VII
Maître Aloysius et maître Truphêmus sont dans leur laboratoire, c'est-à-dire dans la cave. Mais les fourneaux sont éteints, les cornues semblent mélancoliques, les alambics ont un air contrit.
Mais moins contrits et moins mélancoliques que ces objets inertes sont les deux êtres animés qui se saluent mutuellement du nom de docteur.
Ils sont assis, l'un en face de l'autre. La maigreur d'Aloysius est plus cadavérique que jamais; Truphêmus s'est arrondi. Leurs bras pendent dans une attitude de découragement: ils se regardent et semblent hésiter à parler.
—Dame! fait enfin Truphêmus.
—Parbleu! répondit Aloysius.
—Cela devait être…
—Évidemment.
—Les forces humaines ont leurs limites…
—Elles ont leurs limites…
—Ceci est indiscutable…
—Indiscutable…
—Certain…
—Sûr…
Puis le silence se rétablit. Aloysius est appesanti, Truphêmus est accablé.
—Pourtant!…
—Cependant… insiste Aloysius.
—La théorie est juste…
—Indiscutable…
—Indiscutable…
—Certaine…
—Sûre
Nouveau silence.
Truphêmus reconquiert le premier son sang-froid: il ramène ses deux mains sur son ventre, qu'il tapote:
—Là! là! fait-il, ne nous laissons pas abattre… et surtout ne perdons jamais de vue la méthode; si vous le permettez, mon savant compagnon, nous allons étudier logiquement toutes les faces du problème.
—Faites, dit Aloysius, dont l'indifférence semble acquise par avance au raisonnement de son associé.
Celui-ci ne se laisse pas facilement troubler: c'est l'orateur de ce duo.
—Donc, reprenons un à un les chaînons de nos déductions, et voyons si d'aventure nous n'avons pas péché en quelque point essentiel. Primo, ceci était acquis: votre fille Netty semblait dépérir, quoique nous l'eussions mise à double dose d'azote et d'albumine. Ceci est-il vrai?
—Vrai! répondit Aloysius, qui ne peut se refuser à cette première concession.
—L'enfant était chétive, ses membres ne se développaient pas suffisamment, et j'ai parfois souvenance de la colère que dame Tibby…
—Dieu veuille avoir son âme! murmura Aloysius: ce qui nous apprend incidemment la mort de la mère de Netty.
La malheureuse avait succombé à une anémie mortelle.
—Dieu veuille avoir son âme! répéta Truphêmus. Je disais donc…
Et il chercha un instant dans sa mémoire. Cette invocation inopportune à la Divinité avait fait obstacle à la certitude de son argumentation.
—Ah! je disais que le nouveau problème était celui-ci: faire marcher de pair le développement du corps avec sa nutrition… C'est ce que j'eus l'honneur de vous exposer, un soir, s'il vous en souvient, qu'après un repas succulent, nous nous étions enfermés dans notre laboratoire… Or, et c'est ici que je revendique, s'il m'est permis de le faire, une certaine originalité d'invention, j'attirai votre attention sur un phénomène que l'expérience nous avait démontré… il est de règle, en fait de science, qu'on ne peut procéder que du connu à l'inconnu… Quel était le connu? Voici: une plante, un être végétal soumis à l'action de la lumière violette, croît avec une rapidité infiniment plus grande que le même végétal soumis à l'action des rayons blancs. Le fait est-il acquis, oui ou non?
À cette mise en demeure si péremptoire, Aloysius répondit par une inclination de tête, le nutus des anciens. Ce qui suffit d'ailleurs au positif Truphêmus, qui reprit avec une nouvelle ardeur:
—Bon! quel était alors l'inconnu? L'X à découvrir ou à vérifier? Car, d'ores et déjà, l'analogie parlait. Voici quel était l'inconnu: Le même phénomène se produirait-il, s'il s'agissait non plus d'êtres placés au second échelon de la nature, mais d'être mobiles, munis des organes de la locomotion; en un mot, lorsqu'il s'agirait des animaux… lorsqu'il s'agirait de l'homme? Quand je vous ai communiqué cette pensée, que je n'hésiterai pas, malgré toute ma modestie, à qualifier de trait de génie, votre intelligence supérieure a été aussitôt frappée de tout ce qu'elle présentait d'ingénieux et surtout de l'immense horizon qu'elle ouvrait à la science. Fûtes-vous frappé, oui ou non?
—Je fus frappé, dit Aloysius docile.
—Or, l'occasion se présentait justement de faire immédiatement une expérience concluante. Je me rappelle encore mes paroles: «Maître, vous ai-je dit, le savant n'a rien qui lui appartienne en propre; le chercheur n'est ni propriétaire, ni possesseur, ni père. Votre fille Netty est rachitique, malingre, petiote. Tentons sur elle l'expérience qui a tant de fois réussi sur les plantes.—À quoi vous m'avez répondu par cette phrase éminemment pratique, et qui prouve que le sentiment ne perd jamais ses droits: «Une jeune fille n'est-elle pas une fleur?» Je vous fis observer que là justement gisait le problème, et d'un commun accord nous convînmes de soumettre la jeune Netty à l'action constante des rayons violets. En hommes vraiment intelligents, nous ne voulûmes pas retarder l'exécution de notre plan, et en quelques jours nous avions fait construire le pavillon violet; j'avais enduit de même couleur les arbres et modifié leur sève. Vous-même prépariez un sable destiné à changer la teinte de la terre. Restait la question de costume: et dame Tibby, qui avait adopté notre idée avec enthousiasme…
—Dieu veuille avoir son âme!
—Dieu veuille avoir son âme! Je disais que dame Tibby confectionna de ses propres mains le vêtement qui devait couvrir l'enfant. Tout cela est indéniable, indéniable, indéniable…
—Indéniable! répéta Aloysius.
—Or, trois mois se sont passés. Pendant tout ce temps, la jeune Netty a été soumise à l'action des rayons violets; elle a vu violet, pensé violet, mangé violet… elle s'est imprégnée, imbibée de violet… et il a été clair pour nous que nos déductions ne nous avaient pas un seul instant égarés… car…
—Elle a grandi, murmura Aloysius.
—Grandi! grandi! dites qu'elle a poussé plus rapidement que le plus vivace des cryptogames; au bout de quinze jours elle avait crû d'un demi-pied; un mois plus tard elle mesurait trois pieds trois pouces… Aujourd'hui il y a temps d'arrêt, elle est à quatre pieds huit pouces, taille absolument normale pour la femme. En trois mois, d'une enfant nous avons fait une créature admirablement constituée parvenue à son entier développement. La science a vaincu la nature, elle l'a contrainte à l'obéissance, le résultat obtenu est admirable, au delà de ce que nous pouvions espérer. Cependant…
—Cependant?… fit Aloysius en secouant la tête.
—Comme rien n'est parfait en ce monde, il y a une ombre à notre parfaite satisfaction; ombre d'autant plus grave, je l'avoue, qu'elle trouble complètement certaines notions précédemment acquises…
Aloysius, qui avait écouté patiemment jusque-là, se leva si subitement, que toutes ses articulations craquèrent à la fois. On eût dit le heurt de cinquante osselets.
—Elle est idiote! s'écria-t-il en levant les yeux au plafond avec l'expression d'un profond désespoir.
Ici encore Truphêmus sut conserver son calme et reprit doucement:
—Idiote, idiote… Il s'agit peut-être de s'entendre sur l'expression, qui me paraît impropre…
—Dites stupide, niaise, bête… dites ce que vous voudrez, continua Aloysius, mais il n'en est pas moins réel que l'intelligence lui manque absolument.
—J'ai dit: «Entendons-nous.» Mais pour cela, il me paraît inutile de crier. S'il faut élever la voix, ce qui est cependant incompatible avec le calme que comporte une dissertation toute scientifique, je répondrai sur la tonalité la plus aiguë que me fournira mon larynx: «Non, non, trois fois non! elle n'est pas idiote, elle n'est ni stupide, ni niaise, ni bête!…»
—Qu'est-ce alors?
—Elle a cinq ans par l'intelligence, tandis qu'elle a vingt ans par le corps…
—Expliquez-vous. Vous me parlez hébreu!
—Rien n'est cependant plus simple, continua Truphêmus en reprenant son attitude professorale: le système nerveux céphalo-rachidien est le siège de la sensibilité et la source du mouvement volontaire; l'action de l'encéphale est indispensable à la perception des sensations et à la manifestation des volontés… Mais où nous sommes arrêtés, c'est lorsqu'il faut décider si l'appareil encéphalique est le producteur de la pensée, ou seulement le metteur en oeuvre de facultés provenant d'une source autre que le jeu du système. Quand je vous disais tout à l'heure que ce qui se produit aujourd'hui me déroute quelque peu, c'est que jusqu'ici j'étais partisan du premier de ces systèmes, c'est-à-dire de la production de la pensée par l'appareil cervical.—Dans le cas qui nous préoccupe—chez Netty—l'appareil s'est développé, mais la pensée est restée stationnaire. Avez-vous compris?
—J'ai compris… dit Aloysius. Alors que faire?
—Je n'en sais rien, reprit Truphêmus. Et vous?
—Je n'en sais rien, reprit Aloysius.
Au même instant on entendit un grand bruit au dehors, comme de nombreux morceaux de verre qui se brisent.
Les deux savants se précipitèrent hors de la maison, dans le parc.
—Où est Netty? cria Aloysius.
Le pavillon violet était construit au milieu du jardin; c'était une cage de grandes dimensions, dans laquelle on avait disposé quelques meubles indispensables, tous couverts en étoffe de même couleur.
C'est là que vivait l'enfant sur lequel les deux chimistes avaient tenté leur grave expérience. C'est de là qu'était venu le bruit. Un grand panneau de verre était brisé.
Mais où était Netty? En vain les deux hommes regardaient de tous côtés. Personne. Ils se mirent alors à faire avec précaution le tour du jardin, chacun d'un côté, se baissant pour inspecter chaque touffe de feuillage.
—La voilà! cria Truphêmus.
Et d'un taillis sous lequel elle s'était dérobée, le savant attira par la main Netty, la fille d'Aloysius.
Certes, qui l'eût vue trois mois auparavant, n'aurait pu admettre qu'il avait devant les yeux la même créature. Netty, l'enfant malingre, était devenue, sous l'influence du système Truphêmique, une grande jeune fille paraissant avoir atteint au moins l'âge de dix-huit ans. Et de fait, c'était une créature admirablement belle. C'était bien elle qu'avait aperçue le jeune rêveur du haut de son observatoire aérien, et son enthousiasme était justifiable. Son corps était un assemblage de toutes les perfections physiques; c'était la vie dans sa manifestation la plus complète et la plus régulière.
Ainsi surprise, la jeune fille se courba pour résister à l'étreinte de Truphêmus et, en vérité, on devinait qu'il lui eût suffi d'un geste brusque pour se dégager. Mais sous l'influence de la honte et de la peur, et elle se mit à pleurer en jetant des cris perçants:
—Non! non! ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!
Aloysius accourut de ses deux jambes cliquetantes.
—Ne lui faites pas mal! cria-t-il à Truphêmus.
—Mais je ne l'ai pas touchée! répondit le gros homme en lâchant la main de la jeune fille.
Celle-ci, se sentant libre, courut aussitôt se blottir dans un coin du pavillon, s'accroupit, et élevant son coude à la hauteur de son front, continua à gémir et à protester.
—Voyons! voyons! ma petite Netty! disait Aloysius. Il ne faut pas te désoler comme cela! Eh bien! après tout, c'est un malheur… On ne te mangera pas pour cela…
Et il cajolait ses cheveux blonds du bout crochu de ses doigts osseux.
Elle leva vers lui ses grands yeux bleu d'acier.
—Tu ne me battras pas, bien vrai?
—Mais non! mais non!… Allons, viens avec moi…
La prenant par la main, Aloysius l'emmena doucement vers le parc, la regardant et songeant aux théories de Truphêmus sur le système nerveux céphalo-rachidien.
—Comment le malheur est-il arrivé?
—Je ne sais pas, papa. Je n'étais pas là… je n'ai rien vu…
—Ne mens pas! une fille de ton âge… c'est-à-dire non, une grande fille comme toi!…
Netty se reprit à pleurer de plus belle, en criant:
—Je n'ai pas menti!… ce n'est pas moi!
Rien n'était plus singulier que l'aspect de son visage quand elle prononçait ces paroles. Ces lignes, parfaites dans leur régularité, se déformaient dans les contorsions d'un désespoir plus apparent que réel. C'était la grimace de l'enfant sur le visage de la femme, quelque chose qui ressemblait au masque de la Folie.
Aloysius la contemplait avec une expression de profond découragement.
Truphêmus se rapprocha de lui et lui frappa sur l'épaule:
—Un mot! fit-il.
—Je suis à vous, murmura le docteur.
Et s'écartant un peu de la jeune fille, il s'approcha du gros Truphêmus.
—Peut-être, dit celui-ci, y aurait-il un moyen!
—Prenons garde! prenons garde! s'écria Aloysius avec une indicible expression de terreur. Nous n'avons déjà voulu que trop tenter la nature. Elle se venge, ajouta-t-il en désignant du doigt Netty, qui, étendue à terre, faisait de petits tas de sable avec ses mains.
—Est-ce bien le docteur Aloysius que j'entends? reprit Truphêmus. Est-ce là cette intelligence supérieure pour laquelle la science n'avait pas de secrets, et qui n'admettait l'insolubilité d'aucun problème? Et ne comprenez-vous pas que toute oeuvre humaine a besoin de perfectionnement? N'avons-nous rien obtenu? Ce corps n'est-il pas l'oeuvre la plus admirable que jamais la science ait produite? Je ne me dissimule pas que l'âme laisse à désirer; mais le mal est évidemment réparable. Que diriez-vous d'une opération délicate et dont l'idée vient de me frapper il n'y a qu'un instant? Il est évident que la matière cervicale qui remplit le crâne de Netty est insuffisante ou mal conformée. Voilà ce dont, à mon humble avis, il importe de s'assurer. Le moyen est facile: il suffirait de pratiquer avec un instrument tranchant une incision circulaire qui détache une partie de la boîte osseuse de votre fille…
—Vous tairez-vous, bourreau! tortionnaire! hurla Aloysius, qui, hors de lui, se jeta sur Truphêmus.
Celui-ci, effrayé, roula de quelques pas en arrière… Au même instant, on frappa violemment à la porte de la rue.