IV
Mais ce qui, dans son oeuvre, paraîtra un jour le plus original, ce sont sans doute les Poèmes modernes et les Humbles.
Sainte-Beuve avait donné des exemples de cette poésie, dont l'idée première lui venait peut-être de Wordsworth. «Et moi aussi, nous dit-il, j'ai tâché, après mes devanciers, d'être original à ma manière, humblement et bourgeoisement, observant l'âme et la nature de près…, nommant les choses de la vie privée par leur nom, mais… cherchant à relever le prosaïsme de ces détails domestiques par la peinture des sentiments humains et des objets naturels[20].» Je rappelle l'adorable pièce qui commence par ce vers:
Toujours je la connus pensive et sérieuse…[21];
l'anecdote du vicaire John Kirkby[22] et celle de Maria[23]. Dans la première Pensée d'août, l'histoire de Doudun, surtout celle de Marèze, de ce poète qui se fait homme d'affaires, puis commis, pour soutenir sa mère et pour payer une dette d'honneur, n'est-ce pas un peu le sujet d'Un fils, dans les Humbles! Ô le rare poème que celui de Monsieur Jean[24]!
[Note 20: Sainte-Beuve, Pensées de Joseph Delorme.]
[Note 21: Poésies de Joseph Delorme.]
[Note 22: Les Consolations.]
[Note 23: Pensées d'août.]
[Note 24: Ibidem.]
Et quel malheur que le style dont elle est écrite rende si peu lisible cette histoire d'un maître d'école janséniste, cinquième fils de Jean-Jacques Rousseau, et qui, ayant su le secret de sa naissance, passe sa vie à expier pour son père! Il n'est pas jusqu'aux paysages de la banlieue parisienne, chers à M. Coppée[25], dont on ne trouve déjà quelque chose chez ce surprenant Sainte-Beuve:
Oh! que la plaine est triste autour du boulevard!
C'est au premier coup d'oeil une morne étendue
Sans couleur; çà et là quelque maison perdue,
Murs frêles, pignons blancs en tuiles recouverts;
Une haie à l'entour en buissons jadis verts;
De grands tas aux rebords des carrières de plâtre, etc[26].
[Note 25: Voir Promenades et intérieurs et le Cahier rouge.]
[Note 26: Poésies de Joseph Delorme.]
Mais ces essais si intéressants sont trop souvent compromis par une forme cruellement recherchée et entortillée, et telle que je confesse avoir tort de m'y plaire. Le grand analyste y veut exprimer, ce semble, des nuances d'idées auxquelles se prête fort malaisément la forme étroite et rigoureuse du vers. M. François Coppée a mis dans ses petits poèmes une psychologie moins laborieuse et une peinture plus détaillée de la vie extérieure; il a moins analysé, plus et mieux raconté et décrit, sans que l'impression morale qui doit se dégager de ces drames obscurs et qui leur donne tout leur prix en ait été diminuée.
Il nous a raconté la vieille fille qui se dévoue à son jeune frère infirme[27]; la fiancée de l'officier de marine attendant depuis dix ans celui qui ne revient pas[28]; l'idylle de la bonne et du militaire[29]; la nourrice qui se met chez les autres pour entretenir un mari ivrogne et qui, revenant à la maison, y trouve son enfant mort[30]; l'adolescent qui, ses études faites, apprend de sa mère qu'il est fils naturel et qu'elle a des dettes, et, renonçant à ses rêves, se fait petit employé pour la nourrir[31]; l'amitié du vieux prêtre plébéien et de la vieille demoiselle noble[32]; la tristesse de la jeune femme séparée[33]; les passions rentrées, les dévouements muets, les douleurs peu tragiques, ridicules même à la surface, qui ne sautent pas aux yeux et qu'il faut deviner.
[Note 27: Le Reliquaire: Une sainte.]
[Note 28: Poèmes modernes: l'Attente.]
[Note 29: Ibid., le Banc.]
[Note 30: Les Humbles: la Nourrice.]
[Note 31: Ibid., Un fils.]
[Note 32: Ibid., En province.]
[Note 33: Ibid., Une femme seule.]
Ce fut, à son moment, une chose assez neuve que cette épopée des Humbles, hardiment et habilement familière, beaucoup plus «réaliste» que les essais analogues de Sainte-Beuve et qui marquait dans la poésie un mouvement assez pareil à celui qui emportait le roman.
Sans doute Victor Hugo avait chanté les petits dans la Légende des siècles[34]; mais, ne pouvant se passer de grandeur sensible, il nous avait montré des infortunes dramatiques, des douleurs désespérées, des sacrifices éclatants. La plupart des héros de M. Coppée passent dans la foule, les épaules serrées dans leurs habits étriqués, et n'ont pas même de beaux haillons qui les signalent: mais il nous dévoile, doucement et comme tendrement, la tristesse ou la beauté cachées sous la médiocrité et la platitude extérieure. Rien de plus humain que cette poésie, où les détails les plus mesquins deviennent comme les signes de la beauté cachée ou du drame secret d'une vie et parlent un langage attendrissant.
[Note 34: Pauvres gens, Guerre civile, Petit Paul, etc.]
Le poète, est-il besoin de le dire? nous raconte ces histoires en des vers d'une singulière souplesse, qui savent exprimer tout sans s'alourdir ni s'empêtrer, qui marchent franchement par terre et qui pourtant ont des ailes. Veut-on un exemple de cette curieuse poésie, si proche de la prose, et qui est encore de la poésie par la vertu du rythme et par le sentiment qui est au fond? Je l'emprunte à la pièce intitulée Un fils, une des plus simples et des plus unies.
Le «bon fils», employé le jour dans un bureau, joue du violon le soir dans un petit café-concert de la barrière:
Dans les commencements qu'il fut à son orchestre,
Une chanteuse blonde et phtisique à moitié
Sur lui laissa tomber un regard de pitié;
Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène.
Puis, peu de temps après, elle passa la Seine
Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda.
À vrai dire, il l'avait presque aimée et garda
Le dégoût d'avoir vu—chose bien naturelle—
Les acteurs embrassés et tutoyés par elle.
Et son métier lui fut plus pénible qu'avant.
Or l'état de sa mère allait en s'aggravant.
Une nuit vint la mort, triste comme la vie,
Et, quand à son dernier logis il l'eut suivie,
En grand deuil et traînant le cortège obligé
Des collègues heureux de ce jour de congé,
Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.
Il se vit sans amis, pauvre célibataire,
Vieil enfant étonné d'avoir des cheveux gris.
Il sentit que son âme et son corps avaient pris
Depuis vingt ans la lente et puissante habitude
De l'ennui, du silence et de la solitude;
Qu'il n'avait prononcé qu'un mot d'amour: «Maman»,
Et qu'il n'espérait plus que son simple roman
Pût s'augmenter jamais d'un plus tendre chapitre.
Le jour à son bureau, le soir à son pupitre,
Il revient donc s'asseoir résigné, mais vaincu,
Et, libre, il vit ainsi qu'esclave il a vécu.
Même dans la maison qu'il habite, personne
Ne songe qu'il existe et, la nuit, quand il sonne,
Le vieux portier—il a soixante-dix-sept ans
Et perd la notion des choses et du temps—
Se réveille, maussade, et murmure en son antre:
«C'est le petit garçon du cinquième qui rentre.»
On connaît assez, et plus qu'assez, la Grève des forgerons et la Bénédiction, si remarquables par le mouvement du récit et par l'entente de l'effet dramatique. Il y a dans les Aïeules une largeur de touche, une franchise qui fait penser aux dessins de François Millet et, dans les contes parisiens si bien contés de la Marchande de journaux et de l'Enfant de la balle, un mélange bien amusant d'esprit, d'émotion et d'adresse technique. Je m'en voudrais enfin de ne pas rappeler spécialement certaines pages tout à fait exquises: l'enfance pieuse de la petite fille noble et de son ami le fils du fermier, le gauche petit séminariste, et plus tard les visites du vieux prêtre à la vieille dévote[35]. Et je regrette de ne pouvoir citer d'un bout à l'autre les strophes ravissantes d'Une femme seule:
Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans;
Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières;
Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières
Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.
Quand un petit enfant présentait à la ronde
Son front à nos baisers, oh! comme lentement,
Mélancoliquement et douloureusement,
Ses lèvres s'appuyaient sur cette tête blonde!
Mais, aussitôt après ce trop cruel plaisir,
Comme elle reprenait son travail au plus vite!
Et sur ses traits alors quelle rougeur subite
En songeant au regret qu'on avait pu saisir!…
J'avais bien remarqué que son humble regard
Tremblait d'être heurté par un regard qui brille,
Qu'elle n'allait jamais près d'une jeune fille
Et ne levait les yeux que devant un vieillard…
[Note 35: En province.]
Oserai-je maintenant élever un doute? Je ne sais si M. Coppée a toujours su se garder de l'écueil du genre qu'il pratique avec tant de dextérité. Justement parce qu'il est trop sûr de son art et de son habileté à tout sauver, par coquetterie, par défi, affectant d'aimer Paris surtout dans ses verrues et le petit monde surtout dans ses vulgarités, il lui est arrivé de «mettre en vers» (l'expression ne convient nulle part mieux) des sujets qui en vérité ne réclamaient point cet ornement et appelaient évidemment la prose. L'intérêt se réduit alors à voir comment il s'en tire, comment le retour de la rime, et de la rime riche, ne nuit en rien à la propriété et à la clarté de cette prose qui se donne pour poésie. Il y faut un merveilleux savoir-faire; mais enfin tout le mérite de l'ouvrier n'est plus guère que dans la difficulté vaincue.
Je ne serais pas loin de ranger parmi ces «exercices» simplement amusants une bonne moitié, par exemple, du Petit épicier:
C'était un tout petit épicier de Montrouge,
Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,
Exhalait une odeur fade sur le trottoir.
On le voyait debout derrière son comptoir,
En tablier, cassant du sucre avec méthode.
Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode
Le bruit d'un camion apportant des tonneaux
De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux, etc.
Et notez que plus loin le manque de sérieux se trahit par des vers qui sentent la plaisanterie du vieux Flaubert:
Il avait ce qu'il faut pour un bon épicier:
Il était ponctuel, sobre, chaste, économe, etc.
Un certain nombre des dizains de Promenades et Intérieurs mériteraient le même reproche. On se demande si toutes ces impressions valaient bien la peine d'être si soigneusement notées et rimées. Il y en a certes d'aimables et de délicates, comme celle-ci:
J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge.
Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge,
Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là.
Elle songe sans doute au mal qui m'exila
Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'épouvante:
Car je suis sage et reste au logis quand il vente.
Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit
Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit,
Elle met une bûche au foyer plein de flammes.
Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes!
Ou cette autre:
Dans ces bals qu'en hiver les mères de famille
Donnent à des bourgeois pour marier leur fille,
En faisant circuler assez souvent, pas trop,
Les petits fours avec les verres de sirop,
Presque toujours la plus jolie et la mieux mise,
Celle qui plaît et montre une grâce permise
Est sans dot—voulez-vous en tenir le pari?—
Et ne trouvera pas, pauvre enfant, un mari.
Et son père, officier en retraite, pas riche,
Dans un coin fait son whist à quatre sous la fiche.
J'en pourrais citer bien d'autres encore. Souvent l'album de croquis d'un peintre fait plus de plaisir que ses grands tableaux. Rien ne vaut telle impression rare fixée toute vive par l'artiste au moment même où il en a été frappé. Oui, je le sais, et qu'on peut préférer cela à de gros livres et à de grandes machines. J'aime à suivre le poète accueillant tous les rêves légers qui lui viennent des choses, effleurant d'une souple sympathie tout ce qu'il rencontre en chemin; bienveillant au pêcheur à la ligne, même au «calicot» qui canote le dimanche et «que le soleil couchant n'attriste pas», puis rêvant d'être conservateur des hypothèques et fabuliste dans «une ville très calme et sans chemin de fer», ou bien «vicaire dans un vieil évêché de province, très loin». Mais n'y a-t-il pas un peu de gageure vers la fin de ce dizain d'ailleurs joli?
C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine;
J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine.
Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,
Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux,
D'un coteau tout pelé d'où ma muse s'applique
À noter les tons fins d'un ciel mélancolique,
D'un bout de Bièvre avec quelques champs oubliés,
Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers
Pour y faire sécher la toile et la flanelle,
Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle.
Eh! oui, je sens aussi ce charme là, en m'appliquant. Et je me souviens d'un passage de Manette Salomon où la poésie de la Bièvre est ingénieusement analysée. Mais cette laideur maigre et intéressante de certains coins de banlieue, M. Coppée ne se donne pas toujours la peine d'en dégager l'âme. Que dis-je? Il cherche surtout dans la banlieue les baraques et les guinguettes et s'en tient trop souvent, voulant obtenir un effet singulier, à des énumérations de détails plats en rimes riches. Ce n'est qu'un jeu, mais trop fréquent, et qui ne se donne pas assez pour un jeu[36].
[Note 36: Et qui par là (comme aussi quelquefois le vers non rythmé et les parenthèses de notre poète) prête à la parodie. Un de mes amis, qui d'ailleurs aime fort Coppée, s'amusait jadis à ce genre de plaisanterie facile:
SONNET-COPPÉE:
L'autre jour—et vous m'en croirez si vous voulez,
Car un événement simple est parfois bizarre,—
Ayant sous le bras deux paquets bien ficelés,
Je me dirigeais du côté de Saint-Lazare.
Après avoir avoir pris mon billet sans démêlés,
J'entre dans un wagon et j'allume un cigare
D'un sou. Le train—nous en étions fort désolés,—
Étant omnibus, s'arrêtait à chaque gare.
Soudain il siffle et fait halte. Au même moment
Un monsieur, pénétrant dans mon compartiment,
Prend les billets ainsi qu'on ferait une quête;
—Et moi, content de voir enfin ma station,
Je remets mon billet sans contestation
À l'employé portant un O sur sa casquette.
]
Mais c'est trop s'arrêter à de menues critiques. M. Coppée n'en a pas moins ce grand mérite d'avoir, le premier, introduit dans notre poésie autant de vérité familière, de simplicité pittoresque, de «réalisme» qu'elle peut en admettre. Les Humbles sont bien à lui et, dans une histoire du mouvement naturaliste de ces vingt dernières années, il ne faudrait point oublier son nom.
Ce qu'il pourrait nous donner maintenant et ce que quelques-uns attendent de lui, ce serait quelque poème intime et domestique plus impersonnel qu'Olivier, d'une action plus étendue et plus complexe que les historiettes des Humbles, où pourraient alterner des peintures de moeurs parisiennes et provinciales, populaires et aristocratiques; un poème de la vie d'aujourd'hui et qui ne ferait pas double emploi avec le roman contemporain, car il n'en prendrait que la quintessence; une oeuvre enfin où M. François Coppée se montrerait tout entier: virtuose impeccable, songeur délicat, très habile et très sincère, capable de raffinement, de mièvrerie, et aussi de franche et populaire émotion, peintre savoureux et fin des réalités élégantes et vulgaires et, pour tout dire, poète excellent des «modernités».