M. Maurice Hennequin,

tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec agrément:

Spa, 14 août 1897.

Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août! quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous attend! c’est à vous envoyer à tous les diables!

Où je passe mes vacances?

Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à ses heures?

Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux artistes du Palais-Royal Les Fêtards, pièce en trois actes et quatre tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons, Georges Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre? de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent: tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition...

La liberté des cafés-concerts?

Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre. Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile d’insister et je passe à la question des chapeaux.

Ah! ces chapeaux!

Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons encore cette année.

Tenez, à propos de cette question, une simple histoire:

C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouait Le Paradis. A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau tour-eiffelesque—avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!—et derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite, tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout.

A un moment, n’en pouvant plus:

«Madame.

—Monsieur?

—Votre chapeau m’empêche de voir.

—Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse?

—Mais... ôtez-le!

—Oter mon chapeau? Jamais!»

Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira de sa poche—vous savez qu’on fume au Vaudeville—un énorme cigare, l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure de la dame.

«Monsieur!

—Madame?

—Faites donc attention!

—Votre chapeau, madame!

—Mais vous m’asphyxiez!

—Votre chapeau, madame!!

—Vous êtes un malappris!

—Votre chapeau, madame!!!»

Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau!

Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux, pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à l’orchestre et le tolérer au balcon?

Tel est mon plan.

Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour créer des débouchés aux drames en vers et historiques?

Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin?

Alors?

Si je suis pour le retour aux spectacles coupés?

Oui. Mais le public?

C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un revirement du goût public en ce sens.

Question de milieu.

Comment je pratique la collaboration?

Question embarrassante et délicate!

Il y a cent façons

De couper les joncs...

dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend des collaborateurs.

O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de théâtre?

Mais non... puisque je ne le suis pas!

Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un coup—comme dit l’Oncle—la pêche à la truite m’attend.

Bien cordiale poignée de main,

Maurice Hennequin.