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On comprendra si je devais être exact au rendez-vous. J'avoue très franchement—dût-on me taxer de vanité ou d'inconséquence—que, pendant toute cette quinzaine, je me creusai la tête pour trouver la solution du problème dont je m'étais promis, dont je m'étais imposé d'étudier les termes. J'avais dû, à mon grand regret, abandonner l'hypothèse de l'aliénation mentale. En effet, groupant à nouveau les diverses circonstances du procès, je n'avais rien trouvé qui pût produire en moi—je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilité réelle.
Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne. Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent?
Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation, l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de s'en tirer à ce prix.
On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de s'en être tiré à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent pour les condamnations à temps, sans réfléchir que les premières années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après l'épuisement du désespoir.
Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire, avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais excentrique.
L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait, s'était immédiatement pourvu en cassation.
À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre ardente qui avait mis ses jours en danger.
À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de suicide.
Les petits journaux s'étaient emparés de la Bestia et lui avaient fait une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein, menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente.
Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un instant que la Bestia pouvait fournir quelques renseignements; je l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais en vain.
Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon avait succombé.
—Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus de préméditation.
«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années, on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes.
Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie… Je pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu.
Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait poussé dans cet abîme… J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance. Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait dû réussir plus vite et plus tôt.
Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris précipitamment:
C'était Maurice.
Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai involontairement en poussant un cri de surprise.
J'ai dans un autre récit (le Clou) esquissé la physionomie de Maurice Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux convergeaient sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer comment ses regards semblaient se diriger au dedans, et non plus au dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient alors.
Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur saine. Son teint uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de l'épiderme qu'à l'état de la santé.
Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide, amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux diamants de la nuit.
—Qu'avez-vous? m'écriai-je, que vous est-il arrivé?
Il me regarda avec surprise, et ses lèvres amincies ébauchèrent un sourire.
—Que signifie cette question? me répondit-il.
—Mais… continuai-je en hésitant, n'êtes-vous pas malade?
—Nullement.
—Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait la cheminée.
Il s'examina longuement.
—Je comprends, murmura-t-il.
Puis, de sa voix claire et nette:
—Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de fatigue, voilà tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons à causer.
En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté, je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un geste.
—Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée; j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible. Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je l'ai couché… je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis habitué à vous entendre: votre note ne désharmonisera pas ma pensée… cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je m'habitue, que je me réhabitue aux objets qui m'entourent ici.
Je sortis aussitôt.
En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un choc soudain?
Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me tendit la main:
—Là! dit-il, me voilà nivelé, tu vois que cela n'a pas été long.
On remarquera que nous employions indistinctement le tu ou le vous. Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période méditative, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main avec effusion.
—Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.