RÉJANE
20 mai 1900.
Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne: Réjane, Madame Sans-Gêne. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante.
C’est que, si Sarah Bernhardt représente, devant l’unanime admiration du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement, le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste.
Et alors que Mme Sarah Bernhardt, avec L’Aiglon, offre au monde entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter, pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre.
Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq mois que le globe habité passera à Paris.
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Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre compte.
L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste, La Glu et Germinie Lacerteux. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement!
Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de dentelle ornée d’un ruban rose, les cheveux sur les yeux, la bouche spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs! C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir «Amoureuse».
Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe, cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva son premier succès dans L’Intrigue épistolaire, puis l’interprète élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie de Marquise, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran!
Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle joua La Robe rouge. C’était Yanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et de castagnettes; sur une table, le Triomphe de Bacchus en biscuit de Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières, des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux, bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de lampes électriques versant à flots une lumière folle.
Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage, dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,—c’est Réjane!