II

L'orateur paraît: larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le Figaro, dernièrement, faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'idées préconçues sur le physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger, comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez les dominicains, l'abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où son frère était curé, On m'assure que le conférencier de Notre-Dame est le plus brave homme du monde et qu'il est très gai, d'une gaieté facile, joviale, bruyante, presque gamine.

Quelqu'un me dit: «Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n'est presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à la gaieté des enfants, exprime la légèreté d'âme et la sécurité complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci matériel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: dès lors comment seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du cœur qui permet de s'amuser à des riens.—Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse entrevoir une arrière-pensée d'édification; elle paraît commandée et voulue; elle s'étale comme un argument en faveur de la foi, comme un défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n'en est pas moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté innocente, ce sont les salles d'asile, les écoles primaires et les couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes d'Église n'est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de jouer et d'être gais: cela détourne de mal faire, de penser à mal et même de penser. Cela est donc d'une sagesse, éminente.» Je ne garantis pas l'exactitude de cet aperçu: en tout cas, il ne serait vrai que des moines gais.

La tête de l'orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir, pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et blanches.

Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immaculé avec quelque chose d'un peu théâtral. L'ordre des Frères prêcheurs est, je crois, à l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l'on veut; mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la paix des âmes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur des illusions? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur dites pas que c'est saint Dominique qui a inventé l'Inquisition: ils ne vous croiront pas. Leur règle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative. Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont plus effacés, évitent de se mettre en évidence: ils agissent sur les âmes par la direction privée plus que par la prédication publique; ils trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de l'intérêt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'à la fin et de ne pas paraître entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables, fins, mesurés; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'éclat. Ils ont aussi quelque chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes d'imagination et d'expansive charité.

C'est pour cela que les Frères prêcheurs auront été, en effet, au xixe siècle, les représentants les plus éminents de l'éloquence catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de Lacordaire que son œuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien, il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conférences sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois jusqu'à l'émotion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux profanes qu'il y a des chapitres pleins de grâce dans la Vie de saint Dominique et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant soit peu rêveuse et romanesque, dans la Vie de Marie Madeleine, dont les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M. Barbey d'Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d'immorale.) Mais, il faut le reconnaître aussi, l'apologétique de Lacordaire n'était pas d'une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme par son rôle dans l'histoire et dans la société humaine, c'est quelque chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se pétrit aisément selon la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu'à défaut de l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec éloquence, Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques ou de Napoléon à Sainte-Hélène.

Mort, ce candide Lacordaire—qui dans une brochure sur le pape professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siéger à la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers ascètes—a continué d'exercer sur ses fils une très puissante influence qui me paraît avoir été de deux sortes: heureuse par la transmission de son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son éloquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imitée avec quelque maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s'apercevoir qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.

Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux accommodé à un auditoire chrétien, qu'ils se soient ressouvenus du bon vieux «sermon», du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils viennent de découvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Père Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire catholique.