De sa vie ni de ses jours, Martin n'avait vu un conseiller faire la cabriole et montrer au ciel les semelles de ses bottes. Il faut croire qu'il avait le sens du comique, car il se mit à rire ou du moins il fit une grimace qui ressemblait à un sourire. Ses lèvres s'étaient retroussées, il montrait toutes ses dents, et il clignait ses yeux clairs d'un air de connaisseur.

Un seul point le tenait embarrassé: que signifiait, dans la pantomime des hommes, cette remarquable culbute? Était-ce une manière à eux de dire aux ours qu'ils étaient les bienvenus à croquer les pommes vermeilles? Était-ce au contraire une défense formelle de faire un pas de plus vers l'arbre qui portait de pareils trésors? Martin se gratta le mollet gauche et resta, jusqu'à plus ample information, dans la position qu'il occupait. Le poil de son front descendit sur ses yeux clignotants: signe de perplexité, et sa langue pendit d'un demi-pied: signe de convoitise.

L'inventeur du bouton inamovible était demeuré quelques instants tout étourdi de sa chute. Ses idées flottaient vaguement sous la voûte de son crâne, et, comme il l'a dit depuis, «il ne savait plus où il en était». Le pauvre Azor, le voyant inanimé, oublia la présence de l'ours et vint caresser doucement son maître.

Sentant un museau froid qui frôlait sa joue et les poils d'une bête velue qui lui caressaient l'oreille, l'inventeur du bouton inamovible poussa un cri terrible et, d'un seul bond, se trouva sur ses deux jambes.

L'ours, épouvanté, demeura tout interdit, et même il poussa un grognement de terreur, que M. Colin-Tampon prit pour un cri de rage.

Avec une agilité surprenante, le chasseur grimpa dans le pommier. Azor, qui ne savait pas grimper dans les pommiers, chercha son salut dans la fuite et se mit à arpenter les guérets, aussi ahuri et aussi rapide dans sa course que si on lui avait attaché une casserole à la queue.

L'ours le regarda fuir avec dédain et se dirigea du côté du pommier. Quelques pommes pourries étaient tombées dans l'herbe; il ne fit point le dégoûté, et les dévora pour se mettre en appétit. Quand il ne resta plus une seule pomme à terre, il s'assit tranquillement, et, levant la tête vers l'inventeur du bouton inamovible, ouvrit la gueule toute grande. L'inventeur du bouton inamovible comprit cette muette requête, et, sans se demander à qui appartenait le pommier, il fit pleuvoir les pommes dans la gueule de Martin.

Les pommes pleuvaient donc, dru comme grêle, et Martin les engloutissait avec une facilité qui donnait la chair de poule au conseiller municipal. Alors il se dit: «Quand il les aura toutes mangée» (car, au train dont il y va, elles y passeront toutes), faudra-t-il donc que je suive le même chemin?» Cette effroyable pensée lui faisait courir des frissons dans le dos, et ses cheveux se dressaient d'horreur.