X

Le même pessimisme et, comme conséquence, le même parti pris de ne peindre que l'extérieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous appartiennent à l'Orient ou même à la région des tropiques et flambent crûment sous le soleil vertical. Le choix du poète s'explique: de même qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plaît pas de voir la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son maître le plus direct, qui avait fait dire à la Nature dans un langage superbe:

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis, les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].

Ainsi M. Leconte de Lisle:

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
L'illusion t'enserre et ta surface ment:
Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].

La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit, qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure, fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que celle de chez nous.—C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait, sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité. La lumière excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme, une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans rêver et sans que l'œil puisse se reposer dans le vague,—voilà de quoi se composent ces poèmes, aussi barbares vraiment que les autres[23]. C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où tout est images et où toutes les images sont au premier plan et fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si simples, du Manchy et la fin de la Fontaine aux lianes.

Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les dernières strophes des Clairs de lune, délicieuse comme dans la Bernica, sublime comme dans le Sommeil du Condor,—l'Effet de lune, et surtout les Hurleurs nous la montrent pleine de désespoirs et d'épouvantements.

Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de Viçvaméthra, l'Anathème et le Solvet soeclum m'accompagnent, quoi que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y laisse prendre.—La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point, ils n'ont pas commerce d'amour,—car elle n'est ni consciente ni juste, et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le consoler; et cette consolation est sans duperie.