M. Alexandre Bisson.
est consciencieux. Merci.
Les Surprises, 5 août 1897.
Cher monsieur Huret,
Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions, aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer.
Vous me demandez:
Où je passe mes vacances?
Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien...
Si je travaille?
Hélas? il le faut bien!
A quoi?
Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est très fatigant, je me repose généralement l’après-midi.
Si je m’amuse?
Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui m’amusent!
Quel est mon avis sur la signification du développement des cafés-concerts?
A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que le public y va beaucoup.
Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?
Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres font bien du mal aux cafés-concerts.
Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre les cafés-concerts?
En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de lutter contre ce qui vous est préjudiciable.
Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de l’Œuvre l’année prochaine?
Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir.
Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de débouchés?
Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donner La Jeunesse de Louis XIV. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le drame historique qui manque aux débouchés.
Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à l’orchestre?
Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10 centimes dans sa poche...
Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer mes pièces à Paris et dans les tournées?
Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une fanfare et pas d’ouvreuses.
Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?
Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelques pièces en réserve pour ce moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper, dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le plus difficile à faire.
Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise, que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question:
Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques militaires?
En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué,
Alexandre Bisson.