XII

Déjà les griffes de l'ours grinçaient sur l'écorce de l'arbre, et sa puissante haleine chauffait les mollets du chasseur en détresse.

Poussé par l'instinct de la conservation, l'inventeur du bouton inamovible exécuta une laborieuse série d'exercices gymnastiques, dont le résultat fut un changement de front. Désormais il faisait face à l'ennemi, et il tournait le dos à l'extrémité de la branche.

L'ours saisit le tronc du pommier entre ses bras puissants et se mit à grimper prestement. A mesure qu'il grimpait, le chasseur reculait vers l'extrémité de la branche.

L'ours, qui n'était pas une bête, comprit que son nouvel ami faisait fausse route, et que, s'il persévérait dans cette mauvaise voie, la branche casserait et l'ami se romprait les os. En vain il lui prodiguait les signes, les clins d'oeil; l'autre, qui se méprenait sur ses intentions, battait toujours en retraite. Ce qui devait arriver arriva.

La branche cassa, et pour la seconde fois l'échine de M. Colin-Tampon entra en collision violente avec le sol durci et raboteux. Tout à coup un nouvel acteur parut sur la scène. L'ours sembla désagréablement surpris; M. Colin-Tampon comprit qu'il était sauvé.

Le nouveau venu était un grand drôle effronté, vêtu d'un costume exotique en lambeaux, porteur d'une moustache de Palicare et d'une longue chevelure emmêlée qui bouffait à tous les vents, sous une méchante calotte rouge. Le grand drôle déguenillé était un montreur d'ours qui courait depuis deux heures après sa bête. Elle s'était échappée pendant qu'il buvait de l'eau-de-vie dans un cabaret.

Le devoir du conseiller municipal eût été de demander au grand drôle si ses papiers étaient en règle. Vous me croirez si vous voulez, mais il n'y songea même pas.

«Martin, pas méchant! dit le grand drôle d'un air conciliant.

—C'est possible, répondit le chasseur en se frottant les reins; dans tous les cas, il est singulièrement indiscret.

—Vous, mal aux reins! reprit le grand drôle d'un air d'intérêt.

—N'en parlons plus», dit M. Colin-Tampon, qui était trop heureux d'avoir la vie sauve pour montrer le moindre ressentiment. Et comme il faisait mine de s'éloigner:

«Lui faire excuses au monsieur, reprit le grand drôle; lui faire le beau; lui danser pour le monsieur.»

Martin écoutait avec intérêt, laissant pendre une de ses pattes, sa chaînette et sa tête débonnaire. Il remuait les oreilles, il faisait les yeux doux à M. Colin-Tampon, il émettait de petits reniflements persuasifs, comme pour donner à entendre qu'il était tout prêt à danser et à présenter ses excuses au monsieur qui avait mal dans le dos.

«Lui faire le beau, répéta le grand drôle; lui danser pour le monsieur.

—Je n'ai pas besoin d'excuses, dit le conseiller municipal; seulement ne le laissez plus échapper.» Et il s'éloigna à grands pas.