II

Je rentrai chez moi, fiévreux, presque irrité. Pour la première fois qu'on faisait appel à ce qu'il me plaisait d'appeler ma science, je me heurtais à un cas désespéré: brutalement, la mort me barrait le passage, et il me semblait l'entendre murmurer à mon oreille le mot de la suprême désespérance: «Tu n'iras pas plus loin!…»

Mais je ne souffrais pas seulement de ce sentiment égoïste et humilié: l'angoisse qui me poignait tout à l'heure augmentait. Pour m'y soustraire, j'essayais de classer mes idées, de grouper les faits remarqués et d'obtenir d'eux une réponse aux doutes qui m'irritaient.

L'état de cette enfant ne répondait à aucune des observations connues. J'ouvrais mes livres un à un, et nulle part je ne trouvais rien qui me satisfît. La malade ne présentait aucun des symptômes classés, et c'était là justement ce qui me troublait le plus: l'absence de symptômes s'affirmait à chaque instant davantage. Fallait-il croire, selon l'insinuation du concierge, aux mauvais traitements, à l'inanition? Mais, outre que les allures de la mère, l'affection profonde et non jouée qu'elle portait à sa fille donnaient un absolu démenti à ces suppositions, l'état physique de la malade donnait, à ce point de vue, des contre-indications formelles.

Pendant le peu de temps que j'avais pu l'examiner et l'ausculter, j'avais été surtout étonné de l'état sain des organes importants. Il y avait eu évidemment déperdition de vitalité, lente ou rapide; mais elle ne s'était opérée par aucun de ces accidents qui laissent en l'organisme des lésions ordinairement faciles à constater.

Mais pourquoi les deux commères avaient-elles paru si bien comprendre ce qui, pour moi, restait inexpliquable? Pourquoi le concierge avait-il semblé dans ses interjections rapides, accuser l'étrange personnage que je connaissais sous le nom de M. Vincent, dont l'abord, il est vrai, m'avait frappé d'une impression pénible, mais que nul indice ne me permettait de soupçonner… Et sur quoi auraient porté mes soupçons? Si horribles que pussent être certaines hypothèses, je m'y arrêtais et, là encore, groupant mes observations, j'acquérais la conviction qu'elles n'auraient reposé sur aucune base possible.

Puis, je le répète, il est des physionomies qui ne trompent pas, et celle de cette mère respirait la plus parfaite honnêteté. Elle aimait sa fille, ne l'avait jamais quittée… Non, non, il était inutile de se lancer sur une piste que tout démontrait fausse et calomniatrice.

A la fin, cet examen de raison et de conscience m'énerva à ce point qu'il me fut impossible de rester seul plus longtemps. J'avais besoin d'entendre des voix humaines, d'échanger mes pensées, de me rafraîchir le cerveau dans le flot des banalités courantes.

Je sortis. Quand j'entrai dans le cercle de lumière projeté par le gaz de la brasserie, et d'où émergeait la silhouette remuante des jeunes gens, ce fut une clameur de bienvenue. Depuis ma thèse, on ne m'avait pas vu trois fois. Et les quolibets amicaux de pleuvoir sur moi, et les mains de m'attirer, pour me contraindre à m'asseoir devant une pile de soucoupes, obélisque obituaire des chopes disparues. Je ne me fis pas prier, d'ailleurs. Ce bruit, cette exubérance me rassérénaient.

Il me fallut rendre raison de ma perpétuelle réclusion, me défendre d'ingratitude envers les anciennes amitiés, confesser mes ambitions et mes espérances, mais surtout trinquer et retrinquer encore, en absorbant l'horrible dilution alcoolisée qu'en notre beau pays on décore du nom de bière, et dont le principal mérite—apprécié surtout du vendeur—est de condamner le moins altéré à une soif dévorante, mère du renouvellement.

Sous cette influence excitante pour le cerveau, jusqu'au moment où elle torture l'estomac, mes idées se faisaient plus nettes: je reprenais la perception active des faits et en même temps, je sentais un invincible désir de raconter l'étrange aventure à laquelle j'avais été mêlé tout à l'heure. Naturellement je ne tardai pas à y succomber et, d'une seule haleine, je narrai l'incident.

Comme il s'agissait d'un enfant—l'éternel problème qui émeut les plus sceptiques—on m'écouta attentivement, et nul ne me railla lorsque j'affirmai l'émotion douloureuse que m'avait causée mon ignorance.

—Ecoute, me dit Gaston Dussault, un jeune docteur dont nous reconnaissions tous la haute valeur, je n'ai pas la prétention de te donner le mot du logogriphe que tu nous proposes. Mon observation sera d'un caractère plus général et en même temps de nature, hélas! peu encourageante. Il y a deux périodes dans la vie du médecin. La première—temps de jeunesse—comporte la curiosité ardente, la volonté de vaincre le mal, le dévouement que rien ne rebute. C'est aussi le temps du travail acharné, avec quinze et vingt heures de lecture ou de griffonnage, avec la brûlure des yeux à des mèches de chandelles fumeuses et mal odorantes. Or pendant que nous potassons avec cette furie, la vie marche, s'agite, se rue autour et en dehors de nous. Nous nous bouchons les oreilles pour n'entendre pas le bruit que fait l'humanité, la grande malade souffrant par les poumons, par le coeur, par le cerveau. Nous demandons à autrui la science toute faite, celle que le passé a entassée dans les in-8° formidables de lourdeur et de prix et le temps nous manque pour apprendre le secret de la vie et de la mort dans le seul livre toujours ouvert, illustré de schémas toujours nouveaux, sincères et probants, et ce livre, le voici…

D'un geste circulaire, il montrait le boulevard; le gaz jetait ses bandes blanchâtres dans lesquelles roulait le flot incessant des promeneurs.

—Voilà le grand manuel de pathologie interne et externe, continua-t-il; voilà la physiologie en action. Que voyons-nous de cela nous, les jeunes, rivés à l'hôpital ou au cabinet de travail? Et ceci est un volume, un chapitre, un alinéa de la vaste encyclopédie médicale qui est la société tout entière. Ah! s'écria-t-il d'un accent dont la sincérité nous frappa, avoir le temps—c'est-à-dire l'argent de la vie quotidienne—et se consacrer tout entier à la lecture de la bibliothèque humaine, de ce dictionnaire universel dont chaque homme est une page, l'épeler, la transcrire, l'annoter… et après cela faire de la médecine! Que dis-je? Après cela, la médecine serait faite… car alors on aurait autopsié, non des cadavres, mais des êtres vivants, des cerveaux, des poitrines et des coeurs… Dix ans d'observations accomplies avec le superbe courage que nous mettons à remuer des cendres d'érudition, et la vraie flamme jaillirait!…

—Mais après le travail forcené auquel nous devons nous condamner, m'écriai-je, il nous reste plus de la moitié de notre vie…

—Pour devenir le second homme qui est en tout médecin, interrompit-il, le découragé, le sceptique, l'ignorant, le praticien banal et routinier qui vise la croix d'honneur et l'Académie. Quand nous nous évadons des livres, nous sommes aveugles et ne voyons plus l'homme…

A ce moment, je poussai une exclamation et, posant ma main sur son bras:

—Regarde, lui-dis-je.

Il suivit l'indication que lui donnait mon doigt.

—Quel est cet homme? demanda-t-il.

—C'est le vieillard dont je te parlais tout à l'heure… M. Vincent!…

En effet, sous le reflet cru des cristaux dépolis, le vieillard s'avançait, lentement, péniblement, et je frissonnais en constatant l'incroyable changement qui s'était produit en lui depuis une heure à peine que je l'avais quitté.

Il me paraissait blafard, maigre, voûté, brisé. A chaque pas traîné sur l'asphalte, il regardait autour de lui, tournant son cou branlant dont je croyais entendre craquer les vertèbres.

—Hé! mais, s'écria un de nos voisins, c'est le vieux Thévenin! Il n'est donc pas mort?

—En effet, reprit Gaston, qui l'avait regardé plus attentivement; je ne l'avais pas reconnu tout d'abord…

—Mais qui est M. Thévenin? demandai-je impatiemment.

Sans me répondre directement, Gaston continua, comme se parlant à lui-même:

—Je l'ai rencontré il y a quelques mois à peine, il était alerte et rajeuni…

—Puisque moi-même, il y a une heure, j'ai cru, en le voyant, me trouver en face d'un homme encore jeune… Il se peut, après tout, que le chagrin ait produit cette métamorphose…

—Viens, me dit Gaston, en me touchant légèrement l'épaule; je te dirai ce que je sais de lui…

M. Vincent—je continuerai à lui donner ce nom, qui lui appartenait réellement: il s'appelait Vincent Thévenin—avait franchi la zone de lumière dont nous occupions le centre.

Je me levai avec empressement et suivis mon camarade.

En un instant, nous eûmes retrouvé la piste du vieillard, qui remontait le boulevard, se perdant à travers la foule rieuse et gaie qui jouissait de cette soirée d'été plantureuse et vivifiante.

Son dos étroit semblait appartenir à une personnage macabre.

—Parle, dis-je à mon camarade; hâte-toi de me dire ce que tu sais de ce personnage qui m'intéresse, m'inquiète et m'irrite tout à la fois.

—Suivons-le d'abord, reprit Gaston; je connais son passé, il me plairait de connaître quelque chose du présent.

Je dus commander à mon impatience et, réglant notre pas sur celui de M.
Thévenin, nous nous arrangeâmes de façon à ne le pas perdre de vue.

Je remarquai alors que devant chaque café il s'arrêtait, restant sur le seuil et fouillant du regard, cherchant sans doute quelqu'un… ou peut-être quelqu'une, ajouta Gaston en riant. En effet, il se portait de préférence devant les établissements fréquentés par les jeunes femmes du quartier.

—C'est une simple plaisanterie, du reste, ajouta Gaston; car, outre que
Thévenin a toujours été fort chaste, il doit être plus que centenaire…

—Centenaire!

—J'ai trente-cinq ans, reprit mon interlocuteur, et, quand j'en avais quinze, celui qui me raconta l'histoire de Thévenin m'affirma qu'il vivait déjà en 1789.

Cependant le vieillard avait repris—non sa course—mais son glissement silencieux qui lui donnait un caractère quasi-fantastique.

A mesure qu'il marchait, il semblait qu'il se courbât davantage sous un poids devenu plus lourd: son apparence falote s'accentuait. En vérité, nous en venions à craindre qu'il ne s'affinât au point de s'évanouir dans l'air et de disparaître tout à fait.

Arrivé à l'extrémité du boulevard, il s'arrêta, comme hésitant sur la direction qu'il devait suivre: mais l'heure passait, les promeneurs devenaient rares. Étant tout près de lui, presque à le toucher, nous le vîmes esquisser un geste qui tenait à la fois de la colère et du découragement; et il s'engagea dans une rue transversale.

Nous ne perdîmes pas sa trace et bientôt nous le vîmes traverser la rue et marcher droit à une porte cochère, devant laquelle une grosse femme—évidemment une concierge—humait les fraîcheurs de la soirée, tenant sur les genoux un garçon de six à sept ans, solide et gras.

A peine le gars eût-il aperçu Thévenin qu'il sauta en bas du giron de sa mère et courut à lui à grandes enjambées. Il heurta même si fort le vieillard que nous craignîmes un instant qu'il ne le renversât. Mais au contraire, avec une force qui nous étonna, Thévenin le saisit dans ses bras, l'enleva de terre et l'embrassa longuement:

—Pauvre homme, murmurai-je attendri, il pense à la petite morte.

Cependant la grosse femme rappelait son garçon, l'objurgant en criant:

—Veux-tu bien laisser monsieur… petit gredin!… Je vous demande pardon, monsieur Vincent…

Il répondait doucement, tapotant les joues du petit qui était revenu se coller contre lui.

—Ah! je sais bien que vous êtes le papa Gâteau de tous les enfants! continuait la femme, et, du plus loin qu'ils vous aperçoivent, ils courent à vous…

Cependant M. Vincent n'entrait pas, quoique la concierge se fût écartée pour lui livrer passage.

Il paraissait hésiter; puis il lui dit timidement:

—Vous ne voulez pas me le confier…, je lui apprendrais tant de belles choses!

—Oh! ce serait avec plaisir, monsieur Vincent. Mais vous savez bien qu'il reste à la campagne, chez sa grand'mère. Pour qu'on me l'ait prêté huit jours, il a fallu la croix et la bannière… Et puis l'air est si bon là-bas!…

M. Vincent n'insista pas. Il embrassa encore une fois l'enfant et disparut dans le long corridor. Il semblait rajeuni, en vérité.

Gaston s'approcha:

—C'est bien le savant M. Vincent Thévenin qui vient de rentrer?…

—Oui, monsieur. Ah! oui, un savant, et puis un si brave homme! Le père aux enfants, quoi! Et ils le savent bien, les petits gueux; ils lui soutirent des sous toute la journée.

—Il demeure ici?…

—Depuis dix ans…

—Je l'ai un peu connu autrefois. Il me paraît bien vieilli…

—Ne vous y fiez pas! Tenez, il y a six mois, il était si cassé qu'il n'avait plus que le souffle. Tout à coup, patatras! ç'a été comme un coup de baguette. Je ne sais pas ce qu'il avait inventé pour se soigner, mais en moins de six semaines il était retapé… là… à neuf! au point que, si j'avais été veuve…

Elle rit franchement, en femme qui peut se permettre un peu de gauloiserie sans que personne y trouve à critiquer.

—Mais quel âge lui donnez-vous? ajoutai-je.

—Oh! un zeste! dans les quatre-vingt-quinze… au moins.

—Voilà l'homme, reprit Gaston quand, nous étant éloignés, nous eûmes repris notre promenade. Très estimé, très respecté, aimant les enfants. Qu'en dis-tu?

—Rien. J'attends son histoire.

—Elle est fort simple, en somme, j'entends pour nous qui, en fait de science, n'admettons guère l'impossible. M. Vincent de Bossaye de Thévenin est le dernier descendant d'une grande famille qui a émigré pendant la Révolution française. Son père était un des cent actionnaires à 2,400 livres du fameux Mesmer, qu'il suivit en Suisse où, comme tu le sais, le célèbre thaumaturge résida jusqu'à sa mort, survenue en 1815. M. de Bossaye père rentra en France avec les Bourbons et mourut bientôt après, laissant un fils, celui qui nous occupe. Vincent suivit les leçons de Carra et de Saussure, conquit ses grades dans la médecine et s'attacha au fameux Deleuze, qu'on surnommait, sous la Restauration, l'Hippocrate du magnétisme animal.

«Dès lors, il rompit en visière avec la routine académique, fut pendant quelques années secrétaire de la Société magnétique fondée par le marquis de Puységur et devint enfin l'ami, le secrétaire, l'alter ego du marquis de Mirville, directeur de la Société d'Avignon et auteur d'un très étrange ouvrage sur les esprits et leurs manifestations fluidiques.

J'interrompis vivement Gaston, m'écriant:

—En somme, ce grand savant est un spirite… un fou!

—Pourquoi t'emporter ainsi? reprit Gaston en souriant. L'homme qui, il y a cent cinquante ans, aurait prévu l'éclairage électrique des gares de chemins de fer eût paru digne d'être enfermé aux Petites-Maisons. La science part d'un fait minime et grandit par les hypothèses. Un fou! continua-t-il en s'animant; crois-tu que Crookes, qui a découvert un métal nouveau, le thallium; qui a posé l'irritante énigme du radiomètre, dont le fonctionnement visible reste encore inexpliqué, soit un fou? Eh bien! étudie ses dernières recherches et dis-moi si tu ne sens pas ébranlé en toi quelque chose que tu jugeais bien solide. Mais revenons à M. Vincent. Depuis 1825, environ, cet homme—en qui se combine l'étonnante patience du fakir avec l'active persévérance du chercheur—a été le chef universel, reconnu et respecté, de cette bizarre population de magnétiseurs et de magnétisés, beaucoup plus nombreuse qu'on ne le croit, dont la bonne foi ne peut être suspectée et qui a les passions, les vaillances de l'apostolat. Alexandre Bertrand, Georget, furent ses élèves, et cependant jamais Thévenin n'a permis que son nom fût prononcé. Il n'intervint pas directement dans la fameuse querelle avec l'Académie qui, en dépit du rapport d'Husson, se termina par un refus absolu de la docte compagnie de prendre le magnétisme au sérieux. Tu n'ignores pas que cette décision date de 1837, sur l'initiative du docteur Dubois d'Amiens.

«Le docteur Thévenin ne protesta pas: au contraire, il sembla se désintéresser de la question, et rompit avec ses adeptes. Mais je sais de source certaine qu'il n'abandonna pas ses études. L'homme de qui je tiens tous ces détails et qui a été un des derniers élèves de Thévenin m'a déclaré, quelques mois avant sa mort que la science de son maître l'épouvantait—c'est le propre terme qu'il a employé. Et il ajoutait:

«—Ne croyez à aucune jonglerie, à aucun charlatanisme, non plus qu'à une de ces déséquilibrations cérébrales qui peuvent tout expliquer par un intérêt d'argent ou d'orgueil, sinon par la folie. M. Vincent est l'homme le plus froid, le plus strictement positif que j'aie rencontré de ma vie. Jamais il n'a procédé par à-coups, c'est-à-dire en laissant au hasard le soin de décider du bien ou du mal fondé de ses observations. Il va lentement d'un point à un autre, degré par degré, soumettant aux vérifications les plus minutieuses chaque progrès obtenu. C'est peut-être en raison de cette lenteur même que j'ai tant de peine à le suivre: sans cesse mon imagination m'emporte et m'entraîne en fausse route. Lui va tout droit, sans s'écarter d'une ligne de la voie tracée.

«Tu comprends, continua Gaston, combien j'étais curieux d'obtenir des détails. Science soit! mais quelle science? A toutes les questions que je lui adressai, mon ami répondit avec une discrétion qui équivalait à un refus de divulguer les secrets de son maître. Cependant, voici ce que je pus obtenir. M. Vincent ne s'est préoccupé ni de la seconde vue ni de la prévision de l'avenir. Ses études portent uniquement sur le fait physiologique, ou même physique, d'une force radiante—exactement le terme employé depuis par Crookes—émanant du corps de l'homme et dont l'action—attirante ou pénétrante—peut s'exercer à distance et sans l'aide d'un conducteur matériel.

«Tu vois que de là à l'hypnotisme et surtout à la suggestion, il n'y a qu'un pas.

«Avec l'audace de la jeunesse, je me suis rendu chez M. Vincent et j'ai tenté de le confesser. Un homme très singulier, en vérité et qui m'a produit une impression telle que jamais je n'en ai éprouvé de semblable. Pendant que je lui parlais, m'autorisant du nom de mon ami—qui alors n'existait plus—pour m'offrir en quelque sorte à prendre sa succession d'élève, M. Vincent me regardait: et, chose singulière, je ressentais un effet qui n'était ni l'engourdissement somnambulique, ni la fascination hypnotique: mais il me semblait qu'une irrésistible attraction s'exerçait sur moi. Comprends-moi bien: mon corps n'était pas entraîné vers lui, mais quelque chose qui émanait de toute la périphérie de mon corps, comme si à travers mes pores une substance impalpable, éthérienne, avait été projetée de moi vers lui. L'effet ne dura d'ailleurs que quelques secondes, puis cessa tout à coup.

«—Quel âge avez-vous? me demanda-t-il brusquement.

«—Vingt-six ans, lui répondis-je.

«—Vous travaillez trop, reprit-il. Vous vous dépensez trop vite et trop tôt. Prenez garde, économisez-vous.

«Je ne comprenais guère, me sentant jeune et vigoureux, sous cette réserve qu'après l'effet singulier dont je viens de te parler je ressentais une sorte de lassitude, comme après un excès.

«J'essayai de revenir au sujet qui m'avait amené. Mais il m'interrompit.

«—N'attendez rien de moi, me dit-il avec une certaine rudesse. En l'état actuel des connaissances, ou plutôt en face de l'ignorance universelle, il m'est interdit de communiquer à qui que ce soit ce que je sais.

«—Mais pourquoi donc? m'écriai-je. Pourquoi ne pas nous aider, nous les jeunes gens, à lutter contre les stupides routines?

«—Pourquoi? acheva-t-il en se levant et en dardant sur moi ses yeux dans lesquels brillait une flamme; parce que… parce que ma science est un crime!

«Et alors, sans que j'eusse insisté, il se mit, en un discours d'une éloquence stupéfiante, à me tracer un tableau complet, encyclopédique, de la science actuelle. Il n'était pas un système, pas une théorie, pas une découverte qu'il n'eût étudiée et vérifiée. Et avec une verve sarcastique qui parfois devenait féroce, il flagellait les préjugés, les timidités, les lâchetés qui arrêtaient tous les travailleurs au seuil de la science réelle. Prophète inouï, il me prédit, il y a de cela dix ans, les quelques progrès que nous avons accomplis depuis lors; il voyait—positivement—au delà de notre horizon, et cela sans charlatanisme, par la force de déductions dont j'appréciais moi-même la justesse. Et quand il eut terminé, il ajouta, en me congédiant d'un geste:

«—Je vous refuse ma science, qui est criminelle… Oui, criminelle! car elle augmente, elle centuple l'inégalité terrible qui, dans la lutte pour la vie, fait les vainqueurs et les vaincus.

«Sur cette parole énigmatique, je dus me retirer, emportant, je l'avoue, une impression d'admiration terrifiée. Oui, en ces quelques minutes d'entretien, cet homme m'était apparu comme un être surhumain, à la fois superbe et sinistre. Y avait-il là prédisposition nerveuse? C'est possible. Cependant, si je voulais peindre d'un mot l'étrange concept qui avait jailli de son cerveau, tout à coup, sans raisonnement, comme ces mots qui parfois obsèdent la mémoire sans cause appréciable, je te dirais—ne ris pas de moi surtout—que cet homme m'avait produit l'effet d'un vampire savant. Qu'est-ce que cela veut dire? Aujourd'hui encore, je serais bien embarrassé de l'expliquer nettement. Cherche si tu veux!

«Là-dessus, il est tard. Rentrons.

«—Encore un mot, dis-je. As-tu revu M. Vincent?

«—Oui, plusieurs fois je l'ai rencontré, tantôt vieux, brisé, comme il nous est apparu ce soir; tantôt, au contraire, rajeuni, vivace, rose, robuste.

«—Et tu le crois centenaire?

«—Rappelle-toi les dates que je t'ai citées, et conclus.»

Un instant après, nous nous séparions, et bientôt seul, chez moi, à la lueur de ma lampe, je reprenais l'étude interrompue.

On a souvent ri de la rapidité avec laquelle les enfants passent d'une idée à une autre. Au moment où toute leur attention est concentrée sur un fait, voici qu'une mouche s'envole et, soudain, le cours de leurs pensées est modifié, et ils oublient ce qui, à la minute précédente, excitait si fort leur intérêt.

Des enfants aux hommes, la différence est-elle, après tout, si grande? L'importance des faits qui détournent l'attention des uns et des autres est, en réalité, équivalente et a pour mesure commune l'intensité diverse de leurs sensations. La course d'un chat nous laisse indifférents et ne nous trouble pas: mais une jupe qui passe nous arrache à nos réflexions de l'heure et parfois nous emporte bien loin du chemin que nous suivions.

Puis-je dire quelles circonstances m'empêchèrent de donner suite au dessein bien net que j'avais formé de revoir M. Vincent et de l'étudier de plus près? J'en serais fort embarrassé. Des impressions nouvelles, les unes futiles, les autres plus graves, s'étaient superposées à celle-là: à peine si, de temps à autre, le souvenir de l'étrange personnage traversait ma mémoire, mais à la façon d'une vision vague et sans contours précis.

Des semaines, des mois, deux années passèrent et amenèrent dans ma situation d'importants changements: mon père était mort, me laissant une petite fortune amassée sou à sou, avec cette ténacité superbe du paysan qui se prive de tout pour assurer l'avenir de l'enfant. La clientèle était venue, et j'avais renoncé à mes projets de professorat. Enfin je m'étais marié et, dans les délais légaux, mais rigoureux, je fus père d'une adorable petite fille.

On devine si M. Vincent et sa science-crime étaient loin de ma pensée. Et encore, et encore les années s'écoulèrent. L'aisance était venue; mes études sur les maladies nerveuses, mes expériences sur les hystériques avaient fait quelque bruit. Ma fille grandissait de plus en plus adorable et adorée. J'étais heureux, et cependant j'avais une histoire, car les Académies accueillaient mes communications, et les Revues les imprimaient. Une épidémie de choléra m'avait mis définitivement en lumière et m'avait signalé à la bienveillance rubanière du gouvernement.

Il y avait justement dix ans que j'avais passé quelques heures à deviser sur un trottoir, avec mon ami et maître Gaston, sur le personnage en question, et j'avais oublié jusqu'à son nom, quand le hasard, qui dispose toute notre vie, me le rappela en des circonstances encore plus bizarres que la première fois.

Un de mes confrères, le docteur F…, directeur d'une maison de santé, m'écrivit un billet pour me prier de passer chez lui—à loisir—dans le but d'examiner un de ses malades.

Me trouvant alors surchargé de besogne, je tardai de quelques jours à me rendre à son invitation. Mais sur une nouvelle lettre plus pressante, je me hâtai d'aller chez lui. Le cas dont il désirait m'entretenir était des plus intéressants et rentrait exactement dans la spécialité des études auxquelles je m'étais voué. Il s'agissait du très curieux phénomène du dédoublement de la personnalité et, pendant plusieurs heures, nous nous livrâmes à des expériences d'un intérêt toujours grandissant. Mais, craignant de fatiguer la malade outre mesure, nous prîmes rendez-vous pour le lendemain.

Nous descendîmes dans le jardin qui précède le magnifique établissement que toute l'Europe connaît et admire, et lentement mon confrère me reconduisait, me communiquant le résultat de ses observations personnelles sur le sujet que nous venions d'examiner.

Au moment où nous allions franchir la grille d'entrée et échanger la poignée de main d'adieu, un petit garçon déboucha d'une allée de lauriers et de troènes et, courant vers le docteur, se jeta dans ses bras.

Celui-ci le souleva, et me dit:

—Monsieur mon fils… huit ans… et une bonne nature.

C'était un très joli enfant, aux traits délicats, mais qui me parut un peu pâle. Je le caressai en songeant à ma petite fille, si rose et si fraîche, et je dis:

—Pourquoi donc courais-tu si vite? On dirait que tu te sauvais?

Question banale et à laquelle je n'attachais aucune importance.

—Oh! c'est pour rire! fit le gamin. C'est pour taquiner M. Vincent…

—M. Vincent! m'écriai-je; quel M. Vincent?

Ce nom avait vibré en ma mémoire comme un coup de clairon.

L'enfant répondit avec une certaine irritation:

—Pardi! il n'y a qu'un M. Vincent… c'est papa Gâteau!

Papa Gâteau! On appelait ainsi un M. Vincent, il y avait dix ans.

—C'est un bien singulier personnage, ajouta mon confrère.

—Serait-ce Vincent… Thévenin?

—Lui-même. Vous le connaissez?…

—Il n'est donc pas mort!

—Ah! vous aussi, fit le docteur en riant, vous le croyiez disparu. Point. Cent dix à cent quinze ans, mon cher. Qu'on dise après cela que la folie n'est pas un brevet de longévité!

—Et depuis quand est-il dans votre maison?

—Depuis quatre mois environ. Et il y est entré en des circonstances bien curieuses que je vous raconterai demain; car, pour aujourd'hui, ma journée quotidienne me réclame. Il est six heures…

—Six heures! moi aussi je suis en retard. A demain, nous causerons de
M. Vincent.

—A vos ordres, cher confrère.

Je me jetai dans ma voiture, dont la portière se referma sur moi. J'étais dans un singulier état d'agitation, mordu d'une indicible curiosité. En une seconde, j'avais revu tout le passé, le petit appartement dans lequel j'attendais patiemment un client trop retardataire, puis la pauvre mère accourant et m'appelant à l'aide, puis ce lit funèbre où gisait la jeune fille. Je me demandais si aujourd'hui, en face du même problème de mort, je serais plus habile qu'alors. Et, en vérité, je frissonnais, me disant qu'aujourd'hui comme alors je ne comprenais rien à cette catastrophe. J'essayais de sauver mon orgueil, en supposant que certains symptômes avaient échappé à mon diagnostic qui maintenant me frapperaient au premier coup d'oeil. Et je sentais que je me mentais à moi-même. Non, je n'avais rien deviné et, fussé-je appelé demain dans des conditions identiques, je ne devinerais rien!

A cette souffrance d'amour-propre, à ce regret sincère du travailleur, se juxtaposait alors le souvenir de M. Vincent, de cet être falot, presque fantastique qui vivait, vivait encore, vivait toujours, en dépit de la sénilité abominable qui nous avait si fort troublés, Gaston et moi, alors que nous le suivions par les rues.

Par quel miracle avait-il résisté au poids écrasant d'un siècle, auquel venaient encore s'ajouter dix années! Je me rappelais les paroles inexplicables que m'avait rapportées Gaston:

«Ma science criminelle centuple l'inégalité terrible qui, dans la lutte pour la vie, fait les vainqueurs et les vaincus.»

Et aussi ce mot échappé à mon ami, comme l'expression d'une idée réflexe: «Un vampire savant.»

Ces mots accouplés ne présentaient en réalité aucun sens à mon intelligence: mais je les répétais mentalement avec une sorte d'horreur, comme les termes d'un problème insoluble, expression d'une algèbre inconnue.

Jusqu'à mon retour en mon cabinet, il me fut impossible de me soustraire à cette obsession. Par bonheur, le travail, puis les occupations de la soirée, puis le sommeil eurent enfin raison de cet état anormal. Au matin, la hantise s'était évanouie et, de toute cette émotion, je n'avais conservé qu'un prurit de curiosité qui n'avait plus rien de maladif.

A l'heure convenue, je me présentai de nouveau chez le docteur F…, qui me parut soucieux. L'interrogeant avec un intérêt dicté par la sincère sympathie qu'il m'inspirait, j'appris que depuis quelque temps la santé de son fils lui donnait de vagues inquiétudes. Il coupa court d'ailleurs à ces confidences, repris par la passion du chercheur, et nous nous rendîmes à l'infirmerie auprès du sujet que nous avions déjà examiné la veille. Nous restâmes plusieurs heures absorbés dans l'étude des stupéfiantes manifestations de la catalepsie et de l'hypnotisme. Puis nous revînmes dans le cabinet du docteur afin de coordonner nos observations.

—Maintenant, lui dis-je, permettez-moi de vous rappeler que vous m'avez promis hier de me parler plus longuement de votre pensionnaire, M. Vincent.

—Je ne vous ai pas oublié, et je ferai mieux que de vous exposer mes souvenirs. J'ai l'habitude, à l'entrée de mes clients, de relater par écrit les circonstances intéressantes de notre première entrevue.

Le docteur se leva, ouvrit un carton et en tira quelques feuilles de papier qu'il me remit, en ajoutant:

—Lisez, pendant que je vaquerai à quelques occupations nécessaires. Je reviendrai tout à l'heure.

Resté seul, voici ce que je lus:

«Aujourd'hui 15 avril 188., à six heures du soir, on me présenta la carte d'un visiteur qui réclamait un entretien immédiat. Elle portait ce nom: Vincent de Bossaye de Thévenin, de la faculté de médecine de Paris. J'eus un mouvement de surprise. Comme aliéniste, j'ai dû m'occuper spécialement de l'histoire du magnétisme animal, et je me rappelai avoir été frappé de ce nom, à une époque déjà lointaine. Il me semblait qu'il devait être porté par un contemporain de mon grand-père ou tout au moins de mon père. Je donnai ordre d'introduire immédiatement la personne qui avait remis cette carte, et un instant après je vis entrer un vieillard portant dans tout son être la trace non équivoque de la décrépitude, quoique sur le visage parcheminé subsistassent des vestiges singuliers d'une fraîcheur inaccoutumée. La marche témoignait encore d'une certaine vigueur.

«M. Thévenin s'inclina, je lui rendis son salut en lui désignant un siège, puis je le priai de me faire connaître le motif de sa visite.

«—Je viens, me dit-il d'une voix qui n'avait point de tremblotement sénile, je viens vous prier de me prendre comme pensionnaire… Oh! payant, bien entendu, ajouta-t-il vivement, comme pour répondre d'avance à une objection possible.

«—Pardon, lui dis-je, mais vous êtes bien le docteur Thévenin?…

«—L'ancien élève de Mesmer, l'ami de Puységur. C'est bien moi.

«—Vous devez être très âgé?…

«—J'ai cent neuf ans…

«—Ne prenez point pour une défaite l'objection que je dois vous faire.
Ignorez-vous que ma maison est spécialement destinée aux aliénés!

«—Je le sais, me dit-il. Ma demande n'en est que mieux justifiée. Je suis fou.

«Bien que je sois accoutumée à bien des excentricités, celle-ci me parut dépasser quelque peu les bornes.

«—Vous me permettrez d'en douter, lui dis-je. Vous me paraissez en possession de toute votre raison.

«—Vous vous trompez, ajouta-t-il avec le même calme, je suis fou et, j'appuierai sur ce point, un des fous les plus dangereux qui existent.

«—Soit. Mais puisque vous êtes médecin, et des plus savants, je le sais, vous avez sans doute analysé votre état et pouvez aisément me donner les raisons de votre affirmation si péremptoire.

«Il fixait sur moi ses yeux d'une pénétration étrange. Je compris comment, dans la force de l'âge, cet homme avait dû être un des plus fervents et des plus convaincus adeptes du magnétisme. Il garda le silence pendant quelques minutes, se livrant complaisamment en quelque sorte à mon observation.

«Je repris alors:

«—En ce moment, sans doute, vous sentez que vous vous trouvez en ce que, acceptant votre hypothèse, j'appellerai un moment lucide?

«—C'est une erreur.

«—Cependant je crois avoir quelque expérience, et je ne découvre en vous, en votre physionomie, en votre regard, aucun signe caractéristique de l'aliénation mentale.

«—Les folies les plus dangereuses, dit-il, sont celles que nul oeil humain ne peut deviner.

«Et il ajouta, d'une voix basse à peine perceptible:

«—Il y a cinquante ans que je suis fou et personne, parmi les plus savants, n'a soupçonné mon état.

«—Mais enfin, cette folie, m'écriai-je, en quoi consiste-t-elle? Avez-vous des visions? Évoquez-vous les morts? Croyez-vous être Mahomet ou Jésus-Christ? Êtes-vous de verre? N'êtes-vous pas vous-même?…

«—Je suis, reprit-il nettement, l'homme qui peut ne pas mourir et qui, jusqu'à ce jour, ne l'a pas voulu.

«—Ainsi, selon vous, c'est grâce à votre seule volonté que vous êtes parvenu à vivre cent dix ans?

«—C'est cela.

«—Vous possédez des moyens infaillibles pour prolonger la vie humaine?

«—Non pas la vie d'autrui, mais la mienne.

«—Le grand oeuvre! m'écriai-je, la pierre philosophale…

«—Point d'alchimie, dans le sens où vous l'entendez.

«—Et ce moyen, êtes-vous disposé à me le faire connaître?

«Je constatais maintenant que j'avais affaire à un genre spécial de monomanie raisonnante, et je m'efforçais de pousser le sujet plus avant sur son propre terrain.

«—Je ne puis rien vous dire, reprit-il sans s'émouvoir, pour deux motifs…

«—Lesquels?

«—Le premier, c'est qu'en vous dévoilant mon secret je courrais grand risque, en l'état actuel de la société, d'être traité comme un des pires criminels…

«—Mais, vous-mêmes, vous reconnaissez-vous coupable?

«—Non, en raison des lois supérieures de la lutte pour la vie. Oui, en face des préjugés régnants…

«—Avez-vous tué?

«—Oui, me répondit-il sans hésiter.

«—Vos crimes ont-ils été découverts…?

«—Non.

«—Ont-ils donné lieu à des poursuites contre des innocents?

«—Non.

«—Cependant, vos victimes… que sont-elles devenues? Les avez-vous fait disparaître?

«—Non.

«—Et nul ne s'est aperçu qu'elles étaient mortes de mort violente?

«—Personne.

«La folie se caractérisait de plus en plus.

«—Vous m'avez parlé de deux motifs qui vous imposaient le silence. Quel est le second?

«—Je me tais, reprit-il d'un accent solennel, parce que, de deux choses l'une: ou, connaissant mon secret, vous seriez impuissant à vous en servir, ou, étant parvenu à en user, vous commettriez les crimes que j'ai commis…

«—Sans doute, fis-je en souriant, quelque préparation vénéneuse qui ne laisse aucune trace?

«—Ne cherchez pas. Vous ne pourriez trouver. D'ailleurs coupons au court. Je viens chez vous, aliéniste, et je vous dis: «Je suis fou, fou dangereux. Voulez-vous m'interner?»

«—Une entrée volontaire vous donnerait droit à une sortie volontaire. Je ne puis vous admettre chez moi qu'à la condition d'avoir toute autorité sur vous. Pour cela il vous faudra vous soumettre à l'examen de deux médecins dont le certificat sera ma garantie. Acceptez-vous cette condition?

«—Oui. Mais, à mon tour, je pose mes conditions.

«—Je vous écoute.

«—Mon but, en entrant chez vous, est de mourir. Tant que je serai libre, je suis sûr de vivre, n'ayant pas le courage de ne point user de mon secret. Ici, je ne pourrai le faire, et alors la nature agira seule. J'exige d'être traité comme vos autres pensionnaires à cette seule différence près que personne du dehors ne sera admis auprès de moi.

«—Avez-vous des parents, des amis?

«—Je suis seul, tout seul. Nul n'a autorité sur moi.

«—Je puis vous assurer que votre désir sera respecté, à moins que l'administration supérieure n'exige votre comparution…

«—Oh! cela m'importe peu. Donc, que personne, en dehors de vous et de vos infirmiers, ne parvienne jusqu'à moi. D'autre part, je puis vous affirmer que nul ne s'apercevra de ma folie, que je n'aurai ni accès de fureur, ni fantaisies excentriques. D'ailleurs, si vous observez fidèlement le traité que nous signons ici, dans trois mois… je serai mort.

«—Vous savez que la surveillance exercée par les gardiens écarte toute possibilité de suicide.

«—Oh! ils ne pourront rien contre moi.

«—Vous savez encore qu'avant d'être interné dans le local que vous aurez choisi vous serez fouillé, visité si exactement qu'il vous sera impossible de conserver n'importe quelle substance vous permettant de vous donner la mort.

«—On ne me dépouillera pas de mes cent dix ans, fit-il en souriant pour la première fois depuis le début de notre entretien. Je connais la provision de vie qui reste en moi… douze semaines environ.

«Toute discussion étant inutile, je n'avais plus qu'à accepter mon étrange client, qui fixa lui-même des prix très élevés, en échange desquels il réclamait un grand confortable…»

Ici se terminait le manuscrit du docteur. En marge était inscrite cette note: «Pavillon 2, nº 17.»

J'avais lu ces lignes avec un intérêt profond, et, quand j'eus terminé, j'éprouvai un sentiment de désappointement. M. Vincent restait pour moi non moins énigmatique que par le passé.

Mon confrère rentra.

—Eh bien! me demanda-t-il. Que pensez-vous de l'ancien mesmérien…?

—Je ne sais trop que vous répondre. Il y a là une folie peu ordinaire. Mais j'y songe, M. Thévenin est entré ici le 15 avril, et nous voici au 10 septembre. Or, il est encore vivant: son diagnostic infaillible l'a donc trompé.

—Absolument.

—Comment s'est-il comporté depuis qu'il est votre hôte?

—Comme interné, je n'en ai jamais rencontré de plus docile ni d'un commerce plus agréable. Il s'est prêté d'abord de la meilleure grâce à l'examen de deux de mes confrères, qui n'ont pas hésité à confirmer mon diagnostic de monomanie. C'était en fait un exemple assez banal de rectitude raisonnante sur tous les points, sauf un seul. Donc, sa situation étant régularisée, je n'eus plus d'autre but que de lui rendre ses dernières années—ou ses derniers mois—aussi agréables que possible. Je l'ai installé dans un pavillon isolé, avec un jardin assez spacieux. Deux infirmiers sont attachés spécialement à son service. Il s'est composé une bibliothèque scientifique des plus curieuses et paraît travailler. Un seul détail prouve le dérangement d'esprit. Pendant quinze jours de suite, il a passé plusieurs heures étendu nu sur la terre. Il m'avait d'ailleurs prévenu, ajoutant qu'il tentait une expérience. Comme c'était en juin, pendant une période réellement caniculaire, je ne crus pas devoir m'y opposer. Il y renonça bientôt de lui-même.

—Pendant le premier mois, je ne remarquai en lui aucun changement. Mais, à partir du milieu de mai, les symptômes de décrépitude commencèrent à se manifester et quand, en juin, il fit sa très singulière expérience, je crus véritablement qu'il avait bien prévu la date de sa mort en la fixant à trois mois. Quand l'accès de nudité—passez-moi l'expression—fut passé, nous reprîmes nos relations ordinaires. J'avoue que j'ai rarement rencontré chez un de mes confrères autant d'érudition et de hardiesse dans les aperçus. Si cet homme n'avait pas la double monomanie du magnétisme et de ce que j'appellerai sa prétendue volonté vitale, je le proclamerais un des plus grands savants d'aujourd'hui. Vers les premiers jours de juillet, je m'aperçus que ses forces déclinaient de plus en plus, sans d'ailleurs que la lucidité de son esprit diminuât. Seulement j'avais pitié, je l'avoue, de ce centenaire, seul, abandonné de tous, et qui passait ses dernières journées assis sur un fauteuil, cherchant le soleil revivifiant. Je m'aperçus un jour qu'il adorait les enfants, et j'amenai mon petit garçon auprès de lui. Je ne saurais vous décrire l'expression de joie qui éclaira son visage. Si je ne l'eusse aussi bien connu, j'aurais été presque effrayé de la lueur qui tout à coup passa dans ses yeux. Quant à mon petit Georges, sa sympathie n'hésita pas. Il courut à lui, comme s'il l'eût connu depuis de longues années. Ce fut une amitié subite, comme en conçoivent souvent les enfants. Et depuis lors il n'est pas de jour où Georges ne passe plusieurs heures auprès de lui. L'effet de cette distraction a été tel sur le centenaire qu'en vérité depuis lors il semble avoir retrouvé une nouvelle jeunesse… Oui, c'est comme un sang restauré qui coule dans ses veines. Sa maigreur a disparu, et je ne m'étonnerais pas qu'il eût un bail prolongé avec la vie. C'est une organisation étonnante.

—Mais ne me disiez-vous pas, lorsque je suis arrivé, que votre fils vous causait de son côté quelque inquiétude?

—Oh! un peu de faiblesse, la fatigue de l'été… et puis la croissance. Je suis tranquille. Il y a deux mois, il avait trop de fraîcheur. Cela reviendra.

Depuis quelques instants, j'étais saisi du désir de revoir ce singulier personnage que j'avais aperçu seulement dans des circonstances assez bizarres. J'en fis part à mon confrère. Mais il me fit observer que l'engagement pris par lui s'opposait à ce qu'il y satisfît. Ne s'était-il pas formellement interdit d'introduire auprès de M. Vincent toute personne qui ne ferait pas partie du personnel de l'établissement?

Je n'avais qu'à m'incliner. Je n'insistai pas, et je pris congé de mon confrère, bien résolu d'ailleurs à écarter définitivement de mon esprit les idées incohérentes, presque folles, qui me hantaient douloureusement.

Oui, j'avais en moi je ne sais quelle épouvante inexpliquée qui tenait du vertige. Comme Pascal, je voyais un gouffre ouvert devant moi et, au fond, tout au fond, j'apercevais une face ricanante qui avait les traits de l'élève de Mesmer!