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«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront… Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition… pas de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés jusqu'au seuil de la chambre nuptiale… tout cela m'aurait préoccupé, détourné de mon but… Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais… et nul que moi ne le connaîtra, tant que je vivrai, excepté lui, mais alors vivra-t-il?

«Non, je suis resté à Green-House… Je suis bien informé… c'est aujourd'hui qu'ils se marient… et je veux, seul avec moi-même, causer encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être inscrites à la page du débit. À la page du crédit, je ne mets qu'un mot: Haine!! C'était là ce que disait mon âme en un son unique résumant toute la symphonie de l'enfer…

Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je sais qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent, parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran jaloux, dans son rayonnement…

«À cette heure, que font-ils?… Ils ne sont pas encore unis. Ils forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de l'épaisseur d'une cloison…, d'un mur peut-être. Grand point. Je ne perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier… Je me promène dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute surexcitation irait en ce moment contre mon but… je sais que je vais souffrir. Il faut que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du patient. C'est un terrible et difficile dédoublement à accomplir… j'y parviendrai…

«Huit heures. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne voie pas, je sais. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il s'est trouvé que ces deux parties du moi se sont touchées, combinées. Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en pratique… mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent, neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts, l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une division de fibres qu'il s'agit d'accomplir…

«Cette lutte est terrible… l'équilibre s'établit difficilement.

«Midi… Je me relève, mécontent de moi-même… Tout à l'heure, j'ai senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une masse… Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau comme si la digue,—ma volonté,—se fût tout à coup rompue. Il faut avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front, sur tout le corps… Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous que je ne me serais pas senti souffrir?… et c'est justement cette sensation que je veux… Cette eau m'a fait du bien. Étudions maintenant… Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le choc qui s'est répercuté sur mon corps… Quand on monte une côte élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte encore. Puis, tout à coup en un point… point unique… on se trouve sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul point, on ne montait, ni on ne descendait… Au moment où le pasteur les a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point mathématique qui sépare les deux déclivités.

«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir. Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure… L'avouerai-je? Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur d'espoir… Si cela n'était pas!… Or, cela est. J'étais le torturé qui doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs dents de fer… qu'on applique sur le chevalet… qui doute encore! Mais tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair… il s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc m'a mordu.

«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et, regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils croyaient… Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je pense… Pas au ciel, je vous jure!