QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS
14 août 1897.
Généralement, au mois d’août, les gens de lettres se sont déjà assez reposés pour qu’il soit permis de les ennuyer un peu... De plus, les auteurs dramatiques ont réglé depuis longtemps leur bilan, et ils ont dû suffisamment ruminer les événements de la dernière saison pour que leur opinion soit faite sur les questions controversées l’hiver.
Voici les quelques points sur lesquels ont porté mes investigations près d’une quarantaine d’auteurs dramatiques, jeunes et vieux, choisis dans les genres les plus divers.
Aux auteurs de comédies modernes, il fallait poser ces questions que l’actualité impose:
—Êtes-vous partisan de la pièce à thèse au théâtre? Pensez-vous que l’art dramatique a pour but la moralisation, ou, au contraire, êtes-vous pour l’impartialité de l’œuvre d’art se justifiant par des raisons de beauté et de vérité seulement?
—Peut-on exécuter une pièce à thèse avec des personnages concrets inspirés de la réalité? Ou bien est-on condamné à n’y employer que des personnages conventionnels, généraux et abstraits?
—En ce moment, croyez-vous à un mouvement vers la littérature dramatique synthétique, ou plutôt à un mouvement vers la littérature dramatique analytique?
—Croyez-vous à l’efficacité, pour le succès d’une pièce, de l’exactitude et de la minutie de la mise en scène, du luxe des décors, de l’ameublement et des toilettes?
—Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène?
Aux auteurs comiques, aux humoristes, il fallait demander:
—A quoi attribuez-vous le développement des cafés-concerts et des «bouisbouis»?
—Pensez-vous qu’ils soient nuisibles aux théâtres et que les directeurs aient raison dans leur croisade contre eux?
—Le succès des pièces en un acte sur les petites scènes non classées n’annonce-t-il pas un retour du goût public vers les spectacles coupés?
—Êtes-vous sincèrement convaincu que le drame historique et en vers manque de débouchés?
—Que savez-vous du succès de vos pièces en tournée? Quelle comparaison avez-vous faite entre les différents publics qui les ont entendues?
—Quel sera, cet hiver, le goût du snobisme des abonnés de l’Œuvre?
—Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau sur la tête au théâtre?
Aux poètes des drames en vers, aux auteurs des drames populaires, il fallait demander:
—Que pensez-vous de l’évolution présente du genre que vous avez exploité «avec tant de succès?»
—Le goût public indique-t-il qu’il y a urgence à ouvrir de nouvelles scènes aux drames en vers? S’il s’en créait de nouvelles, trouverait-on des interprètes suffisants?
—Croyez-vous à l’introduction du vers libre dans le drame en vers?
Etc., etc.
Ces questions ont été mêlées, selon les compétences supposées des auteurs.