II

M. Édouard Grenier serait donc, en résumé, quelque chose comme un Lamartine sobre, un Musset décent, un Vigny optimiste. Mais lui, direz-vous, où donc est-il dans tout cela? Il est dans de petites pièces dédiées à ses amis, semées sur des albums, qui assurément ne lui ont pas coûté un si grand effort que le Prométhée et qui se trouvent être charmantes. Voyez cette «épigramme» d'anthologie moderne:

Insondable et plein de mystère,
L'infini roule triomphant
Et dans son sein porte la terre,
Comme une mère son enfant.

La terre, à son tour, dans l'espace,
En glissant sur l'immense éther,
Sans la verser porte avec grâce
La coupe verte où dort la mer.

Et la mer porte sur ses ondes
Le vaisseau qui se rit des flots.
Et la nef sous ses voiles rondes
M'emporte avec les matelots.

Et moi, pauvre oiseau de passage
Que le sort loin d'Elle a banni,
Je porte en mon coeur son image
Où je retrouve l'infini.

Mais je préfère encore certaines «élégies» familières un peu dans la manière de Sainte-Beuve, avec plus de bonhomie, de candeur et de cordialité, où le poète nous raconte quelques-unes de ses impressions intimes: le départ du pays natal, la rose cueillie dans le jardin au dernier moment, une promenade dans un petit bois avec une coquette, le sentiment complexe qu'il éprouve auprès d'une femme qu'il a connue enfant, aimée jeune fille, et qu'il retrouve mariée, etc. Voici qui vous donnera une idée de cette poésie délicate et un peu triste. Le poète est dans la rue, remontant «le torrent de la foule»:

On se croise en silence, on s'effleure, on se touche,
On se jette en passant presque un regard farouche.
On se toise d'un air de mépris transparent;
Le moins qu'on se permet est d'être indifférent.
Et cet homme qu'ainsi l'on juge à la volée,
C'est peut-être un grand coeur, une âme inconsolée.
Celui-ci, mieux connu, si le ciel l'eût permis,
Eût été le meilleur de vos plus chers amis!

Celui-là, qui vous dit qu'il n'est pas ce génie
À qui vous avez dû plus d'une heure bénie?
Cet autre, un jour, sera votre frère d'exil;
Ce dernier, un sauveur à l'heure du péril.
Cette femme voilée et qui marche avec grâce,
Qui sait si ce n'est pas votre bonheur qui passe? etc.

M. Grenier nous dit dans sa préface avec une fierté légitime et une modestie exagérée:

«… Tout ce qu'il m'est permis d'entrevoir et de dire, c'est que j'ai cherché la clarté, la pureté et l'élévation; j'ai aspiré au grand art. On sentira, je pense, dans ces pages, le jeune contemporain de Lamartine, de Vigny, de Brizeux et de Barbier, pour ne parler que des morts et de ceux que j'ai connus et aimés. Nous sommes bien loin de tout cela maintenant. Pour ma part, je me fais l'effet d'un attardé, d'un épigone. Pourvu que je n'aie pas l'air d'un revenant!»

Non, M. Grenier n'est point un revenant, mais un représentant distingué d'une génération d'esprits meilleure et plus saine que la nôtre. On ne sait si son oeuvre nous intéresse plus par elle-même ou par les souvenirs qu'elle suscite; mais le charme est réel. Toute la grande poésie romantique se réfléchit dans ses vers, non effacée, mais adoucie, comme dans une eau limpide et un peu dormante; mais, si elle ne dormait pas, elle ne réfléchirait rien du tout.

Et la morale de tout ceci est bien simple: Visez haut, faites de beaux rêves, et, comme dit l'autre, «il en restera toujours quelque chose».