XVII

A rénovation de la reliure à notre époque est due peut-être autant à la délicatesse du goût des bibliophiles modernes qu'à l'habileté des relieurs eux-mêmes. En effet, pendant la période de décadence que je vous ai signalée, surtout depuis la Révolution jusqu'au règne de Louis-Philippe, peu de belles bibliothèques s'étaient formées, peu de vrais amateurs avaient existé. Une collection de livres précieux était une satisfaction de grand luxe, que pouvaient seuls se donner autrefois la noblesse et les grands financiers. Et comme après la Révolution tout s'était démocratisé, la noblesse de race n'existant plus guère, la noblesse d'argent (!) n'existant pas encore, et la bourgeoisie n'étant pas alors assez riche pour songer à des dépenses superflues, tout ce qui était objet d'art attirait peu l'attention: les livres et les reliures devaient aussi subir cette crise.

Mais après 1830, la situation financière étant devenue meilleure, la haute bourgeoisie qui s'enrichissait, la noblesse qui avait conservé sa fortune ou en avait obtenu la restitution, se remirent à acquérir des objets de luxe. Une certaine rivalité excita l'émulation des amateurs, et, l'amour-propre s'en mêlant, chacun voulut avoir les plus beaux livres, ou les plus beaux tableaux, ou les plus beaux bronzes, ou les plus beaux marbres, etc... Les bibliophiles, dont le goût se formait au contact des beaux livres anciens, commencèrent à donner leur avis et ensuite à imposer leurs idées aux relieurs, lesquels firent de leur mieux pour contenter des clients devenus très sérieux et déjà difficiles.

Les progrès de la reliure ne se sont point arrêtés et de nos jours cet art est arrivé à atteindre une grande perfection.

Ce fut d'abord Purgold,—le contemporain de Simier et surtout de Thouvenin,—qui recommença à donner un plus grand soin au travail matériel, au «corps d'ouvrage», dans la reliure en maroquin. Bon ouvrier lui-même, il sut s'entourer de gens habiles, et c'est de son atelier que sortit Bauzonnet dont le nom devait faire époque dans les annales de la reliure, surtout accolé à celui de Trautz son successeur, qui dépassa encore le maître.

Les reliures de Purgold étaient «à dos plat» comme celles de ses prédécesseurs, mais elles offraient plus de solidité et plus de fini dans l'exécution. Son élève, Bauzonnet, réforma graduellement ces dos, qui manquaient peut-être de grâce, tout en étant très commodes et en facilitant l'ouverture des volumes. Il les arrondit peu à peu et en amincissant légèrement les cartons il donna aux reliures un cachet plus élégant.

Ce fut lui aussi qui commença à remettre à la mode l'emploi des petits fers pour l'exécution de la dorure, tandis que depuis de longues années on se servait presque toujours de plaques gravées frappant d'un seul coup l'ornementation de chaque plat, ce qui était plus expéditif mais moins gracieux. On n'a plus conservé l'habitude d'employer ces plaques que pour les livres d'étrennes ou de distributions de prix.

Lorsque Trautz devint chef de l'atelier de Bauzonnet, il accentua encore la forme ronde pour le dos des reliures, ce qui leur donna une consistance qu'elles n'avaient pas eu depuis Du Seuil, Boyet et Padeloup. Mais ce qui fut une grande qualité chez ces maîtres devint un défaut chez Trautz, car les volumes reliés par ce dernier, surtout ceux qui sont de petit format et épais, s'ouvrent difficilement, tant le dos est rond et serré, tandis que les reliures anciennes de ceux que nous venons de citer s'ouvrent très bien.—Il faut dire, non sans malice, que plusieurs amateurs bibliomanes ont attaché peu d'importance à ce défaut, qu'ils ont même considéré comme un progrès, n'éprouvant jamais, sans doute, le besoin d'ouvrir leurs livres.

Mais heureusement Trautz a eu un mérite autrement sérieux. Plus spécialement doreur que relieur, lorsqu'il était ouvrier dans l'atelier de Bauzonnet, il avait eu l'occasion de perfectionner son art, en exécutant l'ornementation de reliures de grand luxe, destinées à de riches amateurs. Devenu à son tour chef de maison, il continua à se réserver la dorure, en prenant des ouvriers habiles pour exécuter le travail matériel de la reliure, préparer ou plutôt parer le maroquin, endosser et couvrir. Mais l'œil du maître veilla toujours sur l'ensemble, et c'est grâce à ces soins minutieux donnés à tous les travaux sortant de son atelier, que ses reliures ne tardèrent pas à être fort prisées de la plupart des bibliophiles.

Plusieurs relieurs actuels, mais surtout Thibaron et Cuzin, procèdent immédiatement de Trautz; le premier fut son ouvrier et le second s'attacha à prendre ses bons principes, qu'il appliqua ensuite fort habilement. L'un et l'autre sont actuellement de très bons relieurs.

Je tiens à mentionner tout spécialement, à côté de Trautz, un artiste qui existe encore et dont le nom et les travaux vivront avec un certain éclat, quoi qu'en aient dit quelques amateurs trop exclusifs. Je veux parler de Lortic, à qui il serait injuste de ne pas attribuer une large part dans la renaissance de la reliure et surtout de la dorure. Contemporain de Trautz-Bauzonnet, quoique plus jeune, Lortic fut un rival sérieux, et il faut dire que si des bibliophiles lui préférèrent Trautz, il eut aussi un grand nombre de partisans. D'abord Lortic exécuta des reliures beaucoup plus importantes, dans lesquelles il fallut dépenser une bien plus grande science de composition et une bien plus grande habileté d'exécution que pour celles de Trautz.

Lortic, très bien secondé par ses fils (qui lui succèdent aujourd'hui), créa un grand nombre de dessins, souvent fort compliqués, et les exécuta avec succès. Si l'on a pu lui reprocher quelques incorrections de style, on aurait bien dû aussi mettre en balance la difficulté de trouver une ornementation essentiellement appropriée au genre du livre ou à son époque. On lui demanda des reliures très riches, très ornées, très brillantes, il trouva dans son imagination le modèle de ces reliures, tout en tenant compte autant que possible de la nature des volumes ou de leur âge. On voyait à l'Exposition universelle de 1878 plusieurs reliures d'une grande richesse, faites par lui et à l'exécution desquelles ses fils avaient largement collaboré.

La plupart de ses ornements à mosaïque sont des créations, et les dessins en sont nombreux. Reprochez-lui maintenant quelques fautes de goût, trouvez mauvais qu'il surcharge de dorure toutes ses œuvres, vous le pouvez. D'autres vous répondront que c'est là un genre à part, que ce genre plaît à beaucoup d'amateurs, et qu'en somme un artiste original est toujours plus méritant qu'un habile copiste.

Trautz a montré beaucoup de goût dans l'exécution de presque toutes ses reliures; sa manière de dorer était excellente et donna des résultats superbes; son ornementation avait un grand caractère; tout cela est vrai, soit; c'est bien à considérer, et les bibliophiles ont raison d'estimer des travaux aussi parfaits. Mais Trautz n'a rien ou presque rien créé; il a imité les meilleurs artistes anciens, dont il a su choisir les beaux échantillons. Il a composé ses grandes dorures en s'inspirant des superbes compartiments à entrelacs du relieur de Jean Grolier, ou des ornements à volutes et à feuillages des Nicolas Ève et Clovis Ève. Ses belles dorures au pointillé ou au petit fer microscopique sont souvent copiées sur des reliures de Le Gascon. Il a pris à Padeloup et à Derome les modèles de ses plus importantes mosaïques. Et tout cela est arrangé avec une habileté remarquable; c'est ce qui fait son principal mérite, et c'est aussi sans doute pour cela que les grands bibliophiles, dont le goût est très classique, dont l'œil est habitué aux belles œuvres des anciens relieurs, ont accordé au disciple fidèle de ces artistes une telle préférence.

On peut encore citer comme bons relieurs, quelques-uns de l'époque de Trautz et de Lortic, par exemple Niedrée, Duru, Capé, et parmi les nouveaux, Motte, successeur de Trautz, Cuzin, Thibaron, Lortic frères, successeurs de leur père, Marius-Michel et fils, d'anciens doreurs qui se sont mis depuis quelques années à relier, Mme Reymann, Amand, Chambolle, successeur de Duru, David, etc. Quelques-uns font surtout de la demi-reliure d'amateur, avec dos et coins de maroquin, et ils excellent en ce genre; ce sont: David, Roussel, Raparlier, Affolter, Mme Brany, Smeers, etc ... Quel que soit le relieur que vous choisissiez entre tous ceux-là, vous aurez de bon travail, pourvu toutefois que vous ne le pressiez pas trop; car, chez de tels ouvriers, les reliures ne se font pas par douzaines ou par grosses, comme dans les ateliers spéciaux où les volumes sont reliés presque à la vapeur, par des moyens mécaniques.

En général il faut que vous ayez la patience d'attendre au moins six mois à un an pour des reliures pleines en maroquin, bien faites, et au moins deux mois pour des demi-reliures. En voici la raison: les bons relieurs n'ont pas autant d'ouvriers que les relieurs de commerce; ils n'en ont pas moins beaucoup de clients et des clients difficiles, ce qui les force à travailler lentement, pour soigner leurs œuvres. Ensuite ils commencent leurs reliures par séries d'un même genre, par trains, comme ils disent, de quarante ou cinquante, ou cent, suivant leur personnel. Chaque partie de la reliure de ces volumes s'exécute en même temps pour tous, et quand toute la série est terminée, on en commence une autre. Quand vous donnez des livres à relier, il est évident que plusieurs séries ont pris rang avant vous; vous devrez attendre le train dans lequel passeront vos volumes. Et pour que les reliures soient réussies, il faut que le collage de chaque partie soit très sec avant de passer à une autre partie; c'est ce qui fait que l'ensemble du travail exige un temps assez long.

Un grand ennui, qu'il fallait subir quand on donnait un livre à relier chez Trautz-Bauzonnet, par exemple, c'était d'attendre souvent plusieurs années. Cet artiste n'avait qu'un ouvrier et par conséquent produisait peu, voulant tout voir et repasser par lui-même.

Voici, mon ami, quelques recommandations bonnes à vous rappeler, quand vous ferez relier un volume. Lorsque vous commandez une reliure pleine,—entièrement recouverte de maroquin ou de veau,—faites rogner légèrement les tranches, pas plus qu'il ne faut pour les dorer. Si c'est une demi-reliure que vous désirez, avec coins en maroquin comme le dos, ne faites rogner que la tranche supérieure, qui devra être aussi dorée, tandis que les autres tranches resteront à leur état naturel, avec marges intactes. Ceci est le grand genre de notre époque.

Il est de mode aussi de relier avec le livre la couverture entière de la brochure, de sorte que le volume reste sous le maroquin, tel qu'il a paru. J'approuve ce système, qui s'explique seul lorsqu'il s'agit de couvertures illustrées de gravures, lesquelles sont curieuses à conserver; et pour faire comprendre qu'on garde même des couvertures simplement imprimées, il faut dire qu'elles contiennent souvent des renseignements qu'on ne trouverait pas ailleurs. A notre époque de documents précis et méticuleux, quelques mots ou quelques lignes ont parfois de l'importance.

Faites relier en plein maroquin les ouvrages d'un réel mérite littéraire, soit anciens, soit modernes, et pour ces derniers choisissez autant que possible des exemplaires imprimés sur papier supérieur. Cela a été fait et se fait encore pour la plupart des volumes publiés de nos jours, comme cela se faisait autrefois pour quelques ouvrages les plus intéressants.

Les livres de travail demandent de bonnes et solides reliures, avec dos et coins de maroquin et plats en carton recouverts de papier. (La toile ou la percaline estampées à froid ou dorées, comme recouvrement des plats, n'ont aucun cachet et ne se mettent que sur les livres d'étrennes pour enfants ou de distributions de prix.) Les romans, les poésies, les critiques, les biographies, doivent être aussi reliés de la même façon. Cependant je vous engage, en ce qui concerne les volumes auxquels votre goût et le sentiment du public assignent un mérite hors ligne, qui sont destinés par cela même à acquérir une plus grande valeur, à les faire provisoirement cartonner d'une certaine façon, qui les conserve presque intacts. Cela vous permettra plus tard de leur donner la reliure qui leur convient, quand, l'opinion et le temps ayant consacré votre goût, vous serez décidé à en faire la dépense. Dans ce cas, je vous conseillerai de vous adresser à un relieur spécialiste, nommé Carayon, qui a trouvé le moyen de donner à des cartonnages de ce genre un caractère aussi gracieux qu'original. D'autres relieurs, par exemple Pierson, Lemardeley, Gayler-Hirou, Pouillet, Raparlier, les exécutent aussi avec soin.

Voici une anecdote sur la reliure, pour terminer cette lettre. Un relieur m'a raconté qu'ayant été autrefois appelé par M. Thiers, pour prendre un certain nombre de volumes de divers formats, le grand historien le conduisit devant un rayon de sa bibliothèque, dont il lui fit mesurer l'écartement, en lui disant: «Arrangez-vous pour que tous les volumes soient rognés de façon à entrer dans ce rayon.—Mais, Monsieur, les in-12 seuls pourront entrer ici, et pour les in-8 ce sera impossible.—Comment, impossible! s'écria l'homme d'État, je les ai mesurés, et en les réduisant à la taille des in-12 cela ira fort bien; il suffit qu'on puisse lire le texte; les marges ne signifient rien.»

Je ne vous engage pas, mon ami, à suivre l'exemple de cet illustre niveleur de volumes, qui faisait abattre des marges, comme le Grand Cardinal faisait abattre des têtes, quand elles étaient trop hautes et qu'elles le gênaient. Cela prouve qu'on peut être un écrivain éminent et un habile politicien sans être bibliophile; mais cela ne prouve pas qu'un bibliophile ne puisse être un grand homme. Jacques-Auguste de Thou, Richelieu, Colbert, le prince Eugène de Savoie, aimaient les livres et les faisaient relier avec luxe; ce n'étaient pas là des pygmées, je pense!