VII
OUS voici arrivés à la littérature du XIXe siècle et à la littérature contemporaine. Il me serait plus facile de vous donner ici des conseils, mais je suis persuadé que vous en avez moins besoin que jamais. Nos grands écrivains modernes, soit les romantiques, soit les idéalistes, soit les réalistes, ou les naturalistes, sont assez connus de vous, pour que vous puissiez choisir, parmi leurs œuvres, celles qui sont dignes de votre bibliothèque. Il reste à prendre une décision entre les éditions, souvent nombreuses, qui ont été faites du même livre, et c'est là que le goût du bibliophile a lieu de s'exercer. Je vais essayer de vous guider.
Fidèle à mon principe, je vous engage à recueillir, quand vous les trouverez à des prix raisonnables, les premières éditions des ouvrages ou recueils séparés de nos meilleurs poètes, comme par exemple, les Méditations, de Lamartine, publiées en 1820, aux frais d'un ami, Eug. Genoude, tant le jeune poète éprouva d'abord de difficultés à trouver un éditeur. Ce livre est fort recherché et très cher, de 200 à 300 francs; les Harmonies, 1830, 2 volumes in-8º; les Recueillements, 1839, 2 volumes in-8º; Jocelyn, 1836, 2 volumes in-8º; les Odes de Victor Hugo, parues en 1822, en petit format in-18 très modeste, format que le poète ne tarda pas à changer pour ses autres livres; les Nouvelles Odes, 1825, in-18; les Odes et Ballades, 1826, réunies en 1 volume in-18, contenant l'édition originale des Ballades; les Orientales, 1829, 1 volume in-8º; les Feuilles d'automne, 1832, 1 volume in-8º; ce sont là les plus rares de ses recueils de poésies. Achetez aussi les Chants du crépuscule, 1835, in-8º; les Voix intérieures, 1837, in-8º; les Rayons et les Ombres, 1840, in-8º; toutes ses pièces de théâtre que vous pourrez trouver en premières éditions, et surtout: Le Roi s'amuse, 1832; Marion de Lorme, 1831; Lucrèce Borgia, 1833; Ruy Blas, 1838; Hernani, 1830; et les Burgraves, 1843, ce drame superbe et grandiose qui, pour n'être pas facilement jouable à cause du manque de mise en scène, n'en est pas moins l'un des plus beaux poèmes dramatiques de Victor Hugo. Les autres pièces ont moins d'importance; cependant, Angelo, 1834, est d'une grande rareté; Marie Tudor, 1833, est encore difficile à trouver. Quelques-unes de ces pièces ont de curieux frontispices, gravés à l'eau-forte par Célestin Nanteuil, le dessinateur ultra-romantique, qui accentua encore par la verve de son crayon les étrangetés contenues dans plusieurs livres de cette grande école. N'oubliez pas Notre-Dame de Paris, 1831, 2 volumes in-8º, dont un exemplaire a atteint jusqu'à 1,650 francs. Mais surtout ne payez pas ce prix-là; malgré le mérite de l'ouvrage et la rareté de l'édition, ce serait une folie insigne. J'en connais un exemplaire précieux, appartenant à M. Lortic, dans lequel se trouvent des corrections autographes de Victor Hugo, avec sa signature. C'est d'un grand intérêt.
Si vous partagez mon admiration pour le talent d'Alfred de Musset, achetez les premières éditions de ses recueils séparés, soit en vers, soit en prose: Contes d'Espagne et d'Italie, son premier volume de vers, publié en 1830, in-8º; Un spectacle dans un fauteuil, vers, 1 volume daté de 1833, et prose, 2 volumes à la date de 1834; la Confession d'un enfant du siècle, 1836, 2 volumes in-8º; les deux Maîtresses, et Frédéric et Bernerette, parus ensemble en 1840, chez Dumont, et formant 2 volumes in-8º. Tous ces ouvrages ou recueils sont fort recherchés en première édition et se vendent cher, en moyenne 100 à 150 francs le volume, à l'heure qu'il est. Si vous ne tenez pas à payer ces prix, vous pourriez vous contenter des premières éditions de format in-12, publiées par Charpentier, lesquelles sont bien imprimées, et très jolies dans leur simplicité. Dans tous les cas, il est bon d'acquérir aussi les comédies séparées, formant 11 pièces également publiées par Charpentier, et qui donnent le texte légèrement modifié des représentations. Un volume qu'il faut encore avoir, si l'on veut compléter les œuvres en prose, c'est celui qui est intitulé Nouvelles, par Alfred et Paul de Musset, dans lequel on trouve: Pierre et Camille, et le Secret de Javotte, en première édition.
A propos d'Alfred de Musset, et pour compléter les éditions originales de ses œuvres, je pourrais vous engager à acheter sa première publication, faite au sortir du collège, à dix-huit ans, l'Anglais mangeur d'opium, paru en 1828, chez Mame et Delaunay-Vallée, 1 volume in-12; simple traduction, signée seulement de ses initiales. Mais, outre que ce volume est fort rare et coûte 150 à 200 francs au moins, il est bien peu intéressant, et je ne vous le signale que dans le cas où votre passion pour le «poète de la jeunesse» devenant du fanatisme, vous voudriez accaparer tout ce qu'il a écrit.
J'allais oublier de vous recommander la plus belle édition des œuvres de Musset, publiée pour les amis du poète, chez Charpentier, en 1865-1866, avec une notice biographique du frère de l'auteur. Cette édition imprimée sur papier de Hollande grand in-8º, contient de jolies illustrations par Bida, tirées sur papier de Chine. Elle n'est point tout à fait complète, et on a signalé quelques omissions; mais elle offre l'avantage de pouvoir contenir des gravures assez grandes et les amateurs de livres illustrés la recherchent pour ce motif. Si vous vous décidez à lui donner la préférence sur les autres, je vous conseillerai d'y joindre les belles illustrations à l'eau-forte de Ad. Lalauze, d'après les aquarelles de Eugène Lami, que publie en ce moment la librairie Morgand. Ces compositions ont peut-être sur celles de Bida l'avantage d'avoir été faites à l'époque même de l'apparition des différents volumes du poète, et de rendre mieux, d'une façon plus véridique, certaines scènes qu'il est difficile de reconstituer à quarante ans d'intervalle. Les costumes sont aussi ceux du moment, et cela a bien son importance. Eugène Lami a été un contemporain et un familier de Musset; il a pu quelquefois s'inspirer des idées mêmes du poète, d'après sa conversation, et bien comprendre à son contact ce qu'un autre artiste eût peut-être compris différemment plus tard. Le graveur Ad. Lalauze a su aussi tirer un bon parti de ces aquarelles, souvent peu finies et par cela même assez difficiles à interpréter.
J'aimerais à vous voir acquérir plusieurs des ouvrages d'Alfred de Vigny, toujours en éditions originales, par exemple: Cinq-Mars, 2 volumes in-8º, 1826; Servitude et Grandeur militaires, 1 volume in-8º, 1835; Stello, 1 vol. in-8º, avec 3 vignettes sur bois de T. Johannot, 1832; ses différents recueils de poésies, et surtout ses pièces de théâtre, la Maréchale d'Ancre, 1831; Chatterton, 1835; le More de Venise, 1829, toutes de format in-8º.
On recherche en ce moment les ouvrages de Stendhal (Henry Beyle); je comprends qu'on achète le Rouge et le Noir, un de ses plus beaux romans, 1831, 2 volumes in-8º; La Chartreuse de Parme, et l'Abbesse de Castro; les autres livres de ce grand écrivain sceptique me séduiraient moins. Pourtant son ouvrage, De l'Amour, paru en 1822, en 2 volumes in-12, m'a vivement intéressé. Un pareil livre, si hardi et si froidement réaliste, dut faire sensation au milieu de la littérature plate, fade ou mystique de ce moment de transition, où l'école qui se prétendait issue de nos grands classiques était à l'agonie, et où le romantisme était encore au berceau.
Quoique les différents ouvrages d'Alexandre Dumas aient d'abord été imprimés comme volumes de cabinets de lectures, sur papier médiocre, il est intéressant d'avoir ses principaux romans et ses meilleures pièces. On connaît peu son volume de début en prose: Nouvelles contemporaines, petit in-12, paru en 1826; il est d'ailleurs très rare. Henri III et sa cour, 1829, in-8º; Angèle, 1834, in-8º; Antony, 1831, in-8º; Catherine Howard, 1834, in-8º; Térésa, 1832, in-8º; sont ses pièces les plus recherchées.
Achetez les Iambes, d'Auguste Barbier, publiés chez Urbain Canel et Ad. Guyot, en 1830, in-8º. Ce livre puissant et viril est le seul du poète qui mérite d'entrer dans une bibliothèque bien composée. La première édition est recherchée.
Choisissez quelques volumes de Théophile Gautier, ce grand artiste ciseleur en poésie et en phraséologie, ce «parfait magicien ès langue française», comme l'appelait Baudelaire. Si je ne consultais que mon goût personnel, je vous dirais de commencer par acquérir non pas ses premières œuvres, mais l'un de ses recueils de poésie les plus récents, Émaux et Camées, un vrai chef-d'œuvre à tous les points de vue. La première édition, publiée en 1852, chez Eugène Didier, est un petit bijou typographique, sorti de l'imprimerie de Simon Raçon. Quelques années après, en 1858, les éditeurs Poulet-Malassis et de Broise réimprimèrent ce beau livre augmenté de plusieurs pièces. Leur édition, recherchée aujourd'hui autant que la première, est entièrement en caractères italiques, avec fleurons sur bois en tête de chaque pièce; c'est une des plus belles publications de ces intelligents imprimeurs-éditeurs.
Le premier recueil, Poésies de Théophile Gautier, paru en 1830, chez Ch. Mary, est d'une grande rareté et se vend fort cher, de même que la seconde édition de Paulin, 1833, sous le titre Albertus ou l'Ame et le Péché, titre du long poème qui termine le volume. On recherche aussi les Jeune-France, romans goguenards, 1835; la Comédie de la Mort, recueil de poèmes et poésies paru en 1838, dans le format grand in-8º; les premières éditions de ses différents autres livres, romans ou voyages; Fortunio, 1838 (très rare et l'un de ses plus intéressants romans), Une larme du diable, 1839, Tra los montes, etc., mais on s'arrache surtout les exemplaires de Mademoiselle de Maupin, 1836, 2 volumes in-8º. Dans ces derniers temps la passion des amateurs pour ce livre, lorsqu'il est broché avec les couvertures conservées, est arrivée presque à la folie.
Plusieurs exemplaires ont été vendus de 1,000 à 1,500 francs. Quoique grand admirateur du style éblouissant de Th. Gautier, de cette prose à facettes de diamants, dont le scintillement vous empêche de voir que le fond manque quelquefois, je trouve ce livre bien imparfait, toute réserve faite pour la préface, qui est un chef-d'œuvre. Je ne comprends pas qu'on le paye aussi cher. Mais allez donc parler de raisonnement à des bibliomanes, qui achètent un livre pour le seul motif qu'il est rarissime, ou encore parce que la mode l'a désigné à leur convoitise!
Si vous tenez à avoir Mademoiselle de Maupin, achetez donc la belle édition que vient de publier L. Conquet, en 2 volumes admirablement imprimés par G. Chamerot. Pour le quart du prix que vous emploieriez à acquérir l'édition originale, vous aurez un exemplaire de luxe, et je vous assure que vous serez heureux d'avoir suivi mon conseil. Vous trouverez dans cette édition une intéressante notice bio-bibliographique de M. Charles de Lovenjoul, le gentilhomme bibliophile, qui a voué à Th. Gautier, comme à Balzac et à G. Sand, une véritable admiration, laquelle n'est pas stérile puisqu'il nous donne sur ces écrivains des études remplies de documents inédits et d'aperçus nouveaux, pleins de charme.
L'édition originale du Capitaine Fracasse, parue chez Charpentier, en 1863, 2 volumes in-12, après avoir valu, pendant plusieurs années, modestement 3 fr. 50, est cotée aujourd'hui 50 ou 60 francs. C'est cher pour un livre aussi récent, mais cette fantaisie est si intéressante! Moi, j'ai acheté aussi avec plaisir la grande édition illustrée par Gustave Doré, premier tirage, de 1866.
Cela me fournit l'occasion de vous dire, mon ami, que, dans une prochaine lettre, je vous citerai un certain nombre de livres illustrés que l'on recherche maintenant et qui ont vraiment un certain mérite. Mais, auparavant, je terminerai l'énumération des principaux ouvrages de notre époque, dont les premières éditions peuvent figurer dans votre bibliothèque.