QUELQUES VILLES


[CHAPITRE PREMIER]

VARSOVIE

Je n'ai eu de la Pologne russe et de sa capitale que des visions rapides, bien que souvent renouvelées. Je n'ai donc pas la prétention de connaître Varsovie. Mais, les impressions qu'elle m'a faites ont varié, à mesure que je pénétrais mieux la Russie. D'abord, cette impression a été déplorable : je ne pouvais pardonner à Varsovie de n'être ni franchement russe ni franchement européenne, et, je m'irritais peut-être, inconsciemment, de la voir s'interposer entre l'Allemagne si connue, et la Russie que je découvrais. Mais, peu à peu, j'ai, sinon mieux compris, du moins mieux deviné la grande ville polonaise. Les progrès d'embellissement qu'elle a réalisés sont surprenants. J'ai vu naître en quelque sorte, d'année en année, tout un faubourg, et j'ai vu sous mes yeux la ville se repaver, se reconstruire çà et là, se couvrir de tramways rapides, prendre l'allure, enfin, et la physionomie d'une vraie grande ville occidentale. En outre, il est venu un temps où j'ai eu moins de goût que jadis pour les lenteurs et les incommodités de Moscou : j'ai trouvé alors quelque plaisir à pénétrer dans Varsovie. Enfin, je me suis accoutumé à ne plus juger une ville d'après une seule impression agréable ou hostile, et alors, j'ai dû rendre justice à la puissante activité qui se déploie dans la capitale de la Pologne russe. Je n'ai plus aujourd'hui, comme jadis, un frémissement d'impatience, lorsque je traverse certaines rues sordides du faubourg de Praga, et, au lieu de m'irriter lorsque je circule dans le centre de la ville, j'y examine avec intérêt ce que j'y puis distinguer de la vie qui passe. A l'injuste défiance de mes premiers voyages, s'est substituée une sympathique curiosité.

Pourtant, il me semble toujours que l'on se sente mal à l'aise, ici, entre trois populations distinctes qui s'observent et se haïssent : les Polonais, les Russes et les Juifs. Pas de fusion entre les vainqueurs et les vaincus : les Polonais—et c'est là le plus beau trait de leur caractère indécis—n'ont pas désarmé. Eux qui se sentent si près de l'Occident libéré, de l'Occident qui marche, qui travaille, qui écrit, qui lit, qui parle, à sa convenance et dans la langue qui lui plaît, ils sentent vivement ce qui manque à la Russie, et ce qui leur manque à eux dans l'intérieur des frontières russes. Ils sont ainsi amenés à exagérer les défauts russes et à en souffrir plus que de raison. Ils se croient infiniment supérieurs à ceux qui les ont écrasés à coups de talon, ils ne sauraient juger leur vainqueur avec liberté d'esprit. Ils repoussent ou méprisent tout ce qui est russe ; ils affectent d'ignorer la langue sœur ou bien l'écorchent dédaigneusement.

Les Russes rendent aux Polonais haine pour haine, mépris pour mépris. Il m'est arrivé plusieurs fois de reprocher aux Moscovites leur manque de générosité envers le vaincu brutalement terrassé ! ils répondaient tous : «Que voulez-vous faire avec un tel peuple !» Le plus grand reproche qu'ils adressent aux Polonais, c'est de n'être pas Russes ; ils leur en veulent aussi d'avoir les yeux fixés sur l'Occident et non sur la naissante civilisation du vainqueur. Les Russes, en Pologne, sont plus dépaysés qu'à l'étranger ; ils ont beau n'en rien dire, se fréquenter entre eux, courir les plaisirs de la grande ville, ils sentent bien qu'ils ne sont pas chez eux, et ne tardent pas à s'ennuyer. Mille petits détails leur font sentir la résistance du peuple, et, si les petites gens n'ont pas, à leur égard, la hauteur dédaigneuse qu'affecte une partie de la bonne société, les sentiments de ces humbles n'en éclatent pas moins à toute occasion. Un jour je marchandais quelque menu objet à une jeune fille dans une petite gare polonaise : elle me disait et me répétait le prix en polonais ; ne comprenant pas, je lui dis en russe : «Mais je ne suis pas Russe, moi ! dites-moi le prix dans une langue que je comprenne !» La jeune fille sourit, et, sans hésiter (ce qui prouve qu'elle savait bien la langue), me fit en russe la réponse que je demandais.[22]

[22] Il paraît que la Finlande oppose maintenant à la Russie la même résistance et la même hostilité passives.

Entre les Polonais et les Russes, pullulent les Juifs. Les Juifs polonais sont les plus malheureux représentants de la race errante. Le Juif ne peut prospérer, se décrasser, devenir presque semblable aux hommes d'Occident, que là où il est à peu près isolé dans un milieu étranger. C'est pour cette raison que l'Europe leur sert de crible, et qu'en passant de Varsovie à Berlin, de Berlin à Paris, de Paris à Londres, ils perdent peu à peu la plupart des traits qui nous les rendent antipathiques. Mais, dans les agglomérations juives de la Pologne, la misère, la saleté et l'abjection règnent en maîtresses. Trop nombreux pour ne pas se faire tort dans leur pauvre commerce, trop fiers pour se mêler à ces chrétiens méprisés qui les dominent, ils continuent à vivre dans la tradition séculaire de leur négoce, de leurs mœurs et de leur costume. Le salut, pour eux, est dans la fuite : l'Europe les formera, ils deviendront médecins célèbres en Allemagne, officiers et préfets en France, lords-maires à Londres, gros banquiers partout. Mais s'ils restent sur la terre natale, ils continueront à porter la longue lévite qui traîne sur les pieds, la casquette de soie et l'accroche-cœur sur la tempe, qui les font reconnaître dans toute la Pologne. On se figure malaisément combien ils sont sales, quand ils circulent dans les rues basses de Varsovie, et combien aussi ils font parfois pitié. Ils ne la mendient pas, cette pitié, car leur orgueil égale leur courage ; mais la compassion, parfois, nous échappe malgré nous...

Varsovie, partagée entre deux races et entre trois nations ennemies, manque d'unité, de cohésion ; mais, sous peine d'être injuste, on ne saurait oublier que la ville est, en somme, un poste avancé de l'Occident vers le monde russe. Ses défauts sont incontestables, mais ils s'atténuent chaque jour, sous la poussée commerciale qui fait se presser dans ses murs des représentants de toutes les nations de l'Europe.


[CHAPITRE II]

ODESSA

Odessa est une charmante cité, qui ressemble à s'y méprendre à une ville de nos pays : rues droites, magasins, étalages, pavage soigné, autant de traits qui la distinguent des ordinaires villes russes. Elle s'étale sur une hauteur qui domine la mer, et de sa délicieuse promenade, le Boulevard, on voit au loin un golfe bleu pointillé de voiles blanches. C'est un ravissant coup d'œil, et la ville plaît dès l'abord.

Odessa est toute récente ; sa fondation date d'un siècle à peine ; sur l'emplacement d'une bourgade turque, une cité marchande s'est développée, qui croît et prospère. Malheureusement, à qui cherche ici des impressions russes, elle n'offre presque rien : cette ville qui charme un Moscovite las de son pavé pointu et de ses rues tortueuses, déconcerte un touriste venu ici pour faire diversion aux monotones souvenirs des grandes villes de l'Ouest. Odessa, malgré tous ses avantages et son incomparable site, n'a rien du charme pénétrant d'une vraie ville russe. D'ailleurs, elle est si peu russe ! Sur trois cent mille habitants, il y a cent mille Juifs et vingt mille étrangers. On chercherait en vain dans ses rues la population avenante à laquelle les villes du centre vous ont accoutumé. Des étrangers partout ; quant aux Juifs, ce ne sont plus ici de ces humbles et sales Juifs polonais dans leur éternelle lévite, avec leur casquette et leur accroche-cœur ; ce sont des messieurs et des dames, de gros marchands, ventrus, nasus, et extraordinairement impudents. Un juif d'Odessa qui a ventre sur rue est le plus insolemment orgueilleux de tous ses coreligionnaires : l'audace et la suffisance lui poussent avec l'embonpoint. Toutefois, la population juive aisée fait ici bon ménage avec les Russes, commerçants et fonctionnaires : l'antisémitisme de plus d'un tchinovnik va jusqu'au million—exclusivement.

Odessa, ville frontière, puisqu'elle est un port, fait sentir très vivement au nouvel arrivé la puissance du gratte-papier et de la police en Russie. Une petite aventure que j'ai subie peut servir à montrer ce qu'est, loin du centre, l'administration russe.

J'arrivais avec un fusil de chasse qui, mentionné sur mon passeport, avait traversé sans encombre les douanes suisse, autrichienne, serbe, bulgare (en dépit de la rigueur des gendarmes de M. Stamboulof) et roumaine (en dépit de la misère du préposé à la douane du Giourgiou). Notre navire, à peine ancré en rade, est accosté par six ou sept tchinovniks (fonctionnaires) qui s'installent au salon, autour de quelques bouteilles de bière, tandis qu'un employé subalterne vérifie lentement les passeports. Nous avons l'air d'une bande de prisonniers aux mains de gardes-chiourme indifférents. Au bout de deux heures d'attente, on nous permet enfin d'accoster à quai. Visite de douane, plutôt aimable ; mon fusil, dans sa boîte, eût passé sans encombre, s'il n'eût été mentionné sur mon passeport : cela m'apprendra à trop bien respecter la loi ! Un conciliabule a lieu entre deux officiers de douane ; un vieux qui boite va aux renseignements, et revient pour m'intimer l'ordre de laisser mon fusil entre ses mains.—Mais un reçu ?—Nous ne donnons pas de reçus ! Que me faut-il faire ?—Voir le gouverneur.

Le lendemain, à l'audience du général Z., gouverneur militaire d'Odessa. Autour d'une grande salle, nous sommes assis sur des chaises ; des messieurs sont là, des dames en toilette, des moujiks, des Juifs. Entre le gouverneur, petit, sec, l'air dur—suivi de deux secrétaires. Tout le monde se lève. S'adressant à chacun, à tour de rôle, le général demande à son interlocuteur, qu'il tutoie, s'il est mal mis, l'objet de sa requête. L'homme ou la femme répond en tremblant.

—Et toi ?

—Excellence, je viens vous supplier...

—Et ta pétition ? elle n'a pas de timbre ! (Chaque pétition doit être munie d'un timbre de 80 copecs, environ 2 fr. 50.)

—Je ne savais pas...

Vone otsouda ! (Fiche-moi le camp !)

—Et toi ?

C'est une femme juive, proprement mise ; elle vient demander un sursis pour son fils qui est expulsé d'Odessa en vertu de la nouvelle loi[23]. Elle est digne dans sa douleur suppliante. Le général fronce le sourcil.

[23] La scène se passait en 1893.

—J'en ai assez de tous ces chiens de Juifs... Non ! vous dis-je !

—Excellence, c'est que...

—Taisez-vous !... qu'est-ce que cela signifie ? allons, fichez-moi le camp !

C'est le tour de mes voisins : une mère et son fils, encore des Juifs. En s'approchant, le général remarque que le jeune homme a un regard étrange, et baisse la tête d'une façon singulière ; il fait brusquement un pas en arrière, et, d'une voix tonnante : «Et toi ! qu'est-ce que tu regardes ? je veux qu'on me regarde en face, quand je parle !»

—Excellence, mon fils est aveugle, dit la femme...

Le général, rassuré, prend la pétition qu'on lui tend et la donne à un secrétaire.

La revue des solliciteurs continue autour de la salle muette, où tonnent, par instants, de furieux éclats de voix. Le général disparaît enfin, et, tandis que la chambre se remplit d'une nouvelle foule résignée, un employé m'apporte un papier sur lequel il me fait coller pour cinq francs de timbres : c'est fini, j'aurai mon fusil.

En quelques bonds, je suis à la douane : il est midi. Je montre le permis du gouverneur.

—Revenez dans une heure, me dit-on, ces messieurs déjeunent en ce moment.

Le règlement ne prévoit pas ce déjeuner ; mais rien à dire : j'attends. Une pluie d'orage survient, et je regarde tomber la pluie. Enfin, vers une heure, le vieux douanier qui a pris mon fusil hier, se montre dans un couloir. Je vais à lui avec mon papier.

—Votre fusil est dans les magasins, dit-il. Il faut aller le peser, mais nous ne pouvons faire ça en ce moment, voyez...

Les magasins de la douane ne sont séparés des bureaux que par une rue en pente ; seulement, lorsqu'il pleut, cette rue, qui mène à la mer, sert de déversoir à tous les caniveaux de la ville ; c'est-à-dire qu'elle se transforme en un torrent dans lequel un homme se noierait. L'eau boueuse descend bruyamment de la ville haute, et le port entier en est inondé... Au bout d'une demi-heure, pourtant, des cochers s'y aventurent, et établissent, moyennant un bon prix, le va-et-vient d'un bord à l'autre de la rue. Je loue un fiacre pour traverser mon douanier et moi-même. Au milieu des caisses de toutes sortes, mon fusil se retrouve ; on l'a si brutalement manié qu'il s'est bosselé dans son étui. N'importe, on le met sur la balance, malgré mes protestations, pour le peser avec sa boîte ; on ne m'autorise même pas à retirer des poches ménagées sur les côtés, divers objets lourds que j'avais placés là de peur d'accident, entre autres un presse-papier : «Nitchévo ! nitchévo !» répondent ces messieurs à toutes mes protestations. Le fusil, grâce à ces additions, se trouve peser un poids énorme : le bon douanier en sourit d'aise.

Ensuite, je repasse à la douane. Là, durant deux heures et demie, j'erre de guichet en guichet, attendant que mes papiers soient visés à tour de rôle par une dizaine d'employés. Quelqu'un, à la fin, prend pitié de moi : «Venez», dit-il. Il s'approche d'un guichet.

—N'avez-vous pas le dossier de monsieur ? et il fait voir quelques pièces blanches que je viens de lui remettre...

En dix minutes, grâce à ces pourboires, mes papiers étaient sortis des dossiers, où on les avait enfouis à dessein, et la dernière signature était donnée. Il me restait à payer les droits de douane pour un fusil dont les canons datent de trente ans ; ces droits se montaient modestement à 57 francs : «Vous avez de la chance, me dit le caissier, qu'on ne vous applique pas le tarif allemand, il est triple du vôtre !» Le caissier attendait, sans doute, une effusion de reconnaissance...

En sortant, je découvris au fronton du bâtiment de la douane une statue. J'eus le temps de l'examiner et d'y reconnaître une statue de Mercure !

Voilà le souvenir qui me reste du Marseille russe...


[CHAPITRE III]

KIEF

Kïef, la ville sainte, s'étage sur de grasses et voluptueuses collines, au bord desquelles le Dnièpre roule mollement son flot bleu. Moscou a une beauté triomphante, et nous subjugue par ses splendeurs et ses débauches de coloris ; la beauté de Kïef est charmeuse ; elle ne nous brusque pas, elle enlace doucement le cœur. Il semble que sur cette ville flotte une atmosphère de grâce et de plaisance dont les plus insensibles même se sentent enveloppés. D'où vient ce charme étrange ? Il est, en Russie, d'autres villes qui dominent un large fleuve et une plaine fertile ; pas une, pourtant, ne donne l'impression délicate de Kïef la ville sainte. Il semble qu'un peu de la vivacité sympathique et douce des Petits-Russiens soit passée dans leur capitale, et se manifeste à nous par ces verdures tachetées de blanc, par ces églises aux flamboyantes coupoles d'or fin, par ce fleuve bleu qui s'épand au loin dans une plaine luxuriante, par ce ciel éclatant et clément et doux. L'horizon n'a que des nuances tendres et fondues, rien de heurté ; l'air est léger, la vie calme et gaie. On est loin de l'avidité qui dresse autour des villes modernes son armée d'usines, et loin aussi de la résignation un peu apathique de la Russie septentrionale. Kïef est une ville de sourires et de chansons fredonnées : la gaîté trop bruyante, aussi bien que la tristesse, dans son cadre mollement gracieux, ferait tache.

Le détail exact de toutes ces grâces paraîtrait insignifiant ; beaucoup de murailles blanches et de toits rouges parmi la verdure, beaucoup d'églises fleuries de leurs coupoles multicolores ; n'est-ce pas là ce qu'on retrouve dans toutes les villes russes ? Nijni-Novgorod, à tout prendre, a plus de pittoresque grandeur que Kïef ; mais ce n'est pas Kïef, la ville sainte épanouie, où tout n'est que douceur et harmonie : l'horizon, le ciel et les hommes.

J'ai vu plus d'une fois, du haut du Kremlin de Nijni, le crépuscule tomber sur la Volga : l'impression était grandiose et sévère. Mais, regardez à Kïef, du haut du mont Saint-Vladimir, le couchant jeter sur le Dnièpre ses flammes changeantes ; l'impression est infiniment calme ; la tombée du soir ne semble pas interrompre une journée d'activité fiévreuse ; on dirait plutôt qu'elle vient ouvrir de nouvelles merveilles, et la foule attend, paisible, l'épanouissement d'une de ces adorables nuits petites-russiennes que Gogol a célébrées. Peu à peu, le sombre se fait sur la plaine ; le fleuve y met encore longtemps une traînée de lumière ; puis il s'éteint lui-même, et l'on n'aperçoit plus, dans le silence des choses, que des barques à vapeur qui passent et repassent en vomissant des étincelles.

La Lavra (couvent) de Kïef est la plus sainte du pays russe. Les pèlerins, durant toute l'année, y affluent par milliers. Pour nous, ce monastère n'a rien de bien spécial : un amas d'églises sombres où l'or et l'argent étincellent sous la lumière des cierges ; dans la pénombre, des formes debout, qui se signent et font des révérences ; c'est là le caractère de toutes les églises russes, d'un bout à l'autre de l'Empire. Je ne veux point m'attarder à décrire ce flamboiement de métaux précieux dans les iconostases tous pareils. Je préfère noter mes impressions de flâneur.

... Sous la porte voûtée qui ouvre sur la rue, un moine est assis, longue barbe et longs cheveux, soutane crasseuse. Près de lui est un seau de métal ; il tient dans la main un gros pinceau à détrempe. Un fidèle s'approche ; le moine, avec nonchalance, mouille son pinceau et en peinturlure le front du moujik ; celui-ci se signe dévotement et s'en va ; un autre prend sa place... Pratiques, les moines russes !

La grande curiosité de la Lavra de Kïef, ce sont les grottes de Saint-Antoine et de Saint Théodose, étroits couloirs creusés dans la pierre noirâtre. Un moine vous y précède, tenant à la main un petit cierge, et citant, tous les deux ou trois pas, le nom des saints qui sont enterrés dans l'épaisseur de la paroi.

Le moine qui me guide est tout jeune ; il a de longs cheveux blonds et une jolie figure douce.

—Saint Anselme ! fait-il, en me désignant un enfoncement dans la muraille ; puis il ajoute, se retournant à demi vers moi dans l'étroit couloir où son cierge fait des ombres : Et vous, d'où venez-vous donc ?

—De Paris !

Saint Vladimir ! saint Cosme ! fait le moine, sans arrêter sa marche. Saint Grégoire !... De Paris ! reprend-il pensif ; c'est loin cela ?

—C'est très loin.

—Saint Nicolas !... Et où ça se trouve-t-il ? Au delà du Caucase, sans doute ?

—Non ! de l'autre côté, au delà de l'Allemagne, au delà de l'Autriche, dis-je, ne sachant trop que répondre à cette bizarre géographie.

—Saint Athanase ! saint Basile !... C'est bien loin !... En quel pays est-ce, cela, Paris ?

—C'est en France ; je suis Français.

—Ah ! Et, les Français, sont-ils chrétiens ?... Saint Sabbati ! saint Serge...

—Mais oui, ils sont chrétiens !

—Mais ce ne sont pas de véritables orthodoxes ?

—Ils sont cependant chrétiens.

—Et vous, qu'est-ce que vous faites ici ?...

—Je me rends à Moscou.

—Pour y vivre ?

—Non ! pour y apprendre la langue russe.

—Est-ce que vous comprenez ce que je dis ?—(Notez que toute la conversation avait lieu en russe et que je la répète textuellement !)

—Mais oui, vous le voyez bien ; seulement, je veux mieux apprendre encore ; j'ai là-bas des élèves et je leur enseignerai votre langue.

—Saint Hilarion ! saint Ignace... Alors, là-bas, ils ne comprennent pas le russe ? Que parlent-ils donc ?

—Le français !

—Ah ! le français !... Paris !... murmure le moine blond tout pensif ; et il continue à m'énumérer, sans autre commentaire, les tombeaux des saints.

A la sortie, tandis que je dépose mon offrande dans l'assiette surveillée par un moine gras, mon compagnon a le temps de raconter que je viens de Paris. Ce nom, sans doute, réveille dans leur esprit à tous deux des souvenirs confus, de choses entendues ils ne savent où ; en tout cas, ce doit être loin, ce Paris d'où je viens, car je ne parle pas comme les gens d'ici. Le gros moine, toutefois, ne veut pas laisser voir sa surprise ; il veut montrer qu'il s'intéresse à ce pays. Il me dit :

—Vous venez de Paris ! comment ça va-t-il là-bas ?

—Mais ! ça va bien !

Et la moisson ?

—La moisson ?... pas mauvaise, Dieu soit loué !

Et le moine gras répète : Dieu soit loué !

L'idée de ce moine s'enquérant de la moisson qu'on a faite à Paris m'a paru gaie d'abord, et j'en ai souri. Puis, à la réflexion, j'ai trouvé une certaine beauté dans cette question. Si le blé a bien poussé chez nous, Dieu nous a comblés, pense ce moine, ce paysan ; tout le monde, chez nous, aura le pain quotidien. On ne comprend bien ce mot que lorsqu'on a vu de près la famine.


[CHAPITRE IV]

ARKHANGEL

Au bord de la Dvina, qui coule magnifique entre des rives distantes de deux à trois mille mètres, Arkhangel s'effile comme un mince ruban de maisons brunes et grises enfouies dans la verdure. Trois rues parallèles forment toute la ville ; mais ces rues ont dix kilomètres de longueur. Elles sont faites, pêle-mêle, d'habitations et de magasins en bois, avec des monuments publics en brique, crépis de blanc. La ville est charmante aux saisons extrêmes, en été, lorsque tous ses arbres épanouissent leurs frondaisons ; en hiver, lorsque le froid met à ses bouleaux blancs des mitaines de givre, et jette sur l'horizon du fleuve l'apaisement splendide de la neige[24].

[24] Ces notes datent de 1894. Depuis lors, une voie ferrée a été construite, qui relie Arkhangel à Moscou. Ce chemin de fer a donné lieu à un grand scandale financier.

A l'embouchure d'un grand fleuve qui lui permet de communiquer par eau avec Saint-Pétersbourg et avec Astrakhan, Arkhangel est une importante ouverture de la Russie sur la Mer Blanche. Malheureusement, son port n'est libre que durant les quatre mois d'été ; huit mois d'hiver viennent l'immobiliser sous la neige et la glace ; le thermomètre descend parfois alors jusqu'à -50° centigrades ; cette saison n'est qu'un long sommeil sous les fourrures.

Durant l'été, au contraire, une fiévreuse activité règne sur la ville. Dès que la Dvina, délivrée des glaces, rétablit les communications avec le centre de l'Empire, d'énormes gabares se confient aux remorqueurs, et apportent au grand port septentrional le blé qui sera ensuite réparti dans toutes les localités de cette immense province, où les céréales ne croissent plus. Dès que les icebergs qui flottaient sur la Mer Blanche, se sont disloqués et fondus, toute la flottille de pêche qui dormait à Arkhangel s'élance vers l'Océan Glacial, pour pêcher la morue sur la Côte mourmane. Il faut que, dans ce très court été, le travail de toute l'année soit accompli, il faut que le grain soit amené du sud avant que les basses eaux du mois d'août viennent entraver la navigation et tripler les prix de transport ; il faut que le commerce d'exportation soit terminé avec les navires étrangers avant les premières gelées de septembre qui les retiendraient prisonniers ; il faut surtout que la pêche de l'Océan Glacial soit menée à bonne fin, et qu'on ait le temps d'apporter la morue à Arkhangel, de la saler, puis de l'expédier dans toutes les bourgades qui bordent la Mer Blanche ; durant toute l'année, en effet, ces populations ne se nourrissent de rien autre chose que de champignons et de morue salée.

Arkhangel n'est pas seulement un port marchand ; c'est surtout le centre d'approvisionnement de tout le Nord russe. C'est la seule ville importante qui se trouve à mille kilomètres à la ronde, c'est la vraie capitale des régions polaires. Toutes les races de la zone des forêts et de la toundra glacée se coudoient dans ses rues, depuis les Caréliens, ces Finnois au teint blanc et aux yeux bleus, jusqu'aux sordides Samoyèdes conducteurs de chiens et pasteurs de rennes. La vie estivale y est gaie, animée. On canote sur la Dvina, on va faire des pique-niques dans l'herbe sur la rive d'en face, située à trois kilomètres ; on se promène joyeusement en barques, garçons et filles, avec des accordéons, l'inévitable accompagnement des gaîtés russes. On se baigne dans le beau fleuve lent dont l'eau est douce au corps. On se réunit dans le Jardin d'Été (nous autres, nous avons des jardins d'Hiver !), autour d'un kiosque où la musique d'un régiment éclate sous les blancs bouleaux échevelés ; enfin, on passe des soirées au théâtre.

Il est charmant, ce petit théâtre d'Arkhangel : une salle oblongue toute peinte en blanc, avec un filet d'or et des draperies rouges aux rebords des galeries. Les sièges de l'orchestre sont mobiles ; on a chacun son fauteuil canné ; on est à l'aise, et, comme tout le monde se connaît ici, on échange des saluts aimables avec tous les coins de la salle. L'éclairage est fait aux bougies : soixante bougies (je les ai comptées) versent sur les spectateurs leur lumière intime et discrète. J'ai vu jouer dans ce joli théâtre blanc un gros mélodrame du boulevard : «Les Mendiants de Paris», drame en cinq actes, traduit du français. Les acteurs avaient de l'aisance et du naturel. J'ai causé aussi avec une actrice ; elle m'a appris que sa troupe jouait toutes les pièces en vogue dans l'Europe occidentale : les pièces de Sudermann, de Dumas, d'Ibsen, de Sardou et de Blumenthal ; l'œuvre qui avait toujours eu le plus grand succès, c'était Orphée aux Enfers : «Vos pièces françaises, ajouta l'artiste, finissent toujours bien ; c'est monotone !» L'hiver, la troupe s'envole vers les quatre coins de la Russie : impossible de rester dans cette ville, car «les Arkhangelois» n'ont pas le sentiment artistique—ce n'est pas moi qui le dis, mais bien la jeune première ; elle a ajouté : «Et puis, merci ! en hiver, il fait nuit presque tout le temps, dans ce vilain pays ! Nous filons dans un mois : les uns vont à Astrakhan, les autres à Omsk, en Sibérie ; c'est là qu'il fait bon vivre l'hiver ! il y a du mouvement, des promenades, des bals !—et puis, les messieurs nous couvrent de fleurs...»

Oh ! le rêve d'une petite jeune première, maigrichonne et phtisique, des théâtres d'Arkhangel et d'Omsk en Sibérie !...


[CHAPITRE V]

SAINT-PÉTERSBOURG

Saint-Pétersbourg est la ville la plus grosse, mais non pas la plus russe de tout l'Empire. C'est un immense Versailles, un énorme Potsdam : fondée par une fantaisie de Pierre le Grand, elle n'a grandi et ne s'est solidement assise que grâce à la faveur constante des tsars. C'est avant tout une cité de cour ; on n'y vit que par le palais ou pour le palais, tout y dépend d'un caprice du souverain. Sans doute, à la longue, il s'y est développé un réseau d'industries et de grand commerce ; mais tout cela est né d'un calcul ou d'un effort de volonté et non pas des conditions naturelles du sol.

J'ai visité souvent Saint-Pétersbourg, et, chaque fois, j'ai eu la même impression morose. Des rues à angles droits ; une interminable avenue toute droite, l'insipide et célèbre Perspective Nevski—ou plus précisément, le Nevski prospect,—bordée de magasins où l'élégance vraie s'allie au clinquant berlinois, voilà la ville. Les maisons, hautes et tristes, sont bâties sur pilotis, et l'on dit que Saint-Isaac, une grande cathédrale tout en marbre, s'enfonce lentement dans la vase. Partout, on sent une ville d'hommes d'affaires, de courtisans et de tchinovniks, où chacun se surveille, où une opinion politique est cent fois plus dangereuse que les pires débauches.

Saint-Pétersbourg ne manque pas de monuments, le plus célèbre est le Palais d'Hiver, une grande masse de briques rougeâtres, à l'ornementation tourmentée, et beaucoup trop basse pour sa largeur. L'intérieur, en revanche, recèle, dit-on, toutes les magnificences que la puissance des tsars peut répandre sur leurs appartements. Je ne les ai pas vues : j'ai peu de goût pour ces palais somptueux. Pourtant, le Palais d'Hiver m'est cher parce qu'il touche à la fois aux deux plus beaux joyaux de la capitale russe : à l'Ermitage, qui contient une admirable galerie de tableaux, et aux quais de la Néva.

Les habitants de Pétersbourg sont fiers de la Néva, et ils n'ont pas tort. On dirait un bras de mer qui passe avec de petites vagues bleutées entre les admirables quais de granit rose. Tout au fond, une forêt de mâts ; en face, sur l'autre rive, l'aiguille dorée d'une église, qui domine la terrible et mystérieuse forteresse de Pétropavlovsk, d'où un criminel d'État n'est jamais revenu... Au loin, tout là-bas, infiniment, le clapotement de l'eau sombre dans une brume. C'est un admirable coup d'œil ; de pareils quais, sur un pareil fleuve, suffiraient à la gloire d'une capitale.

Tout, à Pétersbourg, donne l'impression d'une ville artificielle. La présence d'une cour soupçonneuse et d'une police inquiète y fait taire cette gaîté insouciante qui caractérise les vraies villes russes. On s'y observe, et l'on sent qu'on y est observé.

Saint-Pétersbourg est la plus grande fenêtre que la Russie ouvre sur l'Occident ; nulle part l'influence de la civilisation étrangère n'y est aussi caractérisée et rien n'est plus déplaisant. Je suis de ceux qui aiment voir les peuples suivre leur voie et se montrer discrets dans l'imitation étrangère. Sur les bords de la Néva, le patriotisme mis à part, c'est tout juste si l'on ne rougirait pas d'être Russe. Tout ici est faux et emprunté ; l'extérieur comme une partie des coutumes ; on sent partout le plaqué.

C'est l'Allemagne qui envahit Saint-Pétersbourg. Le voisinage des provinces baltiques et la faveur longtemps accordée par les tsars aux grands fonctionnaires allemands, expliquent cette invasion. Dans la rue, on entend, dans les groupes de gens bien mis, presque autant parler l'allemand que le russe ; les magasins allemands, les restaurants allemands foisonnent dans les grandes rues, sans parler encore des fabriques de la banlieue qui appartiennent à des Allemands. Si vous écorchez le russe, soyez sûr que l'on vous répondra en allemand. Un détail typique enfin : au lieu de boire du thé, comme la plupart des Russes, les Pétersbourgeois boivent du café—comme les Allemands.

Cet envahissement étranger déplaît certes aux touristes ; mais, au point de vue des affaires, il a du bon. Sans doute, le grand centre commercial de la Russie, c'est Moscou ; mais Pétersbourg est peut-être plus indépendant de la routine séculaire, que ne l'est sa rivale, et je suis tenté de voir là une influence allemande. Des villes artificielles, comme Berlin et Pétersbourg, peuvent exercer sur leur pays respectif une grande influence, parce que, n'ayant pas de traditions, elles peuvent s'assimiler plus vite les nouveautés avantageuses. Toutefois, cette assimilation rapide peut avoir des inconvénients ; pour Berlin, ils sont atténués par la force de volonté du peuple allemand ; à Pétersbourg, ils sont plus sensibles, parce que les natures slaves sont plus capables d'imitation que d'assimilation réelle. Je crains que cet afflux de civilisation allemande, tout en stimulant l'industrie, n'ait des suites fâcheuses pour l'intégrité du caractère russe. La haine des Russes pour les Allemands n'est peut-être au fond qu'un sentiment instinctif de cette dénationalisation : on ne hait bien que les races à l'envahissement desquelles, faute de cohésion ou de personnalité accusée, on se sent incapable de résister. Les Allemands, qui ont civilisé la Russie, s'y considèrent trop, à l'heure actuelle, comme dans un pays annexé : pour leur emprunter une expression, ils s'y font «trop larges», ils y prennent trop d'importance. Pétersbourg qui, par sa position géographique, et à cause de son histoire, s'est toujours trouvé en contact immédiat avec eux, leur doit bien des avantages, sans doute, mais leur doit aussi de paraître presque étranger dans le pays russe.


[QUATRIÈME PARTIE]