DEUXIÈME PARTIE
LA LUMIÈRE.
LA NUIT.
«Lumière! plus de lumière encore!» Tel fut le dernier mot de Gœthe. Ce mot du génie expirant, c'est le cri général de la nature, et il retentit de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des aînés de Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancés dans la vie animale, les mollusques le disent au fond des mers; ils ne veulent point vivre partout où la lumière n'atteint pas. La fleur veut la lumière, se tourne vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de travail, les animaux, se réjouissent comme nous, ou s'affligent, selon qu'elle vient ou s'en (Page ) va. Mon petit-fils, qui a deux mois, pleure dès que le jour baisse.
«Cet été, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers la lumière, et il était visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos tristes oiseaux privés ne m'avaient jamais donné l'idée de cette intelligente et puissante créature, si petite, si passionnée... Je vibrais à son chant... Il renversait en arrière sa tête, sa poitrine gonflée: jamais chanteur, jamais poëte n'eut si naïve extase.—Ce n'était pourtant pas l'amour (le temps était passé), c'était manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux soleil!
«Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature animée, et sépare tellement l'homme de ses frères inférieurs!
«Je lui dis avec des larmes: «Pauvre fils de la lumière, qui la réfléchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La nuit, pleine d'embûches et de dangers pour toi, ressemble de bien près à la mort. Verras-tu seulement la lumière de demain?» Puis, de sa destinée, passant en esprit à celle de tous les êtres qui, des profondeurs de la création, montent si lentement au jour, je dis comme (Page ) Gœthe et le petit oiseau: «De la lumière! Seigneur! plus de lumière encore!» (Michelet, le Peuple, p. 62, 1846.)
Le monde des poissons est celui du silence. On dit: «Muet comme un poisson.»
Le monde des insectes est celui de la nuit. Ils sont tous lucifuges. Ceux même, comme l'abeille, qui travaillent le jour, préfèrent pourtant l'obscurité.
Le monde des oiseaux est celui de la lumière, du chant.
Tous vivent du soleil, s'en imprègnent ou s'en inspirent. Ceux du Midi en mettent les reflets sur leurs ailes, ceux de nos climats dans leur chants; beaucoup le suivent de contrées en contrées.
«Voyez, dit Saint-John, comme au matin ils saluent le soleil levant, et le soir, fidèlement, s'assemblent pour voir son coucher de nos rivages (Page ) d'Écosse. Vers le soir, le coq de bruyères, pour le voir plus longtemps, se hausse et se balance sur la branche du plus haut sapin.»
Lumière, amour et chant, sont pour eux même chose. Si l'on veut que le rossignol captif chante hors du temps d'amour, on lui couvre sa cage, puis tout à coup on lui rend la lumière, et il retrouve la voix. L'infortuné pinson, que des barbares rendent aveugle, chante avec une animation désespérée et maladive, se créant par la voix sa lumière d'harmonie, se faisant son soleil à lui par la flamme intérieure.
Je croirais volontiers que c'est la cause principale qui fait chanter l'oiseau des climats sombres, où le soleil apparaît en vives éclaircies. Par rapport aux zones brillantes, où il ne quitte pas l'horizon, nos contrées, voilées de brouillards, de nuages, mais brillantes par moments, ont justement l'effet de la cage couverte, puis rouverte, du rossignol. Ils provoquent le chant, font jaillir l'harmonie, équivalent de la lumière.
Et le vol même dans l'oiseau en dépend. Le vol dépend de l'œil, tout autant que de l'aile. Chez les espèces douées d'une vue délicate et perçante, comme le faucon, qui du plus haut du ciel, voit le roitelet dans un buisson, comme l'hirondelle, qui voit un moucheron à mille pieds de distance, le vol (Page ) est sûr, hardi, charmant à voir, par son assurance infaillible. D'autres (on le voit à leur allure) sont des myopes qui vont avec précaution, tâtonnent, ont peur de se heurter.
L'œil et l'aile, le vol et la vue, à ce haut degré de puissance qui fait sans cesse embrasser d'un regard, franchir des paysages immenses, de vastes contrées, des royaumes, qui permet, non de rétrécir comme une carte géographique, mais de voir en complet détail, cette grande variété d'objets, de posséder et percevoir presque à l'égal de Dieu! oh! quelle source de jouissance! quel étrange et mystérieux bonheur, presque incompréhensible à l'homme!...
Notez que ces perceptions sont si fortes et si vives qu'elles s'enfoncent dans la mémoire, au point qu'un pigeon même (animal inférieur) retrouve, reconnaît tous les accidents d'une route qu'il n'a parcourue qu'une fois. Qu'est-ce donc de la sage cigogne, de l'avisé corbeau, de l'intelligente hirondelle?
Avouons cette supériorité. Sans envie, regardons ces joies de vision auxquelles peut-être nous parviendrons un jour dans une existence meilleure. Ce bonheur de tant voir, de voir si loin, si bien, de percer l'infini du regard et de l'aile, presque en même moment, à quoi tient-il? à cette vie qui est (Page ) notre idéal lointain: Vivre en pleine lumière et sans ombre.
Déjà l'existence de l'oiseau en est comme un essai. Elle serait pour lui une divine source de science, si, dans cette liberté sublime, il ne portait les deux fatalités qui retiennent ce globe à l'état barbare et y neutralisent l'essor.
Fatalité du ventre, qui nous ralentit tous, mais qui persécute surtout cette flamme vivante, ce foyer dévorant, l'oiseau, forcé sans cesse de se renouveler, de chercher, d'errer, d'oublier, condamné sans remède à la mobilité stérile d'impressions trop variées.
L'autre fatalité, c'est la nuit, le sommeil, les heures de l'ombre et de l'embûche, où son aile est brisée, où, livré sans défense, il perd le vol, la force et la lumière.
Lumière veut dire sécurité pour tous les êtres.
C'est la garantie de la vie pour l'homme et l'animal; c'est comme le sourire rassurant, pacifique et serein, la franchise de la nature. Elle met fin aux terreurs sombres qui nous suivent dans les ténèbres, aux craintes trop fondées, et aussi au tourment des songes, non moins cruels, aux pensées troubles qui agitent et bouleversent l'âme.
Dans la sécurité de l'association civile qu'il s'est faite à la longue, l'homme comprend à peine les (Page ) angoisses de la vie sauvage aux heures où la nature laisse si peu de défense, où sa terrible impartialité ouvre la carrière à la mort, légitime autant que la vie. En vain vous réclamez. Elle dit à l'oiseau que le hibou aussi a le droit de vivre. Elle répond à l'homme: «Je dois nourrir mes lions.»
Lisez dans les voyages l'effroi des malheureux égarés dans les solitudes d'Afrique, du misérable esclave fugitif qui n'échappe à la barbarie humaine que pour rencontrer une nature barbare. Quelles angoisses, dès qu'au soleil couché commencent à rôder les sinistres éclaireurs du lion, les loups et les chacals, qui l'accompagnent à distance, le précèdent en flairant, ou le suivent en croque-morts! Ils vous miaulent lamentablement: «Demain, on cherchera tes os.» Mais quelle profonde horreur! le voici à deux pas... il vous voit, vous regarde, rugit profondément, du gouffre de son gosier d'airain, comme sa proie vivante, l'exige et la réclame!... Le cheval n'y tient pas; il frissonne, il sue froid, se cabre... L'homme, accroupi entre les feux, s'il peut en allumer, garde à peine la force d'alimenter ce rempart de lumière qui seul protége sa vie.
La nuit est tout aussi terrible pour l'oiseau même en nos climats qui sembleraient moins dangereux. (Page ) Que de monstres elle cache, que de chances effrayantes pour lui dans son obscurité! Ses ennemis nocturnes ont cela de commun, qu'ils arrivent sans faire aucun bruit. Le chat-huant vole d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. La longue belette s'insinue au nid, sans frôler une feuille. La fouine ardente, altérée de sang chaud, est si rapide, qu'en un moment elle saigne et parents et petits, égorge la famille entière.
Il semble que l'oiseau, quand il a des enfants, ait une seconde vue de ces dangers. Il a à protéger une famille plus faible, plus dénuée encore que celle du quadrupède dont le petit marche en naissant. Mais quelle protection? il ne peut guère que rester et mourir, il ne s'envole pas, l'amour lui a cassé les ailes. Toute la nuit, l'étroite entrée du nid est gardée par le père, qui ne dort ni ne veille, qui tombe de fatigue et présente au danger son faible bec et sa tête branlante. Que sera-ce s'il voit apparaître la gueule énorme du serpent, l'œil horrible de l'oiseau de mort, démesurément agrandi?
Inquiet pour les siens, il l'est bien moins pour lui. Au temps où il est seul, la nature lui épargne les tourments de la prévoyance. Triste et morne plutôt qu'alarmé, il se tait, il s'affaisse, il cache sa petite tête sous son aile, et son cou même disparaît dans les plumes. Cette position d'abandon (Page ) complet, de confiance, qu'il avait eue dans l'œuf, dans l'heureuse prison maternelle où sa sécurité fut si entière, il la reprend chaque soir au milieu des dangers et sans protection.
Grande pour tous les êtres est la tristesse du soir, et même pour les protégés. Les peintres hollandais l'ont bien naïvement saisie et exprimée pour les bestiaux laissés dans les prairies. Le cheval se rapproche volontiers de son compagnon, pose sur lui sa tête. La vache revient à la barrière suivie de son petit, et veut retourner à l'étable. Car ceux-ci ont une étable, un logis, un abri contre les embûches nocturnes. L'oiseau, pour toit, n'a qu'une feuille!
Quel bonheur aussi, le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre disparaît, que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine! quel gazouillement au bord des nids, et quelles vives conversations! C'est comme une félicitation mutuelle de se revoir, de vivre encore. Puis commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre.
Tel l'oiseau, et tel l'homme. C'est l'impression universelle. Les antiques Védas de l'Inde sont à chaque ligne un hymne à la lumière, gardienne de la vie, au soleil qui chaque jour, en révélant le monde, le crée encore et le conserve. Nous revivons, (Page ) nous respirons, nous parcourons notre demeure, nous retrouvons la famille, nous comptons nos troupeaux. Rien n'a péri, et la vie est entière. Le tigre ne nous a pas surpris. La horde des animaux sauvages n'a pas fait invasion. Le noir serpent n'a pas profité de notre sommeil. Béni sois-tu, soleil, de nous donner encore un jour!
Tout animal, dit l'Inde, et surtout le plus sage, le brame de la création, l'éléphant, saluent le soleil, et le remercient à l'aurore; ils lui chantent en eux-mêmes un hymne de reconnaissance.
Mais un seul le prononce, le dit pour tous, le chante. Qui? l'un des faibles, celui qui craint le plus la nuit et qui sent le plus la joie du matin, celui qui vit de lumière, dont la vue tendre, infiniment sensible, étendue, pénétrante, en perçoit tous les accidents, et qui est plus intimement associé aux défaillances, aux éclipses du jour, à ses résurrections.
L'oiseau, pour la nature entière, dit l'hymne du matin et la bénédiction du jour. Il est son prêtre et son augure, sa voix innocente et divine.
L'ORAGE ET L'HIVER.
MIGRATIONS.
Un confident de la nature, âme sacrée, simple autant que profonde, Virgile a vu l'oiseau, comme l'avait vu la vieille sagesse italique, comme augure et prophète du changement du ciel:
Nul, sans être averti, n'éprouva les orages...
La grue, avec effroi, s'élançant des vallées,
Fuit ces noires vapeurs de la terre exhalées...
L'hirondelle en volant effleure le rivage;
Tremblante pour ses œufs, la fourmi déménage.
Des lugubres corbeaux les noires légions
Fendent l'air qui frémit sous leurs longs bataillons...
Vois les oiseaux de mer, et ceux que les prairies
Nourissent près des eaux sur des rives fleuries.
De leur séjour humide on les voit s'approcher,
Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher,
Promener sur les eaux leur troupe vagabonde,
Se plonger dans leur sein, reparaître sur l'onde,
S'y replonger encor, et, par cent jeux divers,
Annoncer les torrents suspendus dans les airs.
Seule, errante à pas lents sur l'aride rivage,
La corneille enrouée appelle aussi l'orage.
Le soir, la jeune fille, en tournant son fuseau,
Tire encor de sa lampe un présage nouveau,
Lorsque la mèche en feu, dont la clarté s'émousse,
Se couvre en petillant de noirs flocons de mousse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais la sécurité reparaît à son tour...
L'alcyon ne vient plus sur l'humide rivage,
Aux tiédeurs du soleil, étaler son plumage...
L'air s'éclaircit enfin; du sommet des montagnes,
Le brouillard affaissé descend dans les campagnes,
Et le triste hibou, le soir, au haut des toits,
En longs gémissements ne traîne plus sa voix.
Les corbeaux même, instruits de la fin de l'orage,
Folâtrent à l'envie parmi l'épais feuillage,
Et, d'un gosier moins rauque, annonçant les beaux jours,
Vont revoir dans leurs nids le fruit de leurs amours.
(Géorg. tr. par Delille.)
Être éminemment électrique, l'oiseau est plus qu'aucun autre en rapport avec nombre de phénomènes de météorologie, de chaleur et de magnétisme (Page ) que nos sens ni notre appréciation n'atteignent pas. Il les perçoit dans leur naissance, dans leurs premiers commencements, bien avant qu'ils ne se prononcent. Il en a comme une espèce de prescience physique. Quoi de plus naturel que l'homme, d'une perception plus lente, et qui ne les sent qu'après coup, interroge ce précurseur instinctif qui les annonce? C'est le principe des augures. Rien de plus sage que cette prétendue folie de l'antiquité.
La météorologie, spécialement, en tirait un grand avantage. Elle aura des moyens plus sûrs. Mais déjà elle trouvait un guide dans la prescience des oiseaux. Plût au ciel que Napoléon, en septembre 1811, eût tenu compte du passage prématuré des oiseaux du Nord! Les cigognes et les grues l'auraient bien informé. Dans leur émigration précoce, il eût deviné l'imminence du grand et terrible hiver. Elles se hâtèrent vers le midi, et lui, il resta à Moscou.
Au milieu de l'Océan, l'oiseau fatigué qui repose une nuit sur le mât d'un vaisseau, entraîné loin de sa route par ce mobile abri, la retrouve néanmoins sans peine. Il reste dans un rapport si parfait avec le globe et si bien orienté que, le lendemain matin, il prend le vent, sans hésiter: la plus courte consultation avec lui-même lui suffit. Il choisit, sur l'abîme immense, uniforme et sans autre voie que (Page ) le sillage du vaisseau, la ligne précise qui le mène où il veut aller. Là, ce n'est point comme sur terre, nulle observation locale, nul point de repère; nul guide: les seuls courants de l'air, en rapport avec ceux de l'eau, peut-être aussi d'invisibles courants magnétiques, pilotent ce hardi voyageur.
Science étrange! non-seulement l'hirondelle sait en Europe que l'insecte qui lui manque ici l'attend ailleurs, et le cherche en voyageant en longitude; mais, en latitude même et sous les mêmes climats, le loriot des États-Unis sait que la cerise est mûre en France, et part sans hésitation pour venir récolter nos fruits.
On croit à tort que ces migrations se font en leur saison, sans choix précis du jour, à époques indéterminées. Nous avons pu observer au contraire la nette et lucide décision qui y préside, pas une heure plus tôt ni plus tard.
Quand nous étions à Nantes (octobre 1851), la saison étant très-belle encore, les insectes nombreux et la pâture des hirondelles facile et plantureuse, nous eûmes cet heureux hasard de voir la sage république en une immense et bruyante assemblée siéger, délibérer sur le toit d'une église, Saint-Félix, qui domine l'Erdre et, de côté, la Loire. Pourquoi ce jour, cette heure plutôt qu'une autre? Nous l'ignorions; bientôt nous pûmes le comprendre.
(Page ) Le ciel était beau le matin, mais avec un vent qui soufflait de la Vendée. Mes pins se lamentaient, et de mon cèdre ému sortait une basse et profonde voix. Les fruits jonchaient la terre. Nous nous mîmes à les ramasser. Peu à peu le temps se voila, le ciel devint fort gris, le vent tomba, tout devint morne. C'est alors, vers quatre heures, qu'en même temps de tous les points, et du bois, et de l'Erdre, et de la ville, et de la Loire, de la Sèvre, je pense, d'infinies légions, à obscurcir le jour, vinrent se condenser sur l'église, avec mille voix, mille cris, des débats, des discussions. Sans savoir cette langue, nous devinions très-bien qu'on n'était pas d'accord. Peut-être les jeunes, retenus par ce souffle tiède d'automne, auraient voulu rester encore. Mais les sages, les expérimentés, les voyageurs éprouvés insistaient pour le départ. Ils prévalurent; la masse noire, s'ébranlant à la fois comme un immense nuage, s'envola vers le sud-est, probablement vers l'Italie. Ils n'étaient pas à trois cents lieues (quatre ou cinq heures de vol) que toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abîmer la terre; nous crûmes un moment au déluge. Retirés dans notre maison qui tremblait aux vents furieux, nous admirions la sagesse des devins ailés qui avaient si prudemment devancé l'époque annuelle.
Évidemment ce n'était pas la faim qui les avait (Page ) chassés. En présence d'une nature belle et riche encore, ils avaient senti, saisi l'heure précise sans la devancer. Le lendemain, c'eût été tard. Tous les insectes, abattus par cette immensité de pluie, étaient devenus introuvables; tout ce qui en subsistait vivant s'était réfugié dans la terre.
Du reste, ce n'est pas la faim seule, la prévoyance de la faim, qui décide aux migrations les espèces voyageuses. Si ceux qui vivent d'insectes sont forcés de partir, les mangeurs de baies sauvages pourraient rester à la rigueur. Qui les pousse? Est-ce le froid? la plupart y résisteraient. À ces causes spéciales, il faut en ajouter une autre, plus générale et plus haute, c'est le besoin de la lumière.
De même que la plante suit invinciblement le jour et le soleil, de même que le mollusque (nous l'avons dit) s'élève et vit de préférence vers les régions mieux éclairées, l'oiseau, dont l'œil est si sensible, s'attriste des jours abrégés, des brouillards de l'automne. Cette diminution de lumière, que nous aimons parfois pour telles causes morales, elle est pour lui une tristesse, une mort... «De la lumière! plus de lumière!... Plutôt mourir que ne plus voir le jour!» C'est le vrai sens du dernier chant d'automne, du dernier cri, à leur départ d'octobre. Je l'entendais dans leurs adieux.
(Page ) Résolution vraiment hardie et courageuse quand on songe à la route immense qu'il leur faut faire deux fois par an, par delà les montagnes, les mers et les déserts, sous des climats si différents, par des vents variables, à travers tant de périls et de tragiques aventures. Pour les voiliers légers, hardis, pour le martinet des églises, pour la vive hirondelle qui défie le faucon, l'entreprise est légère peut-être. Mais les autres tribus n'ont nullement cette force et ces ailes. Elles sont la plupart appesanties alors par une nourriture abondante; elles ont traversé la brûlante saison, l'amour et la maternité; la femelle a achevé ce grand travail de la nature, enfanté, bâti, élevé; lui, comme il s'est dépensé en chansons! Ces deux époux ont consommé la vie: «une vertu est sortie d'eux;» un siècle déjà les sépare de leur énergie du printemps.
Beaucoup pourraient rester; un aiguillon les pousse. Les plus lourds sont les plus ardents. La caille française franchira la Méditerranée, dépassera l'Atlas; par-dessus le Zaarah, elle plonge aux royaumes noirs, les passe encore; enfin, si elle stationne au Cap, c'est qu'au delà commence l'infinie mer australe, qui ne lui promet plus d'abri que les glaçons du pôle et l'hiver qui l'exila d'Europe.
Qui les rassure pour de telles entreprises? Tels (Page ) se fient à leurs armes, les plus faibles à leur nombre, et s'abandonnent au sort; le ramier se dit: «Sur dix mille ou cent mille, l'assassin n'en prendra pas dix... et sans doute je n'en serai pas.» Il prend son temps; la nue volante passe la nuit; si la lune se lève, sur sa blanche lumière les blanches ailes se détachent peu: ils échappent confondus dans le pâle rayon. La vaillante alouette, l'oiseau national de notre Gaule antique et de l'invincible espérance, se fie au nombre aussi; elle passe de jour (plutôt elle erre de province en province); décimée, poursuivie, elle n'en chante pas moins sa chanson.
Mais celui qui n'a pas le nombre et qui n'a pas la force, le solitaire, que fera-t-il?... Que feras-tu, pauvre rossignol isolé, qui dois, comme les autres, mais sans appui, sans camarades, affronter la grande aventure? Toi, qu'es-tu, ami? une voix. Nulle puissance en toi que celle qui te dénoncerait. Dans ton habit obscur tu dois passer muet, confondu avec les teintes des bois décolorés d'automne. Mais quoi! La feuille est pourpre encore; elle n'a pas le brun sourd et mort de l'arrière-saison.
Eh! que ne restes-tu? que n'imites-tu la timidité de tant d'oiseaux qui ne vont qu'en Provence? Là, derrière un rocher, tu trouverais, je t'assure, un (Page ) hiver d'Asie ou d'Afrique. La gorge d'Olioule vaut bien les vallées de Syrie.
«Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester; ils n'ont que faire de l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle: il faut que je revoie ce ciel éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me baigne de soleil... Là est le mystère de la vie, là, la flamme féconde où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière.»
Donc, il part; mais je crois que le cœur doit lui battre dès l'approche des Alpes, quand les cimes neigeuses annoncent la porte redoutable où posent sur leurs rocs les cruels fils du jour et de la nuit, le vautour, l'aigle, tous les brigands griffus, crochus, altérés de sang chaud, les espèces maudites qui sont la sotte poésie de l'homme, les uns nobles brigands qui saignent vite et sucent, d'autres brigands ignobles qui étouffent, détruisent, toutes les formes enfin du meurtre et de la mort.
Je me figure qu'alors le pauvre petit musicien dont la voix est éteinte, non l'ingegno ni la fine pensée, n'ayant personne à consulter, se pose pour bien songer encore avant d'entrer dans le long piége du défilé de la Savoie. Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien, ou au bois (Page ) sacré des charmettes, délibère et se dit: «Si je passe de jour, ils sont tous là; ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je suis mort. Si je passe de nuit, le grand duc, le hibou, l'armée des horribles fantômes, aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me porte à ses petits... Las! que ferai-je?... J'essayerai d'éviter et la nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses ailes mouillées.»
Bien calculé. Pourtant, vingt accidents surviennent. Parti en pleine nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point noir qui vole à tire-d'ailes. Qu'elles sont déjà lugubres, ces montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis!... Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. «Que je passe plus bas, les torrents qui (Page ) hurlent dans l'ombre avec un fracas de noyades ont des trombes qui m'entraîneront. Et si je monte aux hautes et froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même: le givre saisira, ralentira mes ailes.»
Un effort l'a sauvé. La tête en bas, il plonge, il tombe en Italie. À Suse ou vers Turin, il niche, il raffermit ses ailes. Il se retrouve au fond de la gigantesque corbeille lombarde, de ce grand nid de fruits et de fleurs où l'écouta Virgile. La terre n'a pas changé; aujourd'hui, comme alors, l'Italien, exilé chez lui, triste cultivateur du champ d'un autre, le durus arator, poursuit le rossignol. Mangeur d'insectes, si utile, il est proscrit comme un mangeur de grains. Qu'il passe donc, s'il peut, l'Adriatique d'île en île, malgré les corsaires ailés qui veillent sur les mêmes écueils, il arrivera peut-être à la terre sacrée des oiseaux, à la bonne, hospitalière et plantureuse Égypte, où tous sont épargnés, nourris, bénis et bien reçus.
Terre plus heureuse encore, si dans son aveugle hospitalité elle ne choyait les assassins. Rossignols et tourterelles sont accueillis, c'est vrai; mais non moins bien les aigles. Sur ces terrasses des sultanes, sur ces balcons des minarets, ah! pauvre voyageur! je vois des yeux brillants, terribles, qui se tournent de ce côté... Et je vois qu'ils t'ont vu déjà!
(Page ) N'y reste pas longtemps. Ta saison ne durera guère. Le vent destructif du désert s'en va souffler à mort, sécher, faire disparaître ta maigre nourriture. Pas une mouche tout à l'heure pour nourrir ton aile et ta voix. Souviens-toi du vieux nid que tu as laissé dans nos bois, de tes amours d'Europe. Le ciel était plus sombre, mais tu t'y fis un ciel. L'amour était autour de toi; tous vibraient de t'entendre; la plus pure palpitait pour toi... C'est là le vrai soleil, le plus bel orient. La vraie lumière est où l'on aime.
SUITE DES MIGRATIONS.
L'HIRONDELLE.
L'hirondelle s'est, sans façon, emparée de nos demeures; elle loge sous nos fenêtres, sous nos toits, dans nos cheminées. Elle n'a point du tout peur de nous. On dira qu'elle se fie à son aile incomparable; mais non: elle met aussi son nid, ses enfants, à notre portée. Voilà pourquoi elle est devenue la maîtresse de la maison. Elle n'a pas pris seulement la maison, mais notre cœur.
Dans un logis de campagne où mon beau-père faisait l'éducation de ses enfants, l'été, il leur tenait la classe dans une serre où les hirondelles nichaient, sans s'inquiéter du mouvement de la famille, (Page ) libres dans leurs allures, tout occupées de leur couvée, sortant par la fenêtre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs très-haut, et plus haut que le maître, lui faisant dire, comme disait saint François: «Sœurs hirondelles, ne pourriez-vous vous taire?»
Le foyer est à elles. Où la mère a niché, nichent la fille et la petite-fille. Elles y reviennent chaque année; leurs générations s'y succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s'éteint, se disperse, la maison passe à d'autres mains, l'hirondelle y revient toujours; elle y maintient son droit d'occupation.
C'est ainsi que cette voyageuse s'est trouvée le symbole de la fixité du foyer. Elle y tient tellement que la maison réparée, démolie en partie, longtemps troublée par les maçons, n'en est pas moins souvent reprise et occupée par ces oiseaux fidèles, de persévérant souvenir.
C'est l'oiseau du retour. Si je l'appelle ainsi, ce n'est pas seulement pour la régularité du retour annuel, mais pour son allure même, et la direction de son vol, si varié, mais pourtant circulaire, et qui revient toujours sur lui.
Elle tourne et vire sans cesse, elle plane infatigablement autour du même espace et sur le même lieu, décrivant une infinité de courbes gracieuses qui varient, mais sans s'éloigner. Est-ce pour suivre (Page ) sa proie, le moucheron qui danse et flotte en l'air? est-ce pour exercer sa puissance, son aile infatigable, sans s'éloigner du nid? N'importe, ce vol circulaire, ce mouvement éternel de retour, nous a toujours pris les yeux et le cœur, nous jetant dans le rêve, dans un monde de pensées.
Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire. Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que tes tranchantes ailes, faux rapides comme celle du Temps? Lui, s'en va sans cesse; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce semble, tu me rases, voudrais me toucher?... Tu me caresses de si près, que j'ai au visage le vent, et presque le coup, de ton aile... Est-ce un oiseau? est-ce un esprit?... Ah! si tu es une âme, dis-le-moi franchement, et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts. Nous le serons demain; nous sera-t-il donné de venir à tire-d'ailes revoir ce cher foyer de travail et d'amour? de dire un mot encore, en langue d'hirondelle, à ceux qui, même alors, garderont notre cœur?
Mais n'anticipons pas, et n'ouvrons pas la source amère. Prenons-le plutôt, cet oiseau, dans les pensées du peuple, dans la bonne vieille sagesse populaire, plus voisine sans doute de la pensée de la nature.
(Page ) Le peuple n'y a vu que l'horloge naturelle, la division des saisons, des deux grandes heures de l'année. À Pâques et à la Saint-Michel, aux époques des réunions, des foires et marchés, des baux et fermages, l'hirondelle apparaît, blanche et noire, et nous dit le temps. Elle vient couper et marquer la saison passée, la nouvelle. On se réunit ces jours-là, mais on ne se retrouve pas toujours; les six mois ont fait disparaître celui-ci, celui-là. L'hirondelle revient, mais pas pour tous; car plusieurs sont partis pour un très-long voyage, plus que le tour de France. Et d'Allemagne? Non, plus loin encore.
Nos compagnons, ouvriers voyageurs, suivaient la vie de l'hirondelle, sauf qu'au retour souvent ils ne retrouvaient plus le nid. L'oiseau prudent les en avise dans un vieux dicton allemand, où la petite sagesse populaire veut les retenir au foyer. Sur ce dicton, le grand poëte Rückert, se faisant lui-même hirondelle, reproduisant son vol rhythmique, circulaire, son constant retour, en a tiré ce chant, dont tel peut rire; mais plus d'un en pleurera:
De la jeunesse, de la jeunesse,
Un chant me revient toujours...
Oh! que c'est loin! Oh! que c'est loin
Tout ce qui fut autrefois!
Ce que chantait, ce que chantait
Celle qui ramène le printemps,
Rasant le village de l'aile, rasant le village de l'aile,
Est-ce bien ce qu'elle chante encore?
«Quand je partis, quand je partis,
Étaient pleins l'armoire et le coffre.
Quand je revins, quand je revins,
Je ne trouvai plus que le vide.»
Ô mon foyer de famille,
Laisse-moi seulement une fois
M'asseoir à la place sacrée
Et m'envoler dans les songes!
Elle revient bien l'hirondelle,
Et l'armoire vidée se remplit.
Mais le vide du cœur reste, mais reste le vide du cœur.
Et rien ne le remplira.
Elle rase pourtant le village,
Elle chante comme autrefois...
«Quand je partis, quand je partis,
Coffre, armoire, tout était plein.
Quand je revins, quand je revins,
Je ne trouvai plus que le vide.»
L'hirondelle, prise dans la main et envisagée de près, est un oiseau laid et étrange, avouons-le; (Page ) mais cela tient précisément à ce qu'elle est l'oiseau par excellence, l'être entre tous né pour le vol. La nature a tout sacrifié à cette destination: elle s'est moquée de la forme, ne songeant qu'au mouvement; et elle a si bien réussi, que cet oiseau, laid au repos, au vol est le plus beau de tous.
Des ailes en faux, des yeux saillants, point de cou (pour tripler la force); de pied, peu ou point: tout est aile. Voilà les grands traits généraux. Ajoutez un très-large bec, toujours ouvert, qui happe sans arrêter, au vol, se ferme et se rouvre encore. Ainsi, elle mange en volant, elle boit, se baigne en volant, en volant nourrit ses petits.
Si elle n'égale pas en ligne droite le vol foudroyant du faucon, en revanche elle est bien plus libre; elle tourne, fait cent cercles, un dédale de figures incertaines, un labyrinthe de courbes variées, qu'elle croise, recroise à l'infini. L'ennemi s'y éblouit, s'y perd, s'y brouille, et ne sait plus que faire. Elle le lasse, l'épuise; il renonce, et la laisse non fatiguée. C'est la vraie reine de l'air; tout l'espace lui appartient par l'incomparable agilité du mouvement. Qui peut changer ainsi à tout moment d'élan et tourner court? Personne. La chasse infiniment variée et capricieuse d'une proie toujours tremblotante, de la mouche, du cousin, du scarabée, de mille insectes (Page ) qui flottent et ne vont point en ligne droite, c'est sans nul doute la meilleure école du vol, et ce qui rend l'hirondelle supérieure à tous les oiseaux.
La nature, pour arriver là, pour produire cette aile unique, a pris un parti extrême, celui de supprimer le pied. Dans la grande hirondelle d'église, qu'on appelle martinet, le pied est atrophié. L'aile y gagne: on croit que le martinet fait jusqu'à quatre-vingts lieues par heure. Cette épouvantable vitesse l'égale à la frégate même. Le pied, fort court chez la frégate, n'est chez le martinet qu'un tronçon; s'il pose, c'est sur le ventre: aussi, il ne pose guère. Au rebours de tout autre être, le mouvement seul est son repos. Qu'il se lance des tours, se laisse aller en l'air, l'air le berce amoureusement, le porte et le délasse. Qu'il veuille s'accrocher, il le peut, de ses faibles petites griffes. Mais qu'il pose, il est infirme et comme paralytique, il sent toute aspérité; la dure fatalité de la gravitation l'a repris; le premier des oiseaux semble tombé au reptile.
Prendre l'essor d'un lieu, c'est pour lui le plus difficile: aussi, s'il niche si haut, c'est qu'au départ il doit se laisser choir dans son élément naturel. Tombé dans l'air, il est libre, il est maître, (Page ) mais jusque-là serf, dépendant de toute chose, à la discrétion de qui mettrait la main sur lui.
Le vrai nom du genre, qui dit tout, c'est le nom grec Sans pied (A-pode). Le grand peuple des hirondelles, avec ses soixante espèces, qui remplit la terre, l'égaye et la charme de sa grâce, de son vol et de son gazouillement, doit toutes ses qualités aimables à cette difformité d'avoir peu, très-peu de pied; elle se trouve à la fois la première de la gent ailée par le don, l'art complet du vol, d'autre part la plus sédentaire et la plus attachée au nid.
Chez cette tribu à part, le pied ne suppléant point l'aile, l'éducation des jeunes étant celle de l'aile seule et le long apprentissage du vol, les petits ont longtemps gardé le nid, longtemps sollicité les soins, développé la prévoyance et la tendresse maternelle. Le plus mobile des oiseaux s'est trouvé lié par le cœur. Le nid n'a pas été le lit nuptial d'un moment, mais un foyer, une maison, l'intéressant théâtre d'une éducation difficile et des sacrifices mutuels. Il y a eu une mère tendre, une épouse fidèle; que dis-je? bien plus, de jeunes sœurs qui s'empressent d'aider la mère, petites mères elles-mêmes et nourrices d'enfants plus jeunes encore. Il y a eu tendresse maternelle, soins et enseignement mutuel des petits aux plus petits.
(Page ) Le plus beau, c'est que cette fraternité s'est étendue: dans le péril, toute hirondelle est sœur; qu'une crie, toutes accourent; qu'une soit prise, toutes se lamentent, se tourmentent pour la délivrer.
Que ces charmants oiseaux étendent leur intérêt aux oiseaux même étrangers à leur espèce, on le conçoit. Elles ont moins à craindre que nul autre les bêtes de proie, avec une aile si légère, et ce sont elles qui les premières avertissent la basse-cour de leur apparition. La poule et le pigeon se blottissent et cherchent asile, dès qu'ils entendent le cri, l'avertissement de l'hirondelle.
Non, le peuple ne se trompe pas en croyant que l'hirondelle est la meilleure du monde ailé.
Pourquoi? Elle est la plus heureuse, étant de beaucoup la plus libre.
Libre par un vol admirable.
Libre par la nourriture facile.
Libre par le choix du climat.
Aussi, quelque attention que j'aie prêtée à son langage (elle parle amicalement à ses sœurs, plus qu'elle ne chante), je ne l'ai jamais entendue que bénir la vie, louer Dieu.
Libertà! Molto e desiato bene! je roulais ce mot en mon cœur sur la grande place de Turin, où nous ne pouvions nous lasser de voir voler les hirondelles innombrables, avec mille petits cris de joie. (Page ) Elles y trouvent, en descendant des Alpes, de commodes habitations toutes faites, qui les attendent dans les trous que laissent les échafaudages, aux murs mêmes des palais. Parfois, et souvent le soir, elles jasaient très-haut, criaient, à empêcher de s'entendre; souvent elles se précipitaient, tombaient presque, rasant la terre, mais si vite relevées qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. Au rebours de nous qui sommes sans cesse rappelés à la terre, elles semblaient graviter en haut. Jamais je ne vis l'image d'une liberté plus souveraine. C'étaient des jeux, des divertissements infinis.
Voyageurs, nous regardions volontiers ces voyageuses qui prenaient insoucieusement et gaiement leur pèlerinage. L'horizon cependant était grave, cerné par les Alpes, qui semblent plus près à cette heure. Les bois noirs de sapins étaient déjà obscurcis et enténébrés du soir; les glaciers rayonnaient encore d'une blancheur pâlissante. Le double deuil de ces grands monts nous séparait de la France, vers laquelle nous allions bientôt nous acheminer lentement.