VI
Chloé.—Tu seras célèbre.
Daphnis.—Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas.
Chloé.—Tu seras célèbre, j'en suis sûr, quand tu seras vieux, ou ce que disent les journaux ne signifierait rien.
Daphnis.—En ce temps-là, je n'écrirai plus que des préfaces pour les jeunes.
Chloé.—Il faudra être bon pour eux, les recevoir tous.
Daphnis.—Par fournées.
Chloé.—J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les poussant d'une tape amicale: «Entrez, le maître est là!»
VII
Daphnis.—Je mets des heures à écrire une ligne. Est-ce que je travaille trop ou pas assez? je ne sais plus.
Chloé.—Est-il nécessaire que tu remplisses de si gros livres?
Daphnis.—Les éditeurs te diront qu'il ne faut pas voler le public.
Chloé.—Du courage! je serai ta compagne fidèle.
Daphnis.—Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la délicatesse. Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement la louange, comme si tu préparais une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici»!
VIII
Chloé.—Alexandre Dumas père avait-il du talent? Je te demande cela parce qu'il m'amuse, tu sais!
Daphnis.—Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu n'apprécies pas la littérature moderne?
Chloé.—Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres préférés. Des fois, bon Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de répétitions, mais tes écrivains voient trop noir.
Daphnis.—L'optique progresse. Son éducation faite, l'œil regarde au fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, déposent.
Chloé.—Dommage! Je lis pour mon plaisir.
Daphnis.—Achève le vers: «et non pour mon supplice!»
Chloé.—Car, moi, je suis gaie, gaie!
Daphnis.—Marions-nous encore.
Chloé.—Et je sens que jamais je ne m'habituerai à la tristesse.
Daphnis.—C'est qu'alors tu mourras jeune, bientôt.
IX
Chloé.—Tu ne m'as pas dit tes idées en politique. Tu ne votes même pas. Es-tu inscrit? je parierais que non.
Daphnis.—Et pourtant, un gouvernement «c'est de l'air qu'on respire»! Conseille-moi.
Chloé.—Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: «Ton mari est-il républicain?» je suis confuse et je réponds tantôt oui, tantôt non, au hasard. Déroutées, elles finissent par ne plus savoir à quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu voudras, pour nous fixer.
X
Chloé.—J'entre volontiers dans une église, me rafraîchir. Mais, je l'avoue, je ne prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, que devant la belle nature.
Daphnis.—Et sur une hauteur, afin d'élever plus vite ton cœur dirigeable vers Dieu polyglotte.
Chloé.—Tu vois, tu te moques quand je fais la bête, et tu te moques quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur?
Daphnis.—Nous irons tous deux à la messe demain.
XI
Chloé.—Veux-tu me faire un plaisir pour ma fête? Rends-moi le droit que je t'ai donné d'assister à mes toilettes.
Daphnis.—Tu te négligerais.
Chloé.—C'est si gênant! pouah!
Daphnis.—Qu'est-ce que tu as de sale?
Chloé.—Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir.
Daphnis.—Ce sont celles-là que je veux voir. Dès qu'on aime moins, on se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te sens mienne si, à quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangés, en place, une bouche neuve comme l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave les pieds à tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre convention.
Chloé.—Non: «nous nous préviendrons mutuellement (car on ne se connaît pas soi-même) qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»
Daphnis.—C'est d'une importance immesurable. Une dent gâtée gâte tout.
Chloé.—Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dénombrera les êtres anéantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il y avait crime!
Daphnis.—Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne te presse pas. N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.
Chloé.—Un mot, pendant que j'y pense, relatif à notre convention. Tu ne te fâcheras pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, que ton haleine...
XII
Chloé.—Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journée.
Daphnis.—Ils ne nous laissent pas un instant de liberté.
Chloé.—C'est juste! Nous avons dû renoncer au théâtre, au monde, et hier encore nous refusions une invitation à dîner.
Daphnis.—Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de leur en vouloir.
Chloé.—Suppose un instant que nous n'en ayons pas.
Daphnis.—Ou qu'ils soient morts.
Chloé.—Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que ferions-nous de notre liberté? Le café-concert ne donne pas le bonheur, et ma vie aura été belle, si je meurs la première des quatre.
Daphnis.—Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le premier? Aurais-tu seule du cœur et des sentiments? Il est dur de voir mourir ceux qu'on chérit. Certainement.
Chloé.—Sois franc: te remarierais-tu?
Daphnis.—Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants, et pour moi, plus tard, une maîtresse quelconque que je verrais de temps en temps. Un homme n'est jamais embarrassé.
Chloé.—Tu es franc. Si ta maîtresse venait ici, ôterais-tu mon portrait?
Daphnis.—Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le respect du passé. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une armoire: tes chemises fines, ta dernière robe, ton boa, et ta fille devenue grande n'y toucherait que tout émue. Il est inutile que tu emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris à marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?
Chloé.—Tu plaisantes; changeons de conversation.
Daphnis.—Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plaît. Tu m'y provoques sans cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu m'interroges, je réponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.
Chloé.—Oh! je voudrais tant savoir...
Daphnis.—Quoi? La solution du problème de la destinée?
Chloé.—Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus là. Écoute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? Je jure de ne pas me remarier.
Daphnis.—Tu aurais tort de te gêner. Assez jeune, encore belle, au bout de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garçon enchanté de t'accueillir, toi et ta famille.
Chloé.—Sans doute, mais si je tombe mal?
Daphnis.—On n'a pas de chance tous les jours.
Chloé.—Il désirera d'autres enfants, ce monsieur.
Daphnis.—Dame, mets-moi à sa place.
Chloé.—Et les nôtres seront malheureux.
Daphnis.—Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur, quel mérite auras-tu?
Chloé.—Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent.
Daphnis.—À ton gré. Je m'y habitue.
Chloé.—Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort comme les autres et ton tour viendra.
Daphnis.—Je le céderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon numéro par terre et l'écraserai du pied.
Chloé.—Grand bête! Réflexion faite, toi parti, je me consacrerai à mes enfants; je les élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.
Daphnis.—Toute leur vie?
Chloé.—Non, hélas! mais je m'engage à leur suffire quelques années. Rien ne leur manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.
Daphnis.—Si j'allais me promener!
Chloé.—Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je me charge de commencer leur éducation. Puis, je devrai les mettre au lycée, songer à leur avenir, leur donner le goût d'une profession, les pousser dans le monde. Je perdrai la tête.
Daphnis.—Alors, tu souhaiteras qu'un homme à poigne se montre, le brave garçon d'abord dédaigné.
Chloé.—Il faudra marier ma fille. M'y résoudrai-je, mon Dieu?
Daphnis.—Un second homme à poigne sera nécessaire.
Chloé.—Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mère n'est pas un père. J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les débarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller coquettement, arrondir leurs joues, leur créer une santé forte. Une gouvernante bien payée me remplacerait.
Daphnis.—Je tâcherai de la choisir bonne.
Chloé.—Je hais, sans la connaître, cette femme qui me volera mes enfants.
Daphnis.—As-tu remarqué? Déjà, l'aîné se détourne de toi pour venir à moi. Tu le couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et maintenant il veut tout faire comme papa.
Chloé.—Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oublié dans quinze jours.
Daphnis.—Et notre calme existence, un moment dérangée, reprendrait peu à peu son train quotidien. Décidément, tu as raison: il vaut mieux que tu meures la première.
XIII
Chloé.—T'aurais-je épousé, si tu avais été impropre au service militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein?
Daphnis.—Entêtée! Il y a vingt ans qu'on te dit que si.
Chloé.—Accepte-t-on des ambulancières? je te suivrai au bout du monde.
Daphnis.—Quel chapeau mettras-tu?
Chloé.—Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais plus.
Daphnis.—Ne t'y fie pas.
Chloé.—Oh! je t'attendrai.
Daphnis.—Avec qui?
Chloé.—Je te défends de me parler ainsi, même en riant.
Daphnis.—Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la peine, pour t'aider, parce que tu as périodiquement envie de pleurer? Ou suis-je homme à t'en vouloir, simplement parce que je t'aime?
XIV
Daphnis.—Il est sain, ma Chloé, de brûler d'un coup, de temps en temps, tous les torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!
Chloé.—Qui ça encore? On!
Daphnis.—La même.
Chloé.—Je te pardonne tes taquineries. Mais écoute, si je m'aperçois de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous, ir-ré-vo-ca-ble-ment.
Daphnis.—On «lit» ça. Je vois l'adverbe écrit à la porte de ton cœur, en lettres de gaz.
Chloé.—Regardez-le serrer ses lèvres plates de lézard! Houe! le peut! que tu m'agaces! À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux? Âne rouge!
Daphnis.—Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France, et tantôt le dernier homme des bois.