I
Classification géographique de la Sorcellerie.—Mon ténébreux sujet est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes (Pertica astrolabus), qui, vivant au plus bas et près du fond, s'est créé un œil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui descendent jusque-là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour moi l'unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les différences. En Lorraine, près de l'Allemagne, elle semble plus lourde et plus sombre; elle n'aime que les bêtes noires. Au pays basque, Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il est bon compagnon; les oiseaux envolés qu'il lâche, semblent l'aimable augure et le vœu de la liberté.—Sortons de la France; entre les peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien autrement forts.
Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.—Pourquoi? L'imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout. On s'amusait à ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi, je l'ai pris à cœur. J'ai laissé les mirages, les fumées fantastiques, les vagues brouillards où l'on se complaisait. Le vrai sens de la vie vibre aux diversités vivantes, les rend sensibles et les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus des ombres et des contes, mais des êtres humains, vivants, souffrants, ils diffèrent, ils se classent.
La science peu à peu creusera cela. En voici l'idée générale. Écartons d'abord les extrêmes de l'équateur, du pôle, les nègres, les Lapons.—Écartons les sauvages de l'Amérique, etc. L'Europe seule a eu l'idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du moins ce qu'on croyait tel).
1o En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forêts lui vont. Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche Unholda (J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un énorme cortège d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc.
2o En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices, des vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où goddam est le jurement national (au quinzième siècle, Procès de Jeanne d'Arc, et sans doute plus anciennement), on veut bien être damné de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'âme anglaise se garde tant qu'elle peut. Il n y a guère de pacte exprès, solennel. Point de grand Sabbat (Wright, I, 281). «La vermine des petits esprits», souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule, attendent l'occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend quelquefois. Ces êtres équivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu affaire du Diable, s'élève moins à cet idéal.
Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C'est qu'on fait avec lui peu, très peu de façons. On pend la sorcière, on l'étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n'a pas l'horrible poésie que le bûcher, que l'exorcisme, que l'anathème des conciles, lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas là sa riche littérature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui faut la culture ecclésiastique.
3o C'est en France, selon moi, et au quatorzième siècle seulement, que s'est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: «En France et en Italie.» Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole, 1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à Jésus. J'en doute même pour l'Espagne. Sur la frontière, au pays basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de lumière, l'Espagne et l'Italie, ont été vraisemblablement moins loin dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du Midi aplanit bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage singulier des plaines salées, la sauvage poésie du chevrier, du bouc, etc. En Italie, tels désirs hystériques, par exemple, des altérées, qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres du Harz et de la Forêt Noire.
Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hérésie des sorcières, comme on disait, semble s'y produire normalement, après les grandes persécutions, comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe à l'état nocturne, à la vie dangereuse de société secrète, gravite vers le culte du Diable, et peu à peu s'approche du terrible idéal (qui n'est atteint qu'en 1300). Déjà après l'an 1000 (Voy. Guérard, Cartul. de Chartres), commence contre les hérétiques d'Orléans l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux assemblées de nuit. Même les Purs (Cathares ou Albigeois), après leur horrible ruine du treizième siècle, tombant au désespoir, passent en foule à la sorcellerie, adorent l'Anti-Jésus. Il en est ainsi des Vaudois. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu'au quinzième vaudoiserie est synonyme de sorcellerie.
En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu'ailleurs, le fruit de l'imagination, de l'hystérie, etc. Une partie considérable, et la majorité peut-être, de cette classe infortunée est sortie de nos cruelles révolutions religieuses.
L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de nouvelles lumières de celle de l'hérésie qui l'engendrait. J'attends impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé l'in-pace où tout un peuple fut scellé, l'immense souterrain dont un homme du treizième siècle disait: «Ils ont fait tant de fosses, de caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres aux Pyrénées.»