VI

Daphnis.—C'est l'instant de nous énumérer nos qualités. Je commence: vous ferez une excellente épouse.

Lycénion.—Vous serez un bon mari, et si j'avais été plus jeune, je ne vous aurais pas cédé à une autre.

Daphnis.—Restons-en là.

VII

Lycénion.—Dites-moi: la petite est-elle propre?

Daphnis.—Comme les fauteuils de sa mère un jour de réception.

Lycénion.—Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement sa toilette intime: c'est très important.

VIII

Daphnis.—Avouez que, la première, vous avez songé à notre séparation. Moi, je me trouvais très bien.

Lycénion.—Encore!

Daphnis.—Oui, je vous ai aimée de toute ma force, et je crois qu'en ce moment même vous êtes ma vraie femme.

Lycénion.—Du calme, mon ami, vous allez dire des bêtises, et comme je ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim.

Daphnis.—Tes lèvres?

Lycénion.—Pas même mon front.

Daphnis.—Ta bouche, tout de suite...

Lycénion.—Faut-il sonner?

Daphnis.—Comme au théâtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de ménage est partie.

IX

Lycénion.—Oh! nous resterons amis, de loin.

Daphnis.—Amis de faïence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal de vous.

Lycénion.—Vous êtes trop bon. Si, de mon côté, il m'arrive de vous noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me rendez-vous mon portrait?

Daphnis.—Je le garde.

Lycénion.—Il vaudrait mieux me le laisser ou le déchirer que de le jeter au fond d'une malle.

Daphnis.—Je tiens à le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice qui était très bien dans une pièce que j'ai vue.

Lycénion.—Et mes lettres?

Daphnis.—Vos lettres froides de cliente à fournisseur, je les garde aussi. Elles me défendront si on me soupçonne.

X

Daphnis.—Je me vois descendant les marches de l'église avec la petite en blanc. Et je pense—faut-il vous le dire?—je pense à des histoires de vitriol.

Lycénion.—Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos idées au plus tôt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la défensive, le coude levé en parapluie. Ce sera drôle à divertir un saint dans sa niche. Vous mériteriez...—mais je craindrais de tacher ma robe.

Lycénion.—Je m'en vais.

Daphnis.—Oui, je sais, vous vous en allez—tout à l'heure.

XI

Daphnis.—Quel beau livre on pourrait écrire sur nos amours. Il n'y aurait qu'à réciter.

Lycénion.—Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous toute la neige.

Daphnis.—Je crois que ça se vendrait.

XII

Daphnis.—Dites-moi: nos petites affaires sont bien réglées. Vous ne me devez rien. Je ne vous dois rien.

Lycénion.—Oh! mon ami.

Daphnis.—Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse, et je tiens à ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous dois-je quelque chose?

Lycénion.—Voulez-vous une quittance?

Daphnis.—Ma chère, vous êtes amère comme une orange dont il ne reste plus que l'écorce.

Lycénion.—Vous seriez bien aimable de vous en aller.

Daphnis.—J'ai toute ma soirée à moi.

Lycénion.—Je ne vous la demande pas.

Daphnis.—Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vôtre, y compris la nuit, bien entendu.

Lycénion.—La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas.

Daphnis.—Je vous assure que cela me ferait plaisir.

Lycénion.—Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernière fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous donnerions une poignée de main et l'honneur serait satisfait. Vous êtes malpropre.

Daphnis.—Madame!

Lycénion.—Voilà que vous faites ces petits préparatifs de faux départ qui consistent à prendre son chapeau et à le poser successivement sur toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer.

XIII

Daphnis.—Nous sommes arrivés.

Lycénion.—Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous continuerez vers des pays neufs.

Daphnis.—Je voudrais, sans être banal, vous dire quelque chose de très tendre.

Lycénion.—Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.

Daphnis.—Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la gorge.

Lycénion.—Ne vous faites pas de mal. Désenlaçons-nous sans douleur. Allez, et aimez bien la petite.

Daphnis.—Ah! je l'aimerai—plus tard.

Lycénion.—C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air à votre cœur.

Daphnis.—Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment. Je m'en vais, doucement, à l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait encore clair dans l'escalier.

Lycénion.—Quel vide, tout de même, et que de choses vous emportez!

Daphnis.—Oui, mais il vous reste le beau rôle.

MÉNAGE

À Gustave Geffroy.

DAPHNIS.—CHLOÉ