III
En parcourant ces sortes de feuillets d'album je me suis mis à songer: Quel pourrait être, auprès d'un grand écrivain dont elle serait la compagne, le rôle d'une femme qui aurait ce coeur et cet esprit?
Il arriverait, j'imagine, du fond de son Midi, tout jeune, impressionnable, vibrant à l'excès, avide de sensations qui, chez lui, s'exaspéreraient jusqu'à la souffrance. Il connaîtrait l'enivrement mortel, la vie affolante et jamais apaisée de ceux qui sont trop charmants et qui traînent tous les coeurs après soi. Faible, en proie au hasard et à l'aventure, victime de cette merveilleuse nervosité qui serait la meilleure part de son génie, il gaspillerait ses jours et tous les présents des fées comme un jeune roi capricieux qui s'amuserait à jeter ses trésors à la mer.
Elle le rencontrerait à ce moment. Elle aurait ce qu'il faut pour le comprendre: l'intelligence la plus fine du beau, le goût de la modernité, une imagination d'artiste,—et ce qu'il faut pour le guérir: la santé de l'âme, les vertus familiales héritées d'une race laborieuse bien installée dans son antique et prospère probité. Elle le prendrait, écarterait de lui les influences mauvaises, lui ferait un foyer, une dignité, un bonheur, et, plus jeune que lui, elle lui serait pourtant maternelle. Elle réaliserait pour lui le rêve du poète[74] songeant aux pauvres âmes d'artistes malades:
Il leur faut une amie à s'attendrir facile,
Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
Dont le coeur leur soit un asile
Et les bras un berceau,
Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,
Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,
Soins muets comme en ont les mères,
Car ce sont des enfants.
Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude,
Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser;
Il leur faut une solitude
Où voltige un baiser…
[Note 74: Sully-Prudhomme.]
Sans elle, le «petit Chose» aurait peut-être continué toute sa vie d'écrire çà et là sur des coins de table d'exquises et brèves fantaisies: elle le forcerait à travailler sans qu'il s'en aperçût et lui ferait écrire de beaux livres.
Et elle serait, sans presque y songer, sa collaboratrice: «On ne peut vivre un certain temps ensemble sans se ressembler un peu; tout contact est un échange.» Sa part dans le travail commun, je ne saurais certes la définir aussi bien qu'elle:
Notre collaboration, un éventail japonais; d'un côté, sujet, personnages, atmosphère; de l'autre, des brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une branchette, ce qui reste de couleur et de piqûre d'or au pinceau du peintre. Et c'est moi qui fais ce travail menu, avec la préoccupation du dessus et que mes cigognes envolées continuent bien le paysage d'hiver ou la pousse verte aux creux bruns des bambous, le printemps étalé sur la feuille principale.
Et elle pourrait apporter autre chose encore dans cette communauté littéraire. Par elle il échapperait au pessimisme pédant et à cette conception brutale de la vie qui est si tristement en faveur. À cause d'elle il resterait clément à la vie; il réserverait toujours un coin dans ses histoires aux braves gens, aux jeunes filles, aux honnêtes femmes, aux âmes élégantes et aux bons coeurs. Elle l'aiderait à sauver du mercantilisme littéraire et des succès déshonorants la délicate fierté de son art. S'il tentait quelque sujet périlleux, s'il voulait peindre quelque misère particulièrement honteuse, une pudeur retiendrait sa plume et il resterait chaste à cause de celle qui le regarde écrire. Et il y aurait ainsi dans son oeuvre deux fois plus de grâce qu'il n'en aurait mis tout seul et la décence dont les hommes anciens faisaient un attribut de la grâce (gratiæ decentes). Et partout on y sentirait, même dans les pages les plus évidemment marquées au coin du grand écrivain, même aux endroits où elle n'aurait collaboré que de son regard et de son muet encouragement, l'influence diffuse et légère d'une Béatrix invisible et présente.