V
Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit: «Ouf!»
Le second: «Cette noce m'a cassé.»
Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères: «Jamais je n'ai tant rigolé.»
Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher.
M. ET MME BORNET
LE GÂTEAU GÂTÉ
À Alphonse Daudet.
Mme Bornet déchira, en suivant le pointillé, le télégramme et lut:
«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. Lafoy.»
—Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. Indisposés: beau motif! Moi qui avais tout préparé!
—Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit M. Bornet.
Mme Bornet réfléchit:
—J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent demain. Le gâteau sera encore frais. Il servira.
Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reçut un second télégramme:
«Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.»
—C'est comme un fait exprès, dit M. Bornet.
Mme Bornet, accablée, les lèvres blanches, ne comprenait pas cet acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de faciliter la sortie des mots blessants.
—Prévenir à neuf heures! quel manque d'éducation!
—Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mérinos, tu vas tourner!
—Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gâteau est bel et bien perdu.
—Nous le mangerons demain à déjeuner.
—Si tu crois que j'achète des gâteaux pour notre ordinaire.
—Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement, résignons-nous.
—Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet.
Dépitée comme maîtresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de brusques coups de reins, tandis que son mari dormait légitimement et rêvait peut-être sucreries à la vanille.
—Il se réjouit déjà, pensait-elle.
Chose promise, chose due. Au déjeuner, la bonne apporta, non sans précautions, le gâteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplèrent. Il s'était affaissé. La crème avait jauni, fuyait par les fentes, et les éclairs s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à quelque château fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi celles, du moins, qui ne sont pas encore écroulées. M. Bornet garda pour lui ces remarques et Mme Bornet se mit à découper les parts. Préoccupée de les faire égales, elle disait à son mari:
—Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand!
Son couteau disparut sous les flots de crème coulante, gratta l'assiette, agaçant les dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des limites, à tracer des sentiers secs, et toujours les parts débordaient l'une sur l'autre. Exaspérée, elle prit l'assiette, renversa dans celle de son mari la moitié du gâteau et dit:
—Tiens, bourre-toi.
M. Bornet emplit une cuiller à potage, souffla sur la crème tant elle lui parut froide, et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue embarrassée refusa de clapper. Il grimaça, puis sourit:
—Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.
—Allons! bon, dit Madame. Quel homme à caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc malheureuse!
—Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.
—Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre d'avance qu'elle n'a aucun goût.
—Essaie tout de même. Avales-en une cuillerée, rien qu'une.
—Deux, si tu veux, fit Mme Bornet.
En effet, elle les avala coup sur coup et dit:
—Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, à ce gâteau? Un peu fait, peut-être.
Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, allait pleurer, quand M. Bornet eut une idée:
—Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai observé que, depuis le Jour de l'an, ses prévenances diminuent. Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous avons la vie devant nous, pour nous en payer d'autres, n'est-ce pas?
—Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet.
Ils firent monter le concierge.
Après les compliments d'usage:
—Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette.
—Vous êtes trop charitables, dit le concierge, mais ça va vous manquer.
—Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.
Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue.
—Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous.
Le concierge, les yeux sur le gâteau, les narines flairantes, hésita et soudain demanda:
—Y a-t-il des œufs dans votre gâteau?
—Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gâteau sans œufs.
—Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas les œufs.
—Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune d'œuf, au plus, pour lier la pâte.
—Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au cœur.
—Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous régaleriez.
Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gâteau et suça hardiment.
—Possible, dit le concierge; je suis sans compétence. C'est égal, je n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien.
—Mais pour votre femme.
—Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les œufs. Elle les renvoie aussi. C'est un peu à cause de ce dégoût-là que nous nous sommes convenu.
—Pour vos charmants bébés.
—Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher petit, n'est point encore porté sur la bouche.
—Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forçons pas. Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!
—Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il eût repoussé un mendiant.
Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut de leur mécontentement. Pris de scrupules délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette impression fâcheuse, et poliment:
—Vous, Monsieur, qui êtes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres, un livre avec des lettres écrites imprimées, pour souhaiter des fêtes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voilà qui me ferait plaisir et me serait utile. Je vous le rendrais.
On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna à reculons, confus, certain qu'il les avait fâchés, et se promettant de faire oublier sa conduite par des amabilités de son ressort.
—Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui crèvent de faim. Dernièrement, leur petit tétait une feuille de salade.
—Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie d'accepter.
Elle n'en revenait plus, et ses doigts fébriles jouaient sur les petits tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait une manche de son paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement si difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.
—Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.
Elle donna un vif coup de pouce à la poire électrique.
La bonne parut.
—Louise, dit sèchement Mme Bornet, mangez ça. Vous conserverez votre fromage pour demain.
Louise emporta le gâteau.
—J'espère qu'on la comble en dessert. Elle va le dévorer, les yeux fermés.
—Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tête sur le billot. Cette fille se dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre aux oreilles.
—Je sais. Depuis que nous l'avons menée au cirque, par imprudente générosité, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la distinction jusqu'à bouder contre son ventre.
—Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir le gâteau, comme elle peut n'y pas toucher.
—Je voudrais voir ça.
Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint grinçante d'indignation.
—Devine où il est, notre gâteau?
M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation énorme, oscillant.
—Devine, je te le donne en cent.
—Ah! je trépigne.
—Dans-la-boîte-aux-ordures!
—Trop fort!
—Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les de la crotte, voilà votre récompense: «Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu que cette insolence lui a coûté cher.
Dédaignant la parole humaine, Mme Bornet écarta ses cinq doigts de la main droite et trois doigts de la main gauche.
—J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frotté à la mine de plomb, que tu lui as flanqué ses huit jours.
—Pardine!
Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. Elle, ses huit doigts en pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses joues cuites, et lui s'enténébrait encore, telle une fenêtre au soleil, quand le store graduellement s'abaisse et développe son ombre.
LE BOUCHON
À Léon Daudet.
De petits gorets, réveillés dans tous les cœurs, ont grogné d'aise au passage des viandes fines, des bons vins, et se sont grisés de fumets. Les visages animés ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs jusqu'où ils veulent aller. Or voilà que le maître de maison, M. Bornet, saisit la bouteille de champagne.
Ah! ah!
Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussière qu'elle a sur la tête.
On le regarde. Voyons voir!
Il lui enlève son capuchon d'or.
On devient grave.
Il coupe les fils qui la serrent au cou.
Les dernières paroles lancées retombent à droite et à gauche, molles.
Il lui appuie son pouce sur la nuque.
Attention!
—Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes bêtises. Tu ne pourrais point faire ça à la cuisine?
M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. Il exerce par degrés les pressions accoutumées. Il semble pétrir une figurine de glaise. Il n'accomplit rien à la légère. S'il s'aperçoit que le bouchon a grandi d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au derrière de la bouteille. Parfois il l'incline, comme une arme chargée, dans la direction d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitôt ces dames:
—N'ayez pas peur: je suis là.
—C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, à la fin!
—Prendre un tire-bouchon pour déboucher une bouteille de champagne, répond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.
Il observe, sournois, ses invités.
Les bustes se penchent en arrière, forment ensemble, autour de la table, un large calice évasé. Chaque dame apprête un cri original. Les petits doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'éventail. Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gêne commune:
—J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve donc! c'est plus fort que moi.
—Oui, dit un docteur pourtant habitué aux enfantements pénibles, inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves. Dépêchez-vous.
—Patience, grands enfants, répond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et dès qu'il aura parti, vous n'y penserez plus.
Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la sérénité de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété atteint ses limites. On dirait que, cédant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, aux bras raidis, la table garnie va sauter au plafond.
—Il est à gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspères. On se trouverait mal. Donne-moi cette bouteille.
—Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon!
—À mon secours! crie Mme Bornet.
—Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les phalanges.
—Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de suite.
Et déjà il l'empoigne.
—Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les doigts.
—Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des taches de sang circulent à fleur de peau.
—Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens bœuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille éclate. Gare au malheur et sauve qui peut!
Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence. Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite, n'importe lequel, et s'en remettent au destin.
Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule, et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté, au bord du goulot, paresseusement.
L'ORANG
À Aurélien Scholl.
—D'ailleurs, c'est étonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme Bornet.
Les convives de choix, peu nombreux, regardèrent M. Bornet. Intimement traités, ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires terribles échangées.
—Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le Double Assassinat dans la rue Morgue. Edgar Poë l'a composée si savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais l'orang.
Et le mot n'avait pas semblé forcé.
—Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et la première fois, j'ai dû crier au secours contre lui.
—C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au secours, comme une sotte.
—Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet?
—Il n'a pourtant rien de l'orang.
—Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire.
Une jeune femme, timide et craignant d'être exaucée, demanda:
—Oh! faites-nous-le, hein?
Les hommes désiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha la tête.
—Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut être en train et en costume; je m'explique: sans costume!
Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces dames s'interdirent d'insister autrement que par des: «C'est dommage!—Moi qui aurais été si heureuse!» Mais elles protestèrent quand l'un de ces messieurs leur dit:
—Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre hommes.
Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.
—Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une esquisse. Ôtez votre paletot.
—Un orang en manches de chemise! fit dédaigneusement M. Bornet. Vous vous moquez de moi, ma parole!
—Tenez, nous ne sommes pas bégueules. Madame Bornet, est-ce que votre mari porte de la flanelle?
—Oui, mais très peu.
—Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'êtes guère aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches jusqu'au coude. Nous suppléerons le reste.
—Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.
M. Bornet hésitait entre la crainte de ne pas jouer son rôle et celle de le mal jouer. Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté comme l'artiste célèbre auquel on demande «ne serait-ce qu'un couplet», il jouissait des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains tendues et frémissantes.
—Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!
Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement sur le dossier de sa chaise.
—Je réclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma femme exagère ou se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai pas encore exécuté l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang!
—Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.
Il y eut un remuement de sièges. On se prépara à la peur. Les dames se serrèrent, coude à coude, autour de la table, et les messieurs, nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, s'enveloppèrent de fumée.
—Que je quitte au moins mes manchettes empesées, dit M. Bornet. Elles me gêneraient!
—Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspérée, déjà pâle.
M. Bornet commença.
Ce fut un désastre. Dès le premier geste, comme une tête de chardon sous une chiquenaude, l'illusion éparpillée s'évanouit. Le gros homme s'épuisait en contorsions vaines. Il grimaçait, suait, agitait ses bras lourds, empêchait son gilet de remonter, et sa montre, projetée hors du gousset, sautillait d'une jambe à l'autre.
Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, se cachaient derrière leurs serviettes, et l'un de ces messieurs étreignit si fort la cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur.
Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit sèchement:
—Mon pauvre ami, tu n'y es pas!
M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui reçoit un coup de pied.
—C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait m'écouter.
—Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et te rafraîchir les tempes.
Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.
—Pardon pour lui! dit-elle.
Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur de la peur, s'efforcèrent de la consoler.
—Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang. M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se seraient laissé impressionner.
Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames, certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement. Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi.
Tout à coup l'orang parut.
Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules, la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes.
L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche, d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les visages.
—Assez! chéri, assez! dit Mme Bornet.
Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur cœur, et l'un d'eux, pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements:
—Bravo! bravo! étonnante faculté!
—C'est un gros succès, dit Mme Bornet, empourprée. Tu n'as pas commis une faute.
Toutes ces dames s'exclamaient:
—Moi, je suffoquais!
—Moi, je me suis crue morte!
—Moi, je ne dormirai pas cette nuit.
—Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour.
Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes envies qu'on puisse avoir de changer de place.
—Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci.
Il reprit, modeste:
—Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix.
Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par terre, retombaient sur ses chevilles.
Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines.
Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein, quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre sa chemise.
LE BATEAU À VAPEUR
À Paul Hervieu.
Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter.
Le matin, ces dames vont au marché ensemble.
—J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot.
—Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet.
Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure!
Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent sur la Marne, que les ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord à bord. M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitent jusqu'à la première perle de sueur, sans jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et qu'ils rament «pareil». L'une des dames renifle discrètement et dit:
—Il fait délicieux!
—Oui, répond l'autre, il fait délicieux.
Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade accoutumée, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit:
—Par exemple!
M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:
—Quoi donc?
—Mâtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils ont un bateau à vapeur.
—Fichtre! dit M. Bornet.
C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et Mme Navot attendent et agitent un mouchoir.
—Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.
—Ils veulent nous éblouir, dit Mme Bornet avec dépit.
—Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça.
—Si nous n'y allions point!
—Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur donnons point la joie de nous surprendre. Restons indifférents.
—Bien petit, leur bateau à vapeur, dit Mme Bornet. À peine plus grand que l'autre. Comment le trouves-tu?
—Oh! de loin, un bateau à vapeur produit forcément quelque effet. D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre.
Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient:
—Dépêchez-vous!
Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter.
—C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu!
—D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau à vapeur, si nous voulions, en nous gênant un peu.
Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la tête, de la détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent même d'admirer poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à attacher les cœurs, et Mme Bornet conclut:
—Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi?
Sans répondre, M. Bornet lui prend la main.
—Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous!
Mme Bornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit:
—Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!
Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de vivre en ce monde où toujours tout s'explique:
Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un étranger fume, quelque ami de Paris peut-être, et, grave sous son chapeau haut de forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la bouche.
UN ROMAN
PREMIÈRE PARTIE
ŒUF DE POULE
À A. Roguenant.
Le fils de Mme Lérin avait dit à la servante:
—Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!
Et Françoise avait répondu:
—J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même: mais cette fois, gare!
Elle levait les bras et criait: «Poule! poule!» toute rouge et courant par les allées.
La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. Précisément, il arriva une pierre.
La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit. Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue. Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour, en donnant aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand elle avait le temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui montait au «foineau», et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut. Françoise la suivit et à l'entrée du «foineau» s'arrêta.
Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de Françoise.
—Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être des œufs, puisque les poules y vont.
Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore! Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.
—Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi!
Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?
Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie dans le foin, jusqu'aux dents.
Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air.
Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé.
C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et criait encore, convulsive à force de rire:
—Poule, poule! Oh! la mâtine!
Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net.
Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle.
—Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous!
Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.
—C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève, monsieur Émile.
Elle fit un effort vain.
—Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!
Elle recommença de rire de bon cœur, les bras tendus.
—Non, j'y resterai, bien sûr!
M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On était mal «parti» et Françoise retomba.
—À une autre! dit-elle.
M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume.
—Une, deux: y êtes-vous?
Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec violence, très vite, sans un mot.
Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.
Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.
Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.
M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille, comme une bête hargneuse matée.
La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son œuvre.
Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit, d'un trait.
Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée comme un oiseau, vivante.
Françoise dressa la tête. Mme Lérin appelait:
—Françoise, Françoise, où êtes-vous donc?
—Voilà! voilà!
Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là, quand M. Émile, bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit l'œuf et le tendit à Françoise.
Elle descendit rapidement l'échelle.
—Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lérin, que vous êtes couverte de foin?
—C'est plein d'œufs, là-haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un. Tenez, voilà l'autre.
Elle crut remarquer que Mme Lérin persistait à la regarder singulièrement.
—Ça doit se voir, pensa-t-elle.
Mais Mme Lérin, soupesant l'œuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un ton naturel:
—Il faut faire attention, Françoise. Les œufs sont rares, cette année, bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares.
DEUXIÈME PARTIE
LE SEAU
À Eugène Bosdeveix.
Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez paresseuse depuis quelque temps.
Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des bruits vagues légers comme des œufs vides.
Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.
Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent. Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.
Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils.
Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?
Du linge d'araignées!
Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes découvertes.
D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.
Est-ce par un animal, une chèvre?
Mais une chèvre bêle et ne crie pas.
En outre, elle aurait brouté les branches.
Par un voleur?
Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.
Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des feuilles!
A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup et qu'on est demeuré longtemps près du poirier.
Un peu plus loin elle s'est appuyée contre un autre arbre, haut pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes soifs.
J'ai dit elle parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et j'éprouve un commencement de trouble.
Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se touchent presque.
J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs.
C'est là qu'a dû se passer la chose.
Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des œillets, ont été arrachés par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la terre.
Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je comprends.
Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon épaule, Françoise m'a dit, brusque:
—Vous savez, je suis prise!
Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui s'enorgueillissent d'un bourgeois.
Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un chien vagabond s'y rouler.
Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce qui tire l'œil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.
Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?
Il faut que je continue à comprendre malgré moi.
Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante m'entre au cerveau.
Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante, maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que le dernier anneau plus gros que les autres.
Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder, avec la peur de ramener...
Je lâcherais tout.
Rien!
Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace.
Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.
Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»
C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.
Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!
Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi. L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre, à notre confrontation?
Baissera-t-elle les yeux?
Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de recueillement.
D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.
J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... le délivre!
LES DEUX CAS DE M. SUD
LA PETITE MORT DU CHÊNE
À Louis Baudry de Saunier.
—Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré?
—J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.
Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'œil les perdrix qui se posèrent là-bas, dans un carré vert.
—Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!
Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée.
Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, ces deux termes d'une sonorité étrange.
—Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer, dit-il.
Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, se remisèrent hors de danger.
—Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!
Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit:
—Bonsoir, la compagnie!
Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas, tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une fourche fine.
—Vais-je rentrer bredouille?
Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons!
D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M. Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait leur chute.
—Il faut pourtant que je les tire!
Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent.
Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.
—N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme?
Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.
—Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté.
De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans, n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser.
M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion peuvent vous blesser grièvement.
Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha sur le plan de tir.
M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son cœur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre, interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'œil: au bout d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.
Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes discrets.
LES CHARDONNERETS
À Lucien Priou.
M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait.
Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant la tête.
Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, tout fier.
Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame:
—Montre ta langue!
—Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud.
Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis assemblés.
Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois je ferai mieux!»
Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement. Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un, avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait».
Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes, frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer.
—Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte!
Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola, hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette espièglerie réjouit M. Sud:
—Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront peut-être!
Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au creux de la main.
—Qu'en faire? se demanda M. Sud.
Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée.
Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des mouches.
—Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras le filet!
Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse, maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça—ainsi qu'un criminel—de laver et de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient toujours!
HISTOIRE D'EUGÉNIE
LE RÊVE
À Alfred Swann.
Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:
—Où suis-je?
Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la reconnaissance des objets familiers, se déclarer:
—Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres!
Elle s'est donc grisée?
Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont collées comme des pattes de mouche:
—Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?
Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du front:
—Tiens, tiens, tiens!
Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du rêve.
—Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»?
Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.
Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter, entend distinctement des choses, à gauche.
Elle a une tourterelle dans le cœur!
LE MOINEAU
À A. Collache.
On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a géométriquement fleuris.
Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre.
—Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.
Heureusement, par ces temps durs, son cœur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et de graines.
—Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue!
Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive.
En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant suspendue, planante.
—Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos appétits.
Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.
Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.
Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers.
Déjà elle touche le prix de sa bonne action en vœux entendus, en souhaits réalisés.
Voilà qu'elle pleure un peu!
Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une crotte.
LE BEAU-PÈRE
À Alcide Guérin.
L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase.
Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon commerçant, presse les choses.
En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière blanche.
Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.
—Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin?
—Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons?
La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les scrupules entêtés à revenir.
—Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à l'œil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée.
Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme délicate pourrait y restaurer sa vigueur.
C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne la voit pas bien.
—Non, je ne la vois pas bien.
—S'il vous plaît?
—Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau.
—Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera.
—Singulier!
—J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air.
—Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.
—Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la contradiction s'explique.
M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire.
—Votre soleil est jaune?
—Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.
—Elle va donc à Saint-Étienne?
—J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me suivra partout, comme le code le lui ordonne.
—Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin.
M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux rares:
—Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis?
—Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.
—Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même, et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille.
—C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier?
—Monsieur Lérin, vous vous moquez!
—Ah!
Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref.
—Eh bien, que dites-vous?
—Moi, rien. C'est votre affaire.
—Comment cela, cher beau-père?
—Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en ai point à vous donner.
Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire indifférent; je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!»
Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là, je me montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises manquent de confortable.
Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?
Il conclut:
—Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, les radis noirs?
—Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.
Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives. Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
À Fernand Vanderem.
Eugénie.—Vous ne voulez pas que j'entre?
Émile.—Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.
Eugénie.—Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur.
Émile.—Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un.
Eugénie.—Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un monsieur!
Émile.—Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.
Eugénie.—Je parie que ton monsieur, c'est une femme.
Émile.—Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.
Eugénie.—Je n'entends rien.
Émile.—Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment pour vous faire plaisir.
Eugénie.—Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes!
Émile.—Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait que grimper.
Eugénie.—Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.
Émile.—Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et nous aurions causé en prenant un bock.
Eugénie.—Je te vois, c'est l'essentiel.
Émile.—As-tu quelque chose d'important à me communiquer?
Eugénie.—J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi l'étrenne de ta barbe.
Émile.—Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux jours. Boutt!
Eugénie.—Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça, proprement.—Qu'est-ce que tu écoutes?
Émile.—Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du reste, je ne suis presque jamais chez moi.
Eugénie.—On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.
Émile.—Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir dans cet état.
Eugénie.—Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton monsieur s'en ira bientôt?
Émile.—Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux, il ne faut plus le lâcher.
Eugénie.—Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige?
Émile.—Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la question.
Eugénie.—Enfin, comment s'appelle-t-il?
Émile.—Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu?
Eugénie.—C'est juste. Holà! holà! mon cœur, mets ta main.
Émile.—C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera quand tu seras redescendue.
Eugénie.—Je crois qu'il a remué, ton monsieur.
Émile.—Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme.
Eugénie.—Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les accordes?
Émile.—Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien?
Eugénie.—J'espère que nous n'allons point parler de mon mari.
Émile.—Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous n'avons que cinq minutes.
Eugénie.—Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus rien. Te rappelles-tu, toi?
Émile.—Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?
Eugénie.—Je songe à ta première caresse.
Émile.—Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans mon cœur.
Eugénie.—Comme cela a passé vite!
Émile.—Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre.
Eugénie.—Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi une chaise, un pliant, un gros livre.
Émile.—Sois raisonnable. Veux-tu un conseil?
Eugénie.—Tout de toi.
Émile.—Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente.
Eugénie.—Tant pis pour lui.
Émile.—C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que t'importe?
Eugénie.—Ne te fâche pas.
Émile.—Je suis peiné, froissé.
Eugénie.—Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé.
Émile.—La plaisanterie est facile.
Eugénie.—Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.
Émile.—C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies.
Eugénie.—Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai.
Émile.—Chère madame, vous n'entrerez pas.
Eugénie.—Brutal! vous me faites mal aux poignets.
Émile.—Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez.
Eugénie.—Quel accueil! Mon ami, mon cher ami!
Émile.—Eh ben, quoi?
Eugénie.—Adieu.
Émile.—Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous en province?
Eugénie.—Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi.
Émile.—Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle heure? à quel endroit?
Eugénie.—Choisis toi-même.
Émile.—C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot.
Eugénie.—Tu m'aimes?
Émile.—Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin.
Eugénie.—Et encore, tu me vois dans un faux jour.
Émile.—Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur.
Eugénie.—À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. Au revoir.
Émile.—Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je dire!
Eugénie.—Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais!
Émile.—Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non. Gare aux doigts! Je ferme.
BONNE-AMIE
LA ROSE
À Edmond de Goncourt.
Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose.
—Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine combien elle me coûte?
—Les yeux de la tête, dit Marcel.
Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose.
—Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans une chambre bien chauffée.
—Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel.
—Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie.
Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta:
—Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille. Sois mignon.
—J'ai ton affaire, dit Marcel.
Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, mon vieux, j'en réponds!»
Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de femme.
Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda:
La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps, les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille, plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance secondaire.»
Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles sourdes.
Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.
Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit:
Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte.
Quel émerveillement!
L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir et se calmer:
—Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée.
LA PRUNE
À Marcel Schwob.
Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd, elle est continûment attirée vers la terre.
D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la queue tout le jour.
Elle ne se détache pas.
Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un brusque effort.
La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante.
Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes. Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros œil, au travers.
Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.
À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que non.
Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles des hommes.
Or Bonne-Amie vient à passer.
Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la tête en arrière, cligne de l'œil et ouvre ses lèvres humides de gourmandise.
La prune y tombe!
Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:
—Tu vois, elle a chédé à mon cheul désir.
Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la prune.
Il y a un ver dedans.
LEVRAUT
CANARD SAUVAGE
À Henri Mazel.
—Allez, Levraut, apportez donc!
Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le courant. Il pensa:
—Cette fois, je suis sûr de l'avoir!
Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.
—Veux-tu apporter canard, chien de malheur!
Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M. Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.
—Une fois à l'eau!...
Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.
Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un sabot de bœuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs, un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des flocons, toujours loin du bord.
Du coin de l'œil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses forces.
—Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!
Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.
—Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la ballade!
Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu, repartit:
—J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas.
La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles, lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.
—Ça va durer longtemps, cette histoire-là!
En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il resta.
—C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.
Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'œil et le ramener au bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement. De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier, vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le canard, vaguement sollicité par de multiples desseins.
En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.
—Somme toute, en allant vite...
Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard, l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard.
Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup, l'éventra.
—Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!
Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.
LE FLOTTEUR DE NASSE
À Pierre Valdagne.
Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes pierres et Levraut dut nager sur place.
—Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.
Et comme Levraut s'entêtait:
—Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!
Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait d'efforts.
—Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.
Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête» mourrait victime du devoir.
—Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé.
Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.
—Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le baigner, moi!
Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des morceaux de bois à droite et à gauche.
Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et «l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.
Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là, couchée sur le flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau croupie, inutile, exaspérante.
Une dernière fois, M. Mignan cria:
—Veux-tu lâcher ça, oui ou non?
Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.
M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si adroitement manœuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes claques sur le museau.
Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se sauva seul au bord.
Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait, regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir.
LA VISITE
À Paul Bonnetain.
Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines.
—J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades désespérés en les soignant dans une vacherie.
Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:
—Ils boivent même du purin.
—Ne vous gênez point, me dit Pajol.
Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever.
—Pour qu'elle se soulage, dit-il.
Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle, indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour, les paupières et les joues enflées.
—Ah! la campagne, il n'y a que ça!
Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq petites taures sont rangées à part.
—On les croirait en pénitence.
—Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.
—Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!
Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.
—Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en veut.
Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines.
Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête.
—Elle n'est pas fière, dit Pajol.
—Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.
Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme.
—Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa bouteille.
Il lui soulève la queue, palpe ses reins,
—Sale bête! s'écrie-t-il.
Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa propre fille.
LA CAVE DE BIME
À Catulle Mendès.
—Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!»
Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.
—Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!
—Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la maison. Il y a une trotte.
—Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi?
—Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.
—Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi!
—Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses que toi.
—Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline.
—Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus!
—Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se trouve la Cave de Bîme?
—Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des grenouilles crèveraient.
—Tu as regardé dedans, la nuit?
—La nuit, je dors, dit Pauline.
—Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était pas là?
Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là, proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu de l'imprimé.
—J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme.
Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre instructif, avec ou sans habitants.
Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et cuite.
Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient encore de quoi faire des mèches de fouets.
—Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi?
—Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé.
—Enfin, qui l'a creusée?
—Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait ça.
—Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de gens?
—Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.
—Comment qu'ils s'appelaient?
—Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.
—J'irais bien, dit Pauline.
—Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.
—Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps.
—Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs.
Mais papa Iaudi les calma:
—Ne tentez pas le bon diable!
—Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra.
—Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous promets qu'on aura une fameuse calotte.
Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi.
—Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.
—Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune.
Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur, résonna par tout le village.
—Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient presque toutes à moitié folles.
En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé.
Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller.
—Elle est longue.
—Voilà une heure qu'elle est partie.
—Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.
—Mais nous ne la croirons pas.
—Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après.
—Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.
—À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard.
—Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.
—Et moi qui n'ai pas mon châle!
—La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.
—Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?
Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent.
—Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit.
Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie, réconfortante et si simple?
—Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène.
Elle ne ramena pas Pauline.
Un homme proposa de parcourir le village, en bande.
—Tout à l'heure! un peu de patience!
D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves.
—Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.
Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître.
—Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!
—Ah! ouath!
—Et quand elle y serait allée?
On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de ses ongles et urinait fréquemment, sans effort.
—Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez donc.
Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet. Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes.
—Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant.
Mais les hommes la retinrent.
—Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre affaire!
—Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous les poules remuer?
—Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre.
Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance:
—Elle va revenir.
Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd:
—Oui, elle va revenir.
Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie:
—Naturellement qu'elle va revenir!
LA CARESSE
À Jean Richepin.