XII
L'hôtel de la rue des Grès était une de ces vieilles maisons, à l'allure lourde et respectable, comme il n'en reste guère aujourd'hui. On devinait que des générations d'étudiants avaient passé par là, et que sur ce palier plus d'un avait frissonné sous son habit râpé, qui, aujourd'hui, occupait une place parmi les privilégiés de la Faculté; plus d'un s'était hâté, devant la loge du concierge, craignant une réclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientèle sérieuse; plus d'un enfin était sorti, la tête haute et le front étincelant d'espérance, qui était mort dans quelque coin, rongeant sa dernière désillusion avec son dernier morceau de pain.
Au résumé, maison mal tenue, d'apparence morne et grognon. Sa façade semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer.
C'était là qu'avaient demeuré Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprès de la propriétaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide, à rampe fièrement campée, à balustrade massive, surchargée de poussière, où mes doigts témoignèrent par écrit qu'on n'avait guère épousseté.
Je frappai à une lourde porte, qui s'ouvrit aussitôt. Maurice était seul. Je regardai autour de moi avec curiosité.
—Voici la chambre, me dit Maurice.
La description qui avait été faite par Beaujon à l'audience était exacte. C'était une grande pièce, d'anciennes construction et disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs étaient couverts d'un papier autrefois décoré de fleurs, mais aujourd'hui de couleur si ternie, si fanée, que tout disparaissait sous une même teinte grisâtre. Il était déchiré en plusieurs endroits, notamment au-dessus de la plinthe.
En entrant on avait à sa droite la fenêtre haute et large ouvrant sur la rue; à sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit, forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bordés d'une bande de jaconas à fleurs jaunes, pendaient d'une flèche fixée au mur et enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils s'arrêtaient à mi-hauteur du bateau. À la tête du lit, un de ces meubles, connus de nos pères sous le nom de servantes, faisait office de table de nuit. En face de la porte, une cheminée surmontée d'une glace faite de deux morceaux, encadrée de bois peint en blanc: dans ce cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au temps jadis avait eu la prétention de représenter des amours lutinant une nymphe. Auprès de la cheminée un fauteuil en velours d'Utrecht, forme dite bergère; à terre, devant le lit, une descente de lit coupée dans quelque ancienne tapisserie. En face de la cheminée, c'est-à-dire auprès de la porte d'entrée, un bureau en bois noirci.
Maurice avait fait disposer devant la fenêtre une table ronde recouverte d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient attendre un conseil d'administration.
—Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses m'aider dans mes dernières dispositions.
—Qui attends-tu?
—Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous à cette table, puis quelques témoins, et parmi eux, le père de Defodon. C'est à son sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propriétaire a mis à ma disposition la chambre d'à côté. C'est là que restera M. Defodon père, jusqu'à ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher lorsque je te le dirai.
—C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de refaire l'instruction et le procès?…
Au même instant, on frappa à la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B…, l'avocat de Beaujon; il était accompagné d'un vieillard.
—Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main de B… et en saluant le vieillard.
Il me présenta à ce dernier, puis m'apprit que c'était le président du jury qui avait condamné Beaujon.
Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans l'affaire.
—Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma présence.
Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune, sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence.
En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient, vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place autour de la table.
—Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant, messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je suis à vous.
Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et, assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre:
—Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances de cet accident.
Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient.
Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa main.
—Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette physionomie…
Le portrait passa dans chaque main.
—Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier témoin dont l'examen puisse apporter ici quelque lumière. En effet, l'homme est mort rapidement, la photographie a été tirée presque aussitôt, la physionomie de la victime a gardé l'empreinte des sentiments qui éclatèrent dans ce cerveau au moment même de la commotion mortelle. Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre pouvoir d'établir une communication quelconque entre la victime et nous, et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le plus simple et le mieux à notre portée. Ne croyez pas d'ailleurs que je joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irréfléchi, si je puis dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur cet examen, étudiez une à une toutes ses lignes et vous serez surpris de voir l'idée se dégager peu à peu et s'imposer à votre conscience.
—Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractère saillant, évident. Quel est-il à votre avis, monsieur l'avocat général?
—C'est évidemment la terreur, répondit le magistrat.
Maurice ne put réprimer un sourire.
—Permettez-moi de vous arrêter à cette première appréciation. Non, cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous allez en être convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien, maintenant donnez à votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est cela, mais accentuez… accentuez encore.
Le magistrat, obéissant au désir de Maurice, s'efforçait de traduire sur son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait à la main une petite glace ovale et étudiait curieusement les contractions qui se produisaient sur son visage.
—Fort bien, s'écria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces points principaux. Vos yeux sont démesurément ouverts, les sourcils relevés, le front est plissé. La bouche est ouverte, les joues sont tendues sans un seul pli, les rides même qui contournent la bouche à la commissure des lèvres ont disparu. Caractère général, extension de la face… maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si votre idée subsiste.
—C'est vrai, s'écria l'avocat, aucun de ces caractères ne se reproduit sur ce visage…
—Encore un détail important: dans la tension des traits sous l'impression de la terreur, les lèvres, notamment, sont dépourvues de toute espèce de pli ou de contraction… regardez les lèvres du mort…
L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue et en quelque sorte convulsée.
—Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique récente lorsque ce portrait a été fait, peut avoir modifié certains traits… je serais de votre avis si nous constations une absence de contractions. La mort peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les contractions qui ont subsisté pendant la première heure qui a suivi le décès ont évidemment, nécessairement, préexisté à la mort ou plutôt se sont produites simultanément avec la catastrophe finale. Étudions maintenant le caractère de ces contractions qui, jusqu'ici, vous paraissent, comme à moi, ne pas être expliquées par l'effroi. Certes, je sais que rien ne pouvait venir plus naturellement à l'esprit que cette première hypothèse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au moment où il sent que sa force est en défaut, il est saisi d'une terreur folle… oui, cela est vrai, à moins (écoutez bien ceci), à moins qu'un sentiment plus violent, plus impérieux, n'absorbe toutes ses facultés et ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prévoir…
Nous respirions à peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa démonstration. Nous pressentions que la vérité allait se dégager de ces préliminaires.
—Or, le caractère typique, absolu, évident de cette physionomie, c'est le dégoût, un dégoût intense, profond, énorme. Vérifions le fait. Le signe caractéristique du dégoût, c'est la contraction de la lèvre inférieure, dont les extrémités s'abaissent tandis que le milieu de cette lèvre se recourbe sur lui-même et fait, selon une expression vulgaire, mais d'une clarté complète, bourrelet.
Nous exécutâmes tous instinctivement le mouvement.
—Voyez, la lèvre supérieure remonte violemment, la lèvre inférieure s'abaisse. Sous la pression exercée sur les joues par la motion de la lèvre supérieure, les deux plis dont je parlais tout à l'heure et qui sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent vigoureusement et se creusent. En même temps, le nez se relève et il se forme des plis transversaux à la jonction des sourcils. Les yeux, au lieu de s'ouvrir démesurément, comme dans la terreur, se rapetissent au contraire sous le gonflement des paupières. La peau du front, tirée en bas, est sans rides… Regardez ce portrait. C'est le type du dégoût… et voilà ce qu'il nous répond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est mort dans un accès de dégoût terrible, irrésistible… Ce que je vous dis n'est-il qu'une hypothèse plus ou moins ingénieuse? La réponse est dans la contraction de la lèvre inférieure. Aucune sensation, je dis aucune, n'a pour caractère accessoire ce trait qui est inhérent au dégoût. Le premier degré du dégoût est le dédain; ici la langue elle-même nous aide. Lèvre dédaigneuse, la formule existe, c'est la lèvre inférieure qui avance, tandis que la lèvre supérieure s'y appuie fortement.
—Toutes ces déductions, dit le juré, sont d'une justesse admirable. Il est évident que, lors de la crise fatale, Defodon était sous l'empire du dégoût; mais allierez-vous le dégoût, sentiment tout répulsif et de retraite, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait porté la victime à se jeter sur Beaujon?…