L’INTERDICTION DE «THERMIDOR»
28 janvier 1891.
Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là...
En montant les premières marches de l’escalier de l’administration, j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage, je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg, etc. et, adossé à la rampe du palier, M. Georges Laguerre, député. Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M. l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts.
Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi, j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les répéterais-je pas?
M. Laguerre.—Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour ce soir?
M. Coquelin, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant, répond, en haussant les épaules:
—Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot! Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après tout, tant mieux! nous lutterons...
Mme Fayolle blaguant.—C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si grand avenir!
Coquelin.—Hélas!
Coquelin fils.—Ça, une pièce réactionnaire?
Coquelin.—Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en retrancherait pas un mot!
M. Laguerre.—C’est évident... (Doucement): Est-ce qu’on ne s’en prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?...
Un temps.
M. Coquelin, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air d’apostropher M. Laguerre:
—Bien sûr! à la canaille! (Pompeux): Ce que j’aime dans une démocratie c’est le peuple! le peuple, entendez-vous! J’en suis, moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,—et je ne l’ai jamais caché,—et je m’en fais gloire! Je suis un républicain de la première heure... (Sur un ton de récitatif): Je me souviens encore du temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie quelque chose, ça! (La voix monte): Oui, je connais le peuple! et je l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous!
M. Laguerre.—C’est évident.
Mlle Bartet, délicieusement pâle, assise sur le grand canapé de velours du palier, sourit.
M. Laguerre (doucement).—Ils sont capables de faire interdire la pièce.
Coquelin (clamant).—Ah! ah! s’ils font cela, je leur fous ma démission! C’est bien simple, je leur fous ma démission! Qu’est-ce que ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre où on a interdit Mahomet parce qu’on a eu peur d’un Teur!... (M. Coquelin rêve un moment et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; demain, s’il y a interpellation, comme on le dit, le gouvernement ramassera une grosse majorité. Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, tous les ministres l’ont lue, ils seront donc obligés de démissionner en corps, si on leur fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, pour une tournée...
Mme Fayolle.—Il paraît que M. Constans n’est pas content de la pièce...
Coquelin.—Ça n’est pas possible... J’ai dîné l’autre jour avec lui, et il m’a dit à moi-même: «J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.»
M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les autres s’en vont aussi. Mlle Reichenberg, en descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, affalé sur le canapé:
—Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux lutteur!