III

Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de le croire. Un petit poème indien ou gothique se peut ciseler sans émotion. Des élèves du maître, de jeunes et habiles ouvriers se sont donné ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera guère sous leurs vers éclatants d'autre passion que celle des contours rares et des belles rimes. Mais quand un poète s'est complu à évoquer la série presque complète des religions et des théologies, volontiers on s'enquiert des raisons d'une prédilection si constante. On se demande si le goût du pittoresque à outrance suffit à l'expliquer. Cette impassibilité qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien l'état naturel de l'âme de l'artiste. N'est-elle pas acquise? À quel prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des désillusions, des rébellions, tout un drame antérieur qui parfois gronde encore sous les rimes sereines? Kaïn n'est-il donc qu'un magnifique exercice de rhétorique parnassienne? Relisez-le, de grâce, et vous verrez si l'âme triste, généreuse et insoumise du xixe siècle n'y est pas tout entière. Non, l'auteur des Nornes, de Baghavat et du Corbeau n'est point un antiquaire désintéressé. S'il est un poète qui soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est lui. M. Leconte de Lisle, à peu près comme Gustave Flaubert, est un grand pessimiste et un grand impie réfugié dans la contemplation esthétique. Étudions de plus près ce révolté qui, pour goûter la paix, s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.

Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre. Je sais bien qu'il vit à Paris, à peu près comme tout le monde, et je ne prétends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse pousser indéfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il passe des heures à regarder son nombril. Je le définis par ses livres, ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments singuliers où il vit sa vie de poète, aussi vraie que l'autre. On peut croire qu'il tient de la nature un dédain de l'émotion extérieure, un fonds de sérénité contemplative que sont venus renforcer l'art et le parti pris; et il est sans doute intéressant d'étudier chez lui l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la conscience inquiètes des hommes d'Occident.

Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est né à l'île Bourbon et qu'il y a passé son enfance. Là mieux que chez nous, il put sentir l'énormité indomptable des forces naturelles et les lourds midis endormeurs de la conscience et de la volonté. Il connut la rêverie sans tendresse, le sentiment de notre impuissance à l'égard des choses, la soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et, en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans y chercher autre chose que leur beauté.

Il vint à Paris. Après la fatalité inconsciente des choses, il rencontra la fatalité furieuse de l'égoïsme humain. Il eut des jours difficiles et souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mêlée des compétitions féroces une âme déjà touchée de la grave songerie orientale. Les forces inéluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimées dans la nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la société des hommes, mais franchement haïssables cette fois, visiblement hostiles et méchantes. L'enfant s'insurgea contre l'égoïsme nécessaire, mais hideux, contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.

Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie à deux fatalités: celle de ses passions et celle du monde extérieur. Elle lui apparut comme l'universelle tragédie du mal, comme le drame de la force sombre et douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggravé l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait données, par les religions qui avaient hanté son esprit malade, prêtant à ses dieux les passions dont il était agité. Il se dit alors que la vie est mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il fut séduit par le pittoresque et la variété plastique de l'histoire humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de nous faire oublier nos colères et nos douleurs. Il entra par l'étude dans les mœurs et dans l'esthétique des siècles morts; il démêla l'empreinte que les générations reçoivent de la terre, du climat et des ancêtres: et, comme il s'amusait à la logique de l'histoire, il en sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se développe a sa beauté pour qui en est spectateur sans en être victime; il eut des visions du passé si nettes, si sensibles et si grandioses qu'il leur pardonna de n'être pas consolantes. Enfin il comprit que, si tout le mal vient de l'action, l'action vient du désir inextinguible, de l'illusion du mieux, qui vit éternellement aux flancs de l'humanité, illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre enfin. Or, à quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les renonciations de quelques-uns ne l'éteindront pas. Qui sait d'ailleurs si elle ne va pas quelque part? si quelque progrès—lent, ah! combien lent!—ne s'élabore pas par elle à travers les âges? Alors, le cœur révolté contre l'Être, mais les yeux pleins du prestige de ses formes; indigné des monstruosités de l'histoire, mais désarmé par l'intérêt de son mécanisme et ébloui par la richesse de ses décors; soulevé contre le spectre des religions, mais apaisé par l'idée qu'un jour peut-être elles auront vécu; conspuant l'humanité et l'adorant à la fois, il alla prendre pour héros l'antique rebelle, le premier après Lucifer qui ait crié: Non serviam! rendit l'espoir au désespéré et le fit surgir comme un prophète sur la plus haute tour d'Hénokia, la cité cyclopéenne. Il mit dans ce poème ce qu'il avait de plus sincère en lui, la protestation obstinée contre le mal physique et moral, et aussi la sérénité de l'artiste paisiblement enivré de visions précises. Ce jour-là, M. Leconte de Lisle fit son chef-d'œuvre.