V

J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait, à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.—Le Père Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé Huvelin valent certes la peine d'être entendus.

J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais, nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.


M. DESCHANEL
ET LE ROMANTISME DE RACINE[28]

Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir, l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable auteur du Mal et du bien qu'on a dit des femmes a voulu consoler ce dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur d'exprimer un regret.

J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles; mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit et le tour de main de Voltaire:

«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à ses leçons toutes les dames de Pékin.—Ce qu'il dit est donc bien neuf? demanda Candide.—Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi, combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose connu ce qui traîne dans les livres?—Une centaine, répondit Kou-Tu-Fong.—C'est peu, dit Candide.—C'est beaucoup, dit Martin. Et combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?—Deux ou trois mille, dit Kou-Tu-Fong.—Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.—Je n'irai donc pas, grogna Martin.»

Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est sur les pages originales que nous nous arrêterons.