SUITE DU ROSSIGNOL.

Les temps de silence ne sont pas stériles pour le rossignol: il se recueille et réfléchit; il couve les chants qu'il entendit ou qu'il essaya lui-même; il les modifie et les améliore avec un goût, un tact parfait. Aux fausses notes d'un maître ignorant, il substitue des variantes harmoniques, ingénieuses. L'air imparfait qu'on lui apprit, et qu'il n'avait pas répété, il le reproduit alors; mais vraiment sien, approprié à son génie et devenu une mélodie de rossignol.

«Ne vous découragez pas, dit un vieil et naïf auteur, si le jeune oiseau ne veut pas répéter votre leçon et continue à gazouiller; bientôt il vous fera voir qu'il n'a pas perdu la mémoire des leçons reçues (Page ) pendant l'automne et l'hiver, temps propre à méditer, par la longueur des nuits; il les redira au printemps.»

Il est fort intéressant de suivre pendant l'hiver les pensées du rossignol dans la cage obscure, enveloppée de drap vert qui trompe un peu son regard et lui rappelle sa forêt. Dès décembre, il commence à rêver tout haut, à discourir, à décrire en notes émues ce qui se passe devant son esprit, les objets absents, aimés. Peut-être oublie-t-il alors qu'il n'a pas pu émigrer, et se croit-il arrivé en Afrique ou en Syrie, aux contrées d'un meilleur soleil. Peut-être il le voit, ce soleil; il voit refleurir la rose, il recommence pour elle, au dire des poëtes de la Perse, son hymne de l'impossible amour (Ô soleil, ô mer, ô rose!... Rückert).

Moi, je croirai simplement que ce chant noble et pathétique, d'un accent si élevé, n'est autre chose que lui-même, sa vie d'amour et de combat, son drame de rossignol. Il voit les bois, l'objet aimé qui les transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie ailée, que la nôtre ne peut percevoir. Il lui parle, elle lui répond; il se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui apparaisse le ravissement (Page ) de sa vie, la tendre intimité du nid, la pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Il s'y croit, il ferme les yeux, complète cette illusion. L'œuf est éclos, le miracle de son Noël en est sorti, son fils, le futur rossignol, déjà grand et mélodieux; il écoute avec extase, dans la nuit de sa cage sombre, la future chanson de son fils.

Tout cela, bien entendu, dans une confusion poétique, où les obstacles, les combats coupent et troublent la fête d'amour. Nul bonheur ici-bas n'est pur: un tiers survient; le captif tout seul s'anime et s'irrite; il lutte manifestement contre l'adversaire invisible, l'autre, l'indigne rival qui est présent à son esprit.

La scène se passe en lui, comme elle aurait lieu au printemps, quand les mâles reviennent, vers mars ou avril, avant le retour des femelles, décidés à régler entre eux leur grand duel de jalousie. Dès qu'elles seront revenues, tout doit être calme et tranquille, rien qu'amour, douceur et paix. Ce combat dure quinze jours; et si elles reviennent plus tôt, mortel est l'effort; l'histoire de Roland se réalise à la lettre: il sonna de son cor d'ivoire jusqu'à extinction de force et de vie. Eux aussi, ils chantent jusqu'au dernier souffle, à mort; ils veulent l'emporter ou mourir.

S'il est vrai, comme on assure, que les amants (Page ) soient deux fois, trois fois plus nombreux que les amantes, on conçoit la violence de cette brûlante émulation: c'est là la première étincelle, peut-être, et le secret de leur génie.

Le sort du vaincu est affreux, pire que la mort. Il faut qu'il fuie, qu'il quitte le canton, le pays, qu'il aille se faire commensal des tribus d'oiseaux inférieurs, que du chant il tombe au patois, qu'il s'oublie et se dégrade, vulgarisé chez ce peuple vulgaire, peu à peu ne sachant plus ni sa langue ni la leur, nulle langue. On trouve parfois de ces exilés qui n'ont plus que figure de rossignol.

Le rival chassé, rien n'est fait. Il faut plaire, il faut la fléchir. Beau moment, douce inspiration du nouveau chant qui touchera ce petit cœur fier et sauvage, et lui fera pour l'amour abandonner la liberté! L'épreuve que, dans d'autres espèces, la femelle impose, c'est d'aider à creuser ou bâtir le nid, de montrer qu'on est habile, qu'on prendra la famille à cœur. L'effet est parfois admirable. Le pic, comme nous avons vu, d'ouvrier devient artiste, et de charpentier sculpteur. Mais hélas! Le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre des petits oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile et de la patte; il n'a que la voix, qu'il s'en serve: là va éclater sa puissance, là il sera irrésistible; d'autres pourront (Page ) montrer leurs œuvres, mais son œuvre à lui, c'est lui-même: il se montre, il se révèle; il apparaît grand et sublime.

Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que non-seulement il devait la toucher au cœur, mais qu'il pouvait la transformer, l'ennoblir et l'élever, lui transmettre un haut idéal, mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtrait de leurs amours.

C'est son incubation, à lui; il couve le génie de l'amante, la féconde de poésie, l'aide à se créer en pensée celui qu'elle va concevoir. Tout germe est une idée d'abord.

Résumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants:

Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dépit, d'orgueil, de bravade, d'âpres et jalouses fureurs.

Le chant de sollicitation, de tendre et douce prière, mais mêlé de fiers mouvements d'impatience presque impérieuse, où visiblement le génie s'étonne d'être encore méconnu, s'irrite et gémit du retard, en revenant vite pourtant à la plainte respectueuse.

Enfin, vient le chant du triomphe: Je suis vainqueur, je suis aimé, le roi, le Dieu, et le seul... Créateur... Dans ce dernier mot est l'intensité de la (Page ) vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il crée, y mirant et réfléchissant son génie, et la transformant, de sorte qu'il n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frémissement d'aile qui ne soit sa mélodie, à lui, devenue visible dans cette grâce enchantée.

De là le nid, l'œuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson réalisée et vivante. Et voilà pourquoi il ne s'éloigne pas d'un moment pendant le travail sacré de l'incubation. Il ne se tient pas dans le nid, mais sur une branche voisine, un peu plus élevée. Il sait à merveille que la voix agit bien plus à distance. De ce poste supérieur, le tout-puissant magicien continue de fasciner et de féconder le nid, il coopère au grand mystère, et du chant, du cœur, du souffle, de tendresse et de volonté, il engendre encore.

C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa forêt, participer aux émotions de cette puissance fécondante, la plus propre à révéler peut-être, à faire saisir ici-bas le grand Dieu caché qui nous fuit. Il recule à chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu plus loin le voile où il se dérobe. «Le voici, disait Moïse, qui passe, je l'ai vu par derrière.»—«N'est-ce pas lui, disait Linné, qui passe? je l'ai vu de profil.» Et moi, je ferme les yeux; je le sens d'un cœur ému, je le (Page ) sens qui glisse en moi dans une nuit enchantée par la voix du rossignol.

Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La mélodie ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du fils qui doit naître; mais, de loin, autre est cette amante, autre est le fils; c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle, qui se chante et se célèbre; c'est l'infini de l'Amour qui aime en tous et chante en tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments, qui s'échangent de la terre au ciel.


«Enfant, j'avais senti cela dans nos campagnes du midi, dans les belles nuits étoilées, près de la maison de mon père. Plus tard, je le sentis mieux, spécialement près de Nantes, dans ce verger solitaire dont on a parlé plus haut. Les nuits, moins étincelantes, étaient légèrement gazées d'une brume tiède, à travers laquelle les étoiles discrètement envoyaient de doux regards. Un rossignol nichait à terre, dans un lieu bien peu caché, sous mon cèdre, parmi des pervenches. Il commençait vers minuit, et continuait jusqu'à l'aube, heureux, visiblement fier, de veiller seul, de remplir (Page ) de sa voix ce grand silence. Personne ne l'interrompait, sauf, vers le matin, le coq, être d'un monde différent, étranger aux chants des esprits, mais exacte sentinelle, qui se sentait obligée, pour avertir le travailleur, de chanter l'heure en conscience.

«L'autre persistait quelque temps, semblant dire, comme Juliette à Roméo: «Non, ce n'est pas l'aube encore.»

«Son établissement près de nous montrait qu'il ne nous craignait guère, qu'il avait un sentiment de la sécurité profonde qu'il pouvait avoir à côté de deux ermites du travail, très-occupés, très-bienveillants, et, non moins que l'ermite ailé, pleins de leur chant et de leur rêve. Nous pouvions le voir à notre aise, ou voleter en famille, ou soutenir des duels de chant avec un orgueilleux voisin, qui parfois venait le braver. À la longue, nous lui devenions, je crois, plutôt agréables, comme auditeurs assidus, amateurs, connaisseurs peut-être. Le rossignol a besoin d'être apprécié, applaudi; il estime visiblement l'oreille attentive de l'homme, et comprend très-bien son admiration.

«Je le vois encore près de moi, à dix ou quinze pas au plus, sautillant et avançant à mesure que je marchais, observant la même distance, de manière (Page ) à rester hors de portée, mais à même d'être entendu et admiré.

«Le costume qu'ils vous voient n'est nullement indifférent. J'ai remarqué qu'en général les oiseaux n'aiment pas le noir, et qu'ils en ont peur. J'étais vêtue à sa guise, de blanc nuancé de lilas, avec un chapeau de paille orné de quelques bluets. Par minute, je le voyais fixer sur moi son œil noir, d'une vivacité singulière, farouche et doux, quelque peu fier, qui disait visiblement: «Je suis libre et j'ai des ailes; contre moi tu ne peux rien. Mais je veux bien chanter pour toi.»

«Nous eûmes de très-grands orages au temps des couvées, et, dans l'un, la foudre tomba près de nous. Nulle scène plus émouvante que l'approche de ces moments: l'air manque; les poissons remontent pour respirer quelque peu; la fleur se courbe languissante: tout souffre, et les larmes viennent. Je voyais bien que lui aussi il était à l'unisson. De sa poitrine oppressée, autant que l'était la mienne, une sorte de rauque soupir s'arrachait comme un cri sauvage.

«Mais le vent, tout à coup levé, vint s'engouffrer dans nos bois; les plus grands arbres pliaient, et le cèdre même. Des torrents fondirent, tout nagea. Que devint le pauvre nid, ouvert, à terre, sans abri que la feuille de pervenche. Il échappa; (Page ) car je vis, avec le soleil reparu, dans l'air épuré, mon oiseau plus gai que jamais, qui volait le cœur plein de chant. Tout le peuple ailé chantait la lumière, mais lui bien plus que les autres. Sa voix de clairon était revenue. Je le voyais sous mes fenêtres, l'œil en feu et le sein gonflé, s'enivrant du même bonheur qui faisait palpiter le mien.

«Douce alliance des âmes, comment n'est-elle pas partout, entre nous et nos frères ailés, entre l'homme et l'universalité de la nature vivante?»

(Page )