VII

—Eh bien, demandai-je à Maurice pendant la suspension d'audience, que pensez-vous de tout cela? Pouvez-vous au moins prévoir le verdict?

Maurice me regarda en souriant:

—Décidément, me répondit-il, vous tenez à voir en moi un sorcier, et je ne désespère pas de vous entendre me demander un jour de lire l'avenir dans le marc de café ou dans le creux de votre main.

—De fait, repris-je, vous aviez raison. En dépit du mystère qui règne et régnera toujours dans cette affaire, il est impossible de nier qu'il y ait eu violence exercée par Beaujon sur la victime. Nous avons mal choisi notre problème…

—Vous croyez, n'est-ce pas?

—J'en suis persuadé, repris-je avec énergie, c'est là une cause toute secondaire, sans intérêt comme sans importance. Et je ne vous demanderai même pas de vous en préoccuper plus longtemps…

—Dites-moi, reprit Maurice sans me suivre sur le même terrain, j'ai entendu dire que le mort avait été photographié. Pouvez-vous me procurer cette photographie?

—Vous entendez la photographie après décès…

—Certes.

—Vous l'aurez… Mais vous n'êtes donc pas de mon avis, vous croyez qu'il y a ici quelque chose à rechercher?…

—Je ne crois rien… je vous ai fait une question, vous m'avez répondu.
Ne voyez rien de plus…

—Vous dissimulez. Mais je vous le pardonne en raison du dépit qu'a dû vous causer l'absence d'intérêt de ce procès. Pour ma part, je suis désolé de n'être pas mieux tombé…

—Chut! le jury, fit Maurice.

En effet, les jurés, après une demi-heure de délibération, rentraient en séance. Un silence profond régna dans l'auditoire.

Les questions posées avaient trait: la première à la question d'homicide volontaire, la seconde à la préméditation.

Les réponses furent celles-ci:

Sur la question d'homicide: OUI.

Sur la question de préméditation: NON.

Et enfin:

Admission de circonstances atténuantes.

Beaujon fut ramené. Au moment où le greffier lui donna connaissance du verdict, il devint pourpre; ses yeux s'injectèrent:

—C'est impossible! cria-t-il.

Le président lui demanda s'il avait quelques observations à faire sur l'application de la peine.

—Je m'en f…! hurla le malheureux hors de lui. Je suis innocent!

Après une courte délibération, le président lut l'arrêt qui, reconnaissant l'accusé coupable d'homicide volontaire, le condamnait, en tenant compte des circonstances atténuantes, à dix ans de réclusion.

Beaujon poussa un cri terrible, et menaça du poing le tribunal, le bras tendu. Au lieu de se retirer, il résista aux gendarmes qui voulaient l'entraîner. Il y eut un moment de lutte affreuse. Le condamné se débattait, frappait, hurlait. On parvint enfin à l'arracher à son banc.

La foule s'écoula, douloureusement impressionnée. Mais ce dernier incident affirmait la justice de l'arrêt rendu:

—Hein? disait une jeune femme, lui qui avait l'air si doux tout le temps? Est-il assez rageur?

Le lendemain paraissait dans le journal judiciaire une note ainsi conçue:

«À peine rentré dans sa cellule, Beaujon a été en proie à de tels accès de fureur et de désespoir qu'un instant on a dû craindre pour sa raison. Le fait est d'autant plus remarquable que, lors de son arrestation et pendant toute la durée de sa détention préventive, il n'a cessé de montrer la plus parfaite insouciance. Des soins lui ont été prodigués; il est enfin revenu à lui et a longuement pleuré. Il proteste de son innocence. Beaujon a déjà demandé à se pourvoir en cassation contre l'arrêt qui l'a frappé.»

Maurice m'avait quitté aussitôt que l'audience avait été terminée, en me rappelant ma promesse relative à la photographie de la victime; j'avais remarqué chez mon ami une certaine agitation; aux questions que je lui avais adressées, il n'avait répondu que par monosyllabes.

Malgré moi, lorsque je fus seul, je ne pus m'empêcher de réfléchir au drame qui venait de se dérouler sous mes yeux.