VI

Une bonne part du charme de tous ces récits est dans le choix merveilleux des détails, des traits, des mots typiques, de ceux qui résument un caractère, qui rendent visible une attitude, qui fixent une situation dans la mémoire. En veut-on quelques-uns pêle-mêle? Ainsi le duo de Robert le Diable chanté par Tartarin avec Mme Bézuquet la mère, et le fameux: «Nan! Nan! Nan!» les «doubles muscles» du même Tartarin, et presque tous ses mots: «Qu'ils y viennent!—Ça, c'est une chasse!—Des coups d'épée, messieurs, mais pas de coups d'épingle!—C'est mon chameau! Une noble bête! Il m'a vu tuer tous mes lions!»—Est-ce que cette phrase: «Tais-toi, boulanger, je t'en prie,» ne vous remet pas sous les yeux toute la scène de la Diligence de Beaucaire[96], le rémouleur immobile sous sa casquette pendant que ce farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rémouleuse?—Qui a pu lire le Phare des Sanguinaires[97] et oublier le gros Plutarque à tranches rouges, toute la bibliothèque du phare, et, parmi les grondements de la mer, dans le crépitement de la flamme et le bruit de l'huile qui s'égoutte et de la chaîne qui se dévide, la voix du gardien psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère!—Vous souvenez-vous de ce qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou[98], le vieux caricaturiste aveugle, le funèbre et féroce blagueur: «Cheveux de Céline coupés le 13 mai?»—Revoyez-vous dans la Dernière classe[99] le vieux Hauser, avec son vieil abécédaire rongé aux bords et épelant à travers ses grosses lunettes ba, be, bi, bo, bu?—Je m'arrête: tous les Contes y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des Vieux[100], ce fin chef-d'œuvre. Vous rappelez-vous? «Une lettre, père Azan?—Oui, monsieur...; ça vient de Paris. Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan.» Puis c'est la place d'Eyguières à deux heures de l'après-midi, la maison des vieux, le corridor... «Alors saint Irénée s'écria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par la dent de ces animaux.» Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas? toute la scène: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant à qui mieux mieux. Elle est étonnante, elle est merveilleuse, ânonnée dans ce moment et dans ce milieu, cette phrase de la Vie des Saints, cette farouche évocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette et ses canaris... Et cette phrase, je suis sûr que ce n'est pas le petit Chose qui l'a inventée; M. Alphonse Daudet a dû la surprendre, celle-là ou une autre, sur des lèvres d'enfant apprenant à lire. N'avez-vous jamais entendu dans quelque école un bambin épeler le terrible évangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les questions et le doux radotage des vieux: «De quelle couleur est le papier de sa chambre?—Bleu, madame, avec des guirlandes.—Vraiment! c'est un si brave enfant!» et le «bon petit déjeuner», et les cerises à l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux à l'ami de Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme légère, la fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met à imaginer des causeries, la nuit, entre les deux petits lits—presque deux berceaux—de Mamette et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fanés l'image lointaine et voilée de Maurice; c'est lui enfin qui écrit étourdiment: «À peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se trouve servi.» Comment! trois assiettes cassées? Et Mamette ne dit rien? et ce désastre passe inaperçu? Décidément cela n'est pas arrivé, et M. Zola gronderait ici Daniel Eyssette.