XII

LUSIEURS fois, dans le cours de ces lettres, j'ai eu l'occasion de vous parler de la mode, qui exerce son influence aussi bien en bibliophilie qu'en ce qui regarde le costume, l'ameublement, l'ornementation, etc... Je me suis souvent demandé si, dans le goût des livres, c'était, comme dans les autres branches de l'industrie ou du commerce de luxe, le producteur, le fabricant, le vendeur qui imposait ses idées, ou si c'était l'acheteur, le client, l'amateur en un mot, dont les préférences arrivaient à faire loi.

Je précise: Aujourd'hui le bibliophile, ou, pour généraliser davantage, l'acheteur de livres, recherche particulièrement les ouvrages illustrés du XVIIIe siècle et du XIXe, ou même les volumes qu'on publie actuellement à grand prix et à grand renfort de gravures; il achète aussi des romantiques, romans ou pièces de théâtre, dont j'ai eu l'occasion de vous signaler un certain nombre dans d'autres lettres. Mais il commence à négliger un peu les ouvrages plus anciens, du XVIIe siècle et des siècles antérieurs; ce qui fait la grande joie de quelques vieux bibliophiles, restés fidèles aux livres précieux de ces grandes époques, et plus sûrs désormais de trouver à de meilleures conditions les volumes qui leur manquent.

Or, il y a quelques années à peine, comme je vous l'ai dit, je crois, les livres tant dédaignés actuellement avaient une grande valeur, tandis que ceux du XIXe siècle, surtout les romantiques, se vendaient à peine au poids du papier, et on faisait fi des illustrations du XVIIIe. A cette époque-là vivaient (j'allais dire régnaient) des libraires modestes et sérieux, mais savants en bibliographie, connaissant à fond les livres anciens, leur mérite, leur rareté, leurs provenances, pour avoir étudié tout cela longuement, patiemment, on pourrait presque dire avec ferveur. Tout commerçants qu'étaient ces hommes, ils ne sacrifiaient point entièrement la science bibliographique ou la satisfaction d'apprendre à connaître les livres, au désir fiévreux de les revendre de suite, sans les avoir à peine regardés, et surtout à l'espoir d'un gain considérable, presque scandaleux, qui multiplié avec une rapidité vertigineuse aurait pu leur donner en quelques années une grande fortune. Peu de libraires de la génération précédente sont devenus riches, en effet, et beaucoup n'ont acquis qu'une aisance modeste.

Les amateurs de cette époque-là, heureux de trouver des bouquinistes avec lesquels ils pouvaient causer des livres d'un autre âge, ne songeaient guère à acheter des ouvrages modernes. Le XVe siècle avec ses précieux échantillons de la typographie naissante, le XVIe avec ses poètes, ses romans de chevalerie, ses ouvrages illustrés de gravures magistrales, et le XVIIe avec ses chefs-d'œuvre littéraires de toutes sortes, suffisaient à nos grands bibliophiles. Ils étudiaient ces œuvres de mérite chez leurs libraires, lesquels étaient eux-mêmes enchantés de faire valoir ainsi leurs connaissances et d'en acquérir d'autres quelquefois, au contact de bibliophiles aussi expérimentés qu'eux et plus érudits encore.

Ce fut l'époque des J.-J. de Bure, des Renouard, des Crozet, des J. Techener, des Potier, tous, hélas! disparus, malheureusement sans laisser de successeurs dignes de leur être comparés. Et ces libraires vécurent pendant quarante à cinquante années de notre siècle, toujours en relations familières, disons même souvent amicales, avec l'élite des amateurs français et étrangers. On vit passer successivement, dans les officines de ces hommes sans prétention, des amateurs hommes de science ou de haute lignée, comme Guilbert de Pixerécourt, Charles Nodier, Armand Cigongne, Victor Cousin, le comte de la Bédoyère, Armand Bertin, le comte de Lignerolles, le duc d'Aumale, le baron de La Roche-Lacarelle, le marquis de Ganay, Eugène Dutuit, le prince d'Essling, Yemeniz, Ambroise Firmin-Didot, lord Ashburnham, Jacques-Charles Brunet le grand bibliographe, le comte de Lurde, le baron J. Pichon, et plusieurs autres qui donnèrent au goût de la bibliophilie un élan jusqu'alors inconnu. Bien peu de ceux-là survivent hélas!... mais les uns et les autres ont droit à l'expression de nos sympathiques respects et de notre admiration; il est regrettable que la tradition adoptée par eux en bibliophilie n'ait pas été suffisamment conservée par la génération actuelle d'amateurs.

Tout change en ce monde, et ces mots fatidiques paraissent donner une explication suffisante aux variations du goût des bibliophiles. Cependant tâchons d'en découvrir les motifs. Notre siècle est incontestablement le siècle de l'argent et du papier, l'un faisant valoir l'autre ou l'anéantissant tour à tour. Les anciens bibliophiles, presque tous gentilshommes ou propriétaires, écrivains ou artistes, n'avaient aucunement l'idée de spéculer sur leurs collections, pas plus sur les livres que sur les tableaux ou les objets d'art. Ils achetaient les livres anciens qui leur plaisaient, sans arrière-pensée d'agiotage ou de bénéfice, et ne payaient pas très cher d'ailleurs même les plus beaux ouvrages. Et comme le nombre de ces amateurs était alors passablement restreint, la rivalité entre eux était moins grande et les volumes anciens revenant alternativement en circulation étaient suffisants pour les satisfaire. Peu à peu le nombre des bibliophiles s'étant accru, et les desiderata ne portant toujours que sur les beaux et bons livres des trois siècles passés, il en est résulté une plus grande rareté de ces ouvrages et une hausse dans leur prix.

Là comme à la Bourse et comme partout où il s'agit de mouvement ascensionnel des prix d'objets quelconques, ou de valeurs financières, la spéculation est venue pour profiter du mouvement, que les libraires ne pouvaient qu'encourager dans leur intérêt. Les spéculateurs ont réussi pendant quelques années à maintenir et à accentuer la hausse, qui est arrivée jusqu'à l'exagération. Le goût des livres n'était plus dès lors une satisfaction douce et calme comme autrefois, c'était une véritable névrose. Or, comme les névroses, surtout celles qui affectent le cerveau, se résolvent par une catastrophe finale ou un ramollissement du système intellectuel, la spéculation sur les livres devait elle-même avoir une mauvaise fin. C'est ce qui est arrivé; une baisse importante s'est produite en quelques mois, et a atteint en général les ouvrages surfaits.

Autre motif: les financiers qui s'étaient mis à acheter des livres ont tous été plus ou moins atteints, soit directement par le krach financier, soit par ses conséquences, et leur retraite immédiate comme acheteurs de livres a encore fait accentuer la baisse.

Mais pendant que les grands acheteurs faisaient des folies sur les livres anciens, des bibliophiles plus modestes, de jeunes amateurs, suivant la mode du jour ou suivant leurs goûts, s'étaient mis à acheter aussi, et, ne pouvant ou n'osant encore aborder les volumes cotés très haut à la «bourse des livres», avaient songé à collectionner des ouvrages modernes, qui étaient encore à bon marché quoiqu'ils fussent intéressants.

C'est alors que quelques libraires intelligents et encore peu lancés eux-mêmes, parce qu'ils avaient moins d'argent que les gros matadores de la librairie, ont eu l'idée d'encourager chez les jeunes amateurs ce goût des livres modernes. Ils se sont chargés de faire sortir les plus beaux et les plus intéressants d'entre ces derniers des recoins ou des bibliothèques de province où ils avaient été oubliés. De belles collections modernes se sont ainsi formées et, la mode aidant, un certain nombre de bibliophiles anciens ont suivi les nouveaux sur ce terrain. La rivalité existant ici comme autrefois, tant parmi les amateurs que parmi les libraires, les livres modernes ont acquis eux-mêmes une certaine valeur.

On peut constater même que plusieurs ouvrages de notre époque se vendent maintenant plus cher que de beaux livres anciens. Je regarde comme inutile de vous les rappeler ici, vous les ayant cités à peu près tous dans le cours de mes lettres. Vous vous rappelez même sans doute que j'ai traité de folie l'exagération du prix de quelques-uns de ces volumes, chose dont je me repens presque aujourd'hui, car je crois qu'il n'existe vraiment pas d'amateur sans un grain de cette folie, dont Érasme fit autrefois un si éloquent éloge.

Il faut espérer que, comme en philosophie, l'éclectisme va ramener dans le sein de la bibliophilie des idées moins exclusives, et que nous allons revoir se former d'intéressantes bibliothèques, composées de beaux et bons volumes de toutes les époques. On verra ainsi chez nos amateurs érudits, sensés et délicats, les beaux manuscrits du Moyen Age ou de la Renaissance s'élever sur leurs rayons, non loin des meilleurs ouvrages de notre époque de progrès et de science, en laissant une large place aux superbes monuments de la typographie du XVe siècle, du grand art du XVIe, de l'élévation de pensée et de style du siècle de Louis XIV et aux petits chefs-d'œuvre d'illustration gracieuse et légère du XVIIIe siècle. C'est la grâce que je vous souhaite, mes frères en bibliophilie ou en librairie!