VII
J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prêtres: l'abbé Ferrand, le bon théologien; Mgr de Roquebrun, l'évêque gentilhomme; le doux abbé Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois ravissants vieux chanoines de Lucifer, et Grégoire Phalippou, le moine fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le marquis de Pierrerue. Les abbés Courbezon, Célestin, Capdepont et Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux. C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels «dessous». Mais ces prêtres, dont l'intérieur est si intéressant, M. Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extérieure, leur donner une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant à lui, non seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature; l'intensité du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend démesurés; il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il frémit sous leur parole. Il a, au même degré peut-être que Balzac, le don de s'absorber en eux, de s'en éprendre, de s'en émerveiller. Il a, comme le poète de la Comédie humaine, des stupéfactions devant les êtres qu'il crée. De là des outrances et des naïvetés: continuellement il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et, comme il le croit, il nous le fait croire. «Tout à coup il eut un soubresaut, et de sa bouche s'échappèrent ces paroles épouvantables.» Ou bien: «On ne saurait croire l'expression de force, de fermeté, que la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante auparavant, venait de prendre tout à coup.» Et voyez quelle conviction dans cette réflexion candide: «En vérité, l'homme est-il ainsi fait que la passion le puisse ravaler à ce point? Hélas! oui, l'homme est ainsi fait, Rufin Capdepont, plus faible, eût été plus modéré peut-être...» Et quelle pédanterie naïve dans ce tour de phrase: «Sa tête surtout paraissait transfigurée. Certes, c'étaient toujours les belles lignes sculpturales, pleines de noblesse, qui nous ont arrêté dès le commencement de cette étude...»
Cette espèce d'ingénuité s'explique par la vigueur même et la profonde sincérité de la conception. Et c'est aussi pourquoi les héros de M. Fabre s'épanchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont presque entièrement en discours. Ce sont des âmes qui débordent. Et le romancier déborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la diffusion, des redites, des situations répétées, mais toujours de la grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux, excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et coloré.
Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si vous passez des romans ecclésiastiques aux romans campagnards. Les paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux aiment jusqu'à la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol, Eran, Félice l'hospitalière. La Pancole, la Galtière, la Combale sont d'épouvantables mégères. Il y a chez Barnabé, cet ermite digne de Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et voici, tout à côté, d'exquises figures: Méniquette et Marie Galtier, d'une pureté de fleurs, pareilles à des bergères de vitraux, à des petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abbé Célestin, échappé à travers la grande nature maternelle comme un petit faune en soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc ou de jeune fille...
Le Chevrier et Barnabé ne sont pas de moindres chefs-d'œuvre que Lucifer ou Mon oncle Célestin. M. Ferdinand Fabre est un peintre incomparable des prêtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures, s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du Marquis de Pierrerue), il y paraît gauche et emprunté. C'est qu'il a eu deux nourrices: la montagne et l'Église. Il est lui-même un montagnard poète qui a failli être prêtre. Je soupçonne que c'est, au fond, l'amoureux de la nature qui a détourné le lévite; que c'est Cybèle qui l'a enlevé à Dieu. Sans doute il était trop ivre de la beauté de la terre pour devenir le ministre d'une religion qui sépare si absolument Dieu du monde visible. La nature est une grande hérésiarque: elle nie l'indignité de la matière. L'œuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas moins «une», car il n'a dit que les sentiments les plus simples—ou les plus sérieux; il n'a peint que les âmes qui suivent le mieux la nature, ou celles qui s'élèvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et la vie moderne passerait presque tout entière entre ses pastorales et ses drames cléricaux. Mais cela même n'est-il pas tout à fait particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas étonné que l'œuvre candide, sévère et un peu fruste de ce Balzac du clergé catholique et des paysans primitifs restât comme un des monuments les plus originaux du roman contemporain.
FIN
Sceaux, Imp. Charaire et fils.