DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.
Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation par écrit entre deux personnes que l'éloignement empêche de communiquer de vive voix: Absentium mutuus sermo, comme disaient les anciens.
Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui fait le charme des entretiens, en se réglant toutefois d'après les circonstances et la position de la personne à laquelle on écrit.
Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation de la bonne compagnie, et aussi par la lecture des écrivains-modèle dans le genre, tels que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.
LETTRES DE DEMANDE
Une lettre de demande doit être très courte, exposer les faits d'une manière simple et concise, en même temps que respectueuse. Quelque juste et fondée que soit votre requête, laissez toujours entrevoir à la personne à qui vous l'adressez, que le mérite du succès lui en reviendra.
Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres à Louis XIV pour qu'il lui permît d'aller se faire tuer à l'armée, au lieu de le laisser se morfondre dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, il parlait de sa condition, il vantait son esprit... Il n'obtint rien. C'est que l'amour-propre demande à être flatté. Celui qui rend un service tient à ce qu'il lui soit compté comme une grâce, comme une faveur, et non pas comme une chose due.
Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez recours, intéressez leur vanité. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr moyen est de parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu comme M. Jourdain du Bourgeois gentilhomme, qui se serait fait un scrupule de laisser sans récompense les termes obligeants que lui prodiguait son tailleur.
Ce serait une impolitesse marquée que de ne rien dire à quelqu'un qui nous adresserait la parole dans une réunion; c'en serait une non moins grande que de ne pas répondre à une lettre.
Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins de motifs sérieux, et alors on doit les faire connaître et s'en excuser.
Une seule chose peut dispenser d'une réponse, c'est quand la lettre reçue est inconvenante. Le silence est ce qu'il y a de mieux à opposer; c'est un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que l'on pourrait écrire.
Si dans une affaire quelconque, vous avez à répondre d'une manière entièrement contraire à ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la faute sur les circonstances, sur les entraves que vous avez rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets de la non-réussite.
S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne peut ou l'on ne veut pas satisfaire? Opposez, dans le premier cas, votre bonne volonté—malheureusement impuissante; dans l'autre, colorez votre refus des raisons les plus vraisemblables. C'est bien le moins que d'accorder cette fiche de consolation et de s'abstenir de la franchise par trop franche de feu le marquis d'Aligre.
En pareille occurrence, le marquis ne manquait jamais de prendre dans son secrétaire un livre de comptes dont les feuillets étaient couverts de chiffres et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y ajouter son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires accomplis, il serrait le livre en disant:
—Cette somme ajoutée aux autres, forme un total de...
Ce total était énorme!
—Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été demandé depuis un an. Si j'avais souscrit à toutes ces demandes, il y a longtemps que je serais ruiné. J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour vous... de refuser nettement!
Et le marquis vous reconduisait, avec une extrême politesse, jusqu'à l'escalier.
DES PÉTITIONS
Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande que par les formules et les formalités auxquelles elles sont astreintes.
Elles doivent être écrites sur grand papier ou papier ministre, que l'on plie en deux dans toute sa longueur. Tout en haut de la page, se place le nom du personnage auquel on s'adresse; puis, au milieu, sur le côté droit, et en vedette: Sire, ou Madame, quand c'est à une tête couronnée.
Entre la vedette et le commencement de la pétition, il faut laisser un espace assez grand, n'écrire que trois ou quatre lignes pour laisser un blanc au bas de la page. La première ligne du verso ne doit venir qu'au dessous de la vedette. L'adresse se place au bas de la page; et, de l'autre côté sur la même ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On plie alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe que l'on cachète avec de la cire.
Voici le protocole suivi de nos jours par la République Française:
| Sur papier carré, doré sur tranches En vedette | Sire (ou Madame), (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1er recto.) |
| Traitement | Votre Majesté (ou Votre Majesté Impériale—Majesté Impériale et Royale.) |
| Fin | Je suis avec respect, Sire (ou Madame), De Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur, A Paris, le... |
On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, ou les deux à la fois, aux fils et petits-fils des souverains.
Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», et l'on se sert dans le courant de la pétition ou de la lettre, des termes de: «Votre Sainteté, Votre Béatitude.»
Une femme ne doit jamais écrire directement au pape.
Continuons à faire connaître le formulaire en usage dans la Chancellerie française:
| Inscription en vedette | Monsieur le Cardinal, |
| Traitement | Votre Eminence, Agréez les assurances de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, |
| Courtoisie | Monsieur le Cardinal, De Votre Eminence, Le très humble et très obéissant serviteur, |
| Date | A Paris, le... |
| Réclame | A Son Eminence Monsieur le Cardinal N... |
Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre Altesse éminentissime» et, dans le courant de la lettre ou de la pétition, «Monseigneur».
La République a supprimé le «Monseigneur» aux archevêques et évêques; elle les appelle: «Monsieur». C'est plus court... de trois lettres. Elle leur a enlevé aussi la «Grandeur». La République n'admet pas la grandeur.
En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, n'ont droit qu'à la «haute considération», du reste, comme les maréchaux, les amiraux, le grand chancelier de la Légion d'honneur, les sénateurs et les députés. Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans leurs rapports intimes avec les archevêques et évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur» et de la «Grandeur».
Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop avec la R. F., le protocole l'a supprimé.
Dans ses formules de courtoisie, le protocole accorde du «profond respect» au président de la République; de la «très haute considération» aux Présidents du sénat et de la chambre des députés.
Le chef du cabinet du Président a la «considération la plus distinguée», de même que les conseillers d'Etat et les préfets. Les maires des grandes villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont «très distinguée», et les simples particuliers l'ont «parfaite».
C'est parfait!
Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de convenance de la République envers les «dames».
A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.
| En vedette | Madame, |
| Courtoisie | Agréez, Madame, l'hommage de mon respect, |
| ou | |
| En ligne | Madame, vous... |
| Courtoisie | J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble serviteur, |
[1] Pour les dames, les titres héraldiques à la réclame et sur l'adresse seulement.
Vous avez bien lu: les titres héraldiques! la République a daigné les conserver. On pourrait même l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet; on pourrait lui reprocher de laisser prendre des titres à des gens qui n'y ont aucun droit, de les y encourager, pourvu toutefois qu'ils endossent la livrée républicaine.
Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, autant d'usurpations, de fabrications de noms, que de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré au gouvernement d'avoir retenu quelques formules de l'ancien protocole, quelques-uns des égards de la vieille courtoisie française.
Lors donc que vous écrirez à une personne qui a un titre nobiliaire, n'oubliez pas de le mentionner dans votre lettre: «Monsieur le duc, Monsieur le comte, etc.»
Pour les personnages de très haute dignité, il était d'usage en France, et il l'est encore à l'étranger, de substituer à la seconde personne Vous, une périphrase, comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres que «Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a donnés».
Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres ordinaires. Leur rédaction varie selon le rang, la position des destinataires; leur formulaire est calqué sur ceux qu'on a vus plus haut.
Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel de placer le nom de «Monsieur ou Madame» le plus tôt possible, et de le rappeler dans le courant de la lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer. Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.—Madame, vous avez mille fois raison, etc.»
Vous adressez-vous à une personne avec laquelle vous entretenez des rapports familiers? à un collègue, un camarade de classe ou de régiment, supprimez le mot «Monsieur» et remplacez le par: «Mon cher collègue, Mon cher camarade, etc.»
Un homme qui écrit à une femme, même d'un rang inférieur au sien, doit toujours le faire avec une forme respectueuse.
Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, ne doit jamais se servir des expressions suivantes: «Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir bien lui faire l'honneur, etc.»
Dans une lettre, comme dans une visite ou une rencontre, l'on ne chargera la personne à laquelle on s'adresse, de présenter ses hommages ou ses compliments à un tiers, que s'il appartient à sa famille; et encore fera-t-on bien de se servir dans la lettre d'un correctif: «Permettez que Madame *** reçoive ici les assurances de mon respect, etc.»
Abstenez-vous de post-scriptum, à moins d'une circonstance imprévue et subite qui vous y force.
Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine pour amener avec esprit la fin d'une lettre; aujourd'hui, l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on finit en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur d'être, etc.»
On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je suis avec respect, ou: avec le plus profond respect, etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de ma haute» ou, selon son caractère sacerdotal ou magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse considération», ou encore: «de mes sentiments les plus respectueux».
Ce sont là autant de formules, autant de règles, consacrées par la politesse, qu'il faut observer.
LETTRES DE REMERCIEMENT
C'est au cœur à parler dans ces sortes de lettres, puisque le remerciement n'est autre chose, comme l'observe Bossuet, qu'un acte de reconnaissance.
Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, la générosité de celui qui oblige, la sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde gratitude, sont autant de thèmes à développer dans une lettre de remerciement. Quelques fragments de lettres à l'appui:
Le maréchal de Tallard à Mme de Maintenon.
«Madame,
«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles remerciements du mot que vous me fîtes l'honneur de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien n'égale ma reconnaissance, etc.»
Lettre de Saint-Evremont.
«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais même parler de reconnaissance; mais je ne suis pas moins sensible à l'obligation, etc.»
Lettre de Mme de Maintenon.
«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne voulez pas l'être; mais la reconnaissance ne perd rien au silence que vous m'imposez.»
Lettre du comte de Bussy.
«Je suis pénétré du service que vous m'avez rendu; et ce qui me charme dans votre procédé, c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, Madame, de ma reconnaissance et de mon respect.»
DES LETTRES DE FÉLICITATION
Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs ou à des égaux. L'on se réjouit avec ses amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à tout ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, pour cela que de laisser courir la plume.
Il n'en est pas de même des félicitations adressées à ses supérieurs ou à ses égaux. Comme les convenances en font presque tous les frais, que le sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter sur ces lieux communs que la politesse place chaque jour sur nos lèvres, de les tourner et retourner jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment le:—«Je suis», ou—«J'ai l'honneur d'être, etc.»
Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une lettre de félicitation, il ne fait que donner une saveur plus piquante aux compliments. Mme de Sévigné écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome:
«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon cher Duc! on ne pourra plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle tracasserie faites-vous encore à celui de l'Empereur sur ses franchises? Vous êtes devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera à deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence, etc.»
LETTRES DE CONDOLÉANCE
On se borne généralement, dans ces lettres, à témoigner la part que l'on prend à la perte qui en fait le sujet.
Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, pleure une personne qui lui était chère à plus d'un titre, ne craignez pas de lui en parler longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, à se nourrir de sa douleur.
Quelques courtes réflexions de piété font très bien dans une lettre de condoléance. La religion, cette grande chose, a seule des consolations qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines.
Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France, venait d'écrire à Louis XV, qui était tombé malade à Metz, pour le féliciter sur sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un courrier qui lui annonce la mort de Madame Sixième à Fontrevault, où Mesdames étaient élevées. Il devenait donc indispensable de joindre à la lettre de félicitation une lettre de condoléance. Madame de Ventadour trouva une façon fort ingénieuse de les réunir en une seule:
«Sire,
«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder à la France, en lui conservant Votre Majesté, il ne fallait rien moins qu'un ange en ambassade pour l'en aller remercier».
DES BILLETS
Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa contexture, son sans façon. Il n'y a qu'une supériorité bien marquée ou une familiarité bien établie qui puisse autoriser à écrire un billet.
On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de La Rochefoucauld qu'il venait de nommer Grand-Maître de la Garde-robe:
«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous ai fait comme votre maître.»
En voici un très spirituel qui est écrit à la troisième personne. Il fut adressé par M. Villemain à une dame qui lui avait prêté les poésies d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux demeuraient porte à porte:
«Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne sait plus par cœur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre à votre porte, inutilement voisine de la sienne; et il saisit cette occasion de vous offrir l'hommage de son respect, et l'assurance qu'il n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»
Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que M. Villemain relevait alors d'une longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour fou.
Cette façon d'écrire à la troisième personne a donné lieu par son ambiguïté à plus d'une méprise assez drôle,—témoin l'anecdote suivante:
C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs hommes de lettres. On causait style épistolaire, et l'un d'eux attaquait vivement les billets écrits à la troisième personne. Un autre les défendait, prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, plus polis.
—Bah! reprit le premier, un des mérites de la politesse, c'est d'être claire, et rien ne l'est moins que vos diables de billets à la troisième personne. Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous parle, il y a quelques années. Je reçus un beau matin de mon ami D..., chef de division au ministère de..., un petit mot conçu en ces termes:
«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer son ami A... (votre très humble!) qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur.»
«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais l'homme le plus heureux du monde! Je courus chez mon graveur, et lui commandai des cartes portant la flatteuse mention:
M. A..., chevalier de la Légion d'honneur.
«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis une croix du plus élégant module... Je courus chez un marchand de rubans et lui achetai une pièce du plus beau moiré rouge. Je courus chez tous mes amis pour recevoir leurs félicitations; enfin je courus au ministère pour remercier mon ami D..., et je me jetai dans ses bras:
—Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien je vous remercie de la bonne nouvelle.
—Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part il prend à mon bonheur!
—Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, et le bonheur est pour vous!
—Comment! c'est vous qu'on décore?
—Mais oui, n'est-ce pas?
—Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.
—Vous?
—Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus que moi; mais enfin, c'est moi qui le suis.
«Je compris alors quel sens il fallait donner à la phrase ambiguë.
—Que le diable vous emporte avec votre troisième personne. Ne pouviez-vous pas m'écrire tout simplement:
«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, que je viens d'être décoré.»
Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux ans après, lorsque je fus réellement décoré.
Et voilà cependant les conséquences que peut amener cette prétentieuse troisième personne!
LETTRES D'INVITATION
Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, peuvent se faire de vive voix ou par écrit. Dans ce dernier cas, il faut varier la rédaction des billets, selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, et d'après le rang et la position qu'elles occupent dans le monde. Trois ou quatre brouillons que l'on fera recopier y suffiront.
On ajoute au bas: «Vous êtes prié de répondre».
Ces invitations devront être envoyées quatre ou cinq jours d'avance, afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement. S'il ne peut accepter, il ira le jour même ou le lendemain au plus tard, s'en excuser, ou bien il s'en excusera par lettre.
Ne pas répondre équivaut à une acceptation.
Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de faire remettre sa carte chez l'amphitryon, l'avant-veille du jour désigné pour le dîner ou la soirée.
Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours à la poésie pour les invitations. Voltaire, chargé par madame la duchesse du Maine de prier à souper chez elle l'auteur de l'Art d'aimer, lui écrivit cet ingénieux quatrain:
Au nom du Pinde et de Cythère,
Gentil-Bernard est averti
Que l'Art d'aimer doit samedi,
Venir souper chez l'Art de plaire.
LETTRES DE FAIRE PART
Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement ont une formule adoptée que connaissent les imprimeurs ou lithographes. Il sera bon toutefois d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne s'y est rien glissé contre les convenances.
Il faut se garder d'étaler avec complaisance les titres et décorations des personnes qui figurent dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de faire argent de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa douleur. La qualité de parent suffit en pareille circonstance.
Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant doivent être envoyées au nom du père, à l'exclusion de la mère et des grands parents.
[DES DINERS EN GÉNÉRAL]
De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners et dîners, depuis le dîner d'apparat,—dîner grand seigneur, haute banque, ministre, etc., dont le coût varie de cent à cent cinquante francs par personne,—jusqu'au repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.
MENU
Potage au pain ou Julienne.
Bouilli, bifteck, lapin sauté.
Pommes de terre ou haricots.
Fromage ou pruneaux.
Pain à discrétion.
Vin—un carafon (le crû n'est pas indiqué).
Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution.
Café avec petit verre, 0 fr. 30 c.
Entre ces deux extrêmes—cent à cent cinquante francs, et quatre-vingts ou quatre-vingt-dix centimes,—il y a bien de la marge, bien des intermédiaires; voyons:
Le repas de noce, le repas de corps, qui se font l'un et l'autre sur commande, et où l'on mange fort mal;
Le dîner en ville, également de commande: première, deuxième, troisième classe, etc., comme pour les enterrements.
Les menus ne varient pas:
Potage Julienne ou purée Crécy;—Turbot, sauce aux câpres, ou sauce genevoise;—Filet de bœuf aux champignons;—Poularde truffée, à la Périgueux, etc.
Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce goût d'étuvé bien prononcé qui accuse leur cuisson au four; les mêmes sauces banales, les mêmes vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; car dans ces usines culinaires on fournit tout ce dont on peut avoir besoin: linge de table, ruolz, porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes industriels tiennent en réserve un stock de quatorzièmes, prêts à toute heure, pour les cas où l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives au nombre fatidique de treize!
Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés sur mesure, horripilaient Roqueplan; aussi les a-t-il flétris de bonne encre:
«Une des plus grandes douleurs du dîner en ville, c'est l'uniformité de l'organisation de son menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.
«Après cette soupe ridicule, composée d'un bouillon pâle et sans yeux, et dans lequel s'entrechoquent de petits losanges blancs,
«—Madère!»
«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant de croire qu'il tient à la main du vin de Madère, et non pas une décoction de fleurs de sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.
«—Château-Yquem 47!»
«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait pas qu'il verse du petit vin de Lunel coupé de Grave.
«—Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise!
«La rage vous saisit.—Nous sommes pincés, disent les gens d'expérience, nous n'éviterons pas le filet de bœuf aux champignons!
«Puis, le délire vous prend: on mange de tout un peu, on s'empoisonne avec variété, on grignote sa mort!
«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais et pernicieux.
«Par cette première raison que presque personne à Paris n'a de cave, et que la plupart des donneurs de dîners achètent du vin pour la circonstance, comme certains érudits ne prennent que dans Bouillet la science dont ils ont besoin pour le jour même.
«C'est la cave Bouillet.»
Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à deux et trois invitations par jour, il a fini par succomber à la peine. Les dîners en ville et le faux madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait à ses amis la veille de sa mort.
Reprenons l'énumération des dîners:
Le dîner de famille, où l'on mange comme l'on veut, quelquefois même comme l'on peut.
Le dîner sans façon, ou à la fortune du pot,
«...... Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les gourmands de la terre.»
gardez-vous en comme de la peste;
«Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie,
Qu'un dîner sans façon est une perfidie.»
c'est le législateur du Parnasse français qui le dit.
Le banquet populaire, à l'usage des Robert Macaire et des Gogos de la politique, où l'on se repaît de veau et de salade, où l'on s'abreuve de petit bleu.
Passons à des sujets plus relevés «Paulò majora canamus.»
LES GRANDS DINERS
Les gens qui ont un grand état de maison, qui font ce que l'on appelle figure dans le monde, peuvent seuls donner de ces dîners.
Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un chef de cuisine de premier ordre, avec une armée de marmitons; une cave bien fournie, une cave vécue; puis quelque chose comme trois ou quatre cent mille livres de rente, et même davantage—ce ne sera pas de trop.
Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais si vous n'y joignez l'éducation, l'esprit, le tact et le goût; si vous n'avez pas été initié en famille aux secrets de la grande existence, aux délicatesses, aux raffinements qu'elle comporte, c'est comme si vous n'aviez rien. Vous aurez beau tenir table ouverte, déployer tout le luxe possible,—ce ne sera pas ça... l'on mangera vos dîners, mais on se moquera de vous en arrière, on vous traitera de Californien.
Sans doute les lingots pèsent dans la balance, mais ils ne sont pas tout, ce n'est qu'un accessoire.
«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal qui montre mieux nos mérites et dévoile davantage nos défauts.»
L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence et d'art pour composer et dresser un dîner parfait, un de ces dîners dont tous les détails sont étudiés, pesés avec soin.
Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante ans, a reçu et traité à sa table toute l'Europe politique, militaire, savante, artistique, conférait chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier; il discutait avec eux la composition du dîner, car il ne déjeunait jamais. Il prenait deux ou trois tasses de camomille avant de se mettre au travail.
Ses grands dîners sont restés légendaires dans le monde diplomatique, et l'on consulte encore aujourd'hui leurs menus.
Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description de son ordinaire pour une table de dix à douze couverts. Il se composait de deux potages; de deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées; de deux rôts; de quatre entremets et du dessert.
Le prince mangeait avec appétit du potage, du poisson, d'une entrée de boucherie, qui était presque toujours une noix de veau, ou de côtelettes de mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la poularde au consommé.
Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets habituels étaient les épinards ou les cardons, les œufs ou les légumes de primeur, et comme entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées. Un autre jour, c'était un peu de crème au café.
Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux, légèrement trempé d'eau, et un peu de xérès; à son dessert, il demandait un petit verre de vieux malaga. Rentré au salon, on lui présentait une grande tasse qu'il emplissait lui-même de morceaux de sucre, puis on lui versait le café.
Avec ce régime-là, le prince a vécu quatre-vingt-deux ans. Que ceux qui veulent arriver jusque-là observent la recette: nous la leur livrons gratis.
Les dîners se sont servis tour à tour à la française et à la russe. Aujourd'hui le service russe a prévalu. Cependant le service français est encore en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale, mais surtout en province, parmi les familles de vieille souche. Écoutons ce que dit à ce sujet le Carnet d'un mondain:
«La mode française ne plaçait pas le dessert sur la table. On en disposait les friandises sur un dressoir.
«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de cristal de Venise ou de biscuit de Sèvres avec des montures ciselées, composait le seul ornement de la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont le nombre augmentait suivant l'importance du dîner.
«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle exigeait un plus grand nombre de plats et un soin plus attentif dans la manière de les monter. Elle indiquait une hospitalité plus large.
«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons remplacent les antiques réchauds.»
C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à l'œil; mais à quel prix? Au détriment des mets qui veulent être servis et mangés aussitôt qu'on les retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'œuvre, qu'on passait après le potage, et qui stimulaient, qui préparaient si bien l'estomac. Espérons qu'on y reviendra.
Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du XVIIIe siècle, ont apparu cette année sur la table de quelques maisons du high-life. Voici la nomenclature qu'en donne le Carnet:
Les laitances de carpes à l'Indienne;
Les pattes d'oie bottées à l'Intendant;
Les oreilles de cerf en menus-droits;
Les crêtes de coq à la gauloise;
Les glaces au pain bis et au beurre frais;
Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar).
Les deux menus qui suivent sont également empruntés au Carnet. Le premier est celui du dîner du Jour de l'an, offert au grand-duc Constantin à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un dîner intime de dix-huit personnes chez un grand financier.
GRAND DINER
Potage crème d'orge aux quenelles.
Soupe tortue à l'anglaise.
Petite croustade Régence.
Sterlets à la Russe.
Selle de chevreuil garnie.
Filets de poularde petits pois nouveaux.
Aspic de crustacés à la Bagration.
Sorbets au kirsch.
DINER INTIME
Huîtres.
Potage princesse et tortue.
Laitances de carpes aux truffes.
Côtelettes de chevreuil purée Soubise.
Faisans à la Godard.
Chaufroix de cailles et de bécasses.
Rôti d'ortolans.
Dinde truffée.
Salade Impératrice.
Bombe royale.
Dessert.
LE DINER ENTRE GASTRONOMES
Le gastronome n'aime pas les grands dîners. Ces repas solennels, où l'on donne plus à l'étiquette qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer les yeux qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de gens inconnus pour la plupart les uns aux autres, où règnent la froideur et la contrainte, n'ont pour lui aucun attrait.
Le gastronome par excellence pousse l'amour de la table jusqu'à l'exclusion de toute autre passion. Il n'admet pas l'élément féminin à ses agapes. A tort ou à raison, il prétend que la plus belle moitié du genre humain veut être sans cesse admirée, et il ne saurait distraire la moindre parcelle de son admiration, il la réserve tout entière pour les mets délicats.
Le marquis de Cussy, un des derniers représentants de l'exquise politesse de l'ancienne cour, partageait cette doctrine de l'exclusion des femmes aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous ne l'avons connu que dans les derniers temps de sa vie. Peut-être n'avait-il pas toujours pensé de même?
«Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.»
C'était bien le type du gastronome le plus accompli, le plus parfait de tous points. Ruiné par les évènements politiques, après avoir eu une immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité dont parle Horace; elle lui suffisait cependant pour vivre avec dignité et recevoir quelques amis.
Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait lui-même son marché. Ce jour-là, il était à la halle dès quatre heures du matin.
Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de onze convives, jamais moins de cinq. Puis sept, puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs? Était-ce pour se conformer au vieil adage romain: Numero Deus impare gaudet? On ne sait pas. M. de Cussy a emporté son secret dans la tombe.
Voici quelques-uns de ses aphorismes:
«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient en morale et en pensées;
«Mangez avec mesure, buvez à petits traits;
«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou il vous abandonnera, car il est ingrat;
«En hiver, votre salle à manger sera chaude; treize degrés; baignez-là de lumière.»
C'était un aimable et gai causeur, aimant assez la controverse. Il s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin; il le considérait comme un gros mangeur et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent le gastronome fin et délicat. L'entendant, un jour, demander deux douzaines d'huîtres par couvert, détachées et placées d'avance:
«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des huîtres ouvertes et détachées! Je ne vous excuse que parce que vous êtes né dans le département de l'Ain!»
Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger devait être ornée de glaces. M. de Cussy résistait, parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit s'étudier dans son miroir».
Le professeur conseillait la musique pendant le dîner; M. de Cussy l'admettait, mais à la condition que les instruments à vent y domineraient.
Aussi passionné pour la musique que pour la bonne chère, il passa trois heures, la veille de sa mort, à répéter avec sa fille des scènes entières d'opéras, et le jour même où il expira, il avait mangé et digéré un perdreau rouge en entier.
C'était mourir au champ d'honneur!
LE DINER BOURGEOIS
C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux temps, lorsqu'il existait une haute bourgeoisie, composée de l'élite des citoyens voués aux professions libérales, qu'ils honoraient de leur mérite et de leurs vertus. Bien habile qui pourrait dire aujourd'hui où commence et où finit ce que l'on nomme la bourgeoisie.
Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie, de donner tous les ans un ou plusieurs dîners qu'on appelait de cérémonie. Cela se pratique toujours en province, de même que dans certaines familles parisiennes, pour qui ces dîners sont une obligation d'état, de position de fortune.
Le nombre des convives varie de dix à dix-huit au maximum, en ayant soin de ne s'arrêter jamais au chiffre redouté de treize, qui n'est cependant à craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière, qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour douze.
C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes invité.
La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate blanche, les gants blancs ou paille.
Déjà quelques personnes sont réunies, à votre entrée dans le salon. Vous faites les salutations d'usage et vous restez debout, en causant avec vos voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou le domestique qui en tient lieu, ouvre les deux battants de la porte et prononce les mots sacramentels:
«Madame est servie!»
Le maître de la maison offre alors le bras à la femme qui, en raison de son âge ou de sa position sociale, a droit à cette marque de respect ou de déférence. Il passe le premier.
La maîtresse de la maison donne le bras à l'homme le plus âgé ou le plus considérable. Elle vient en second.
Les invités prennent la file, en se conformant aux règles prescrites par l'étiquette.
C'est le bras droit que le cavalier doit toujours offrir.
Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant un peu à gauche, afin de laisser plus d'espace à sa dame, et de ne point amener de rencontre fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe.
Arrivés tous deux dans la salle à manger, il saluera sa compagne qui répondra par une légère inclination.
Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à moins que celles-ci ne soient indiquées par des cartes posées sur les serviettes.
Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines de droite et de gauche se seront parfaitement installées—toujours en vertu de cette extrême attention que commandent l'agencement et les ondulations coquettes des robes.
Le maître et la maîtresse de la maison occupent le milieu de la table, en face l'un de l'autre. Les places d'honneur sont à leur droite d'abord, puis à la gauche. Les convives se rangent à la suite, de chaque côté, en observant toujours les prescriptions des diverses hiérarchies sociales.
C'est un très grand art de savoir placer son monde, que de bien assortir les âges, les positions et les sympathies, de manière à ne froisser personne, à ne blesser aucun amour-propre.
Nous avons entendu un maître dans la science du savoir-vivre,—Magister elegantiarum—critiquer cette façon de numéroter les convives, de les mesurer à la toise hiérarchique.
A son avis, tous les invités étant gens d'éducation, devraient être traités sur le pied d'égalité. Il n'admettait de préséance que pour les ministres de Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance de l'habit ecclésiastique est du reste consacrée par l'usage. Quand il se trouve un prêtre parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit la première place d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, de même qu'elle appartient de droit aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce du Pape.
Vous voilà donc parfaitement installé.
Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en échangeant quelques paroles banales. N'oubliez pas que votre position de cavalier servant vous oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée tous les petits services possibles. Vous lui verserez à boire, si les vins sont sur la table; vous veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque. Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité. Pesez bien vos paroles, et, pour plus de sûreté, renfermez-vous dans les généralités.
Si le maître de la maison offre lui-même d'un plat, ou la maîtresse de la maison d'une pâtisserie, d'une friandise quelconque confectionnée par elle, on est tenu de faire honneur à cette attention toute gracieuse.
Quand la conversation devient générale, si vous tenez à y prendre part, faites-le en homme de bon ton. N'interrompez pas, et surtout n'interpellez jamais personne d'un bout de la table à l'autre.
Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin d'inviter un de ces beaux esprits, joyeux conteurs, qui ont toujours quelque nouvelle et merveilleuse histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne en ce genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine époque un grand nombre de lettres d'invitation à dîner se terminaient invariablement par cette formule alléchante: «Nous aurons Méry.»
Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui la faute?
Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable: c'étaient les seuls peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer. Par ses emprunts réitérés, il s'était mis à la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient excusables, et même à tout prendre, très louables, de consentir à se rembourser en racontars. Est-il beaucoup de gens aujourd'hui qui se contenteraient d'une pareille monnaie?
Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature une somme, relativement assez forte, à un banquier qui fut depuis député de l'arrondissement de Saint-Denis. Bien entendu qu'à l'échéance le susdit billet revint sans être payé. C'était une habitude à laquelle Méry ne dérogeait guère; mais il eut le tort de ne point reparaître chez son créancier. Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à outrance: si bien que, de petit papier en petit papier, le débiteur un beau matin fut appréhendé au corps et conduit... à la prison pour dettes?—Non pas! Mais bellement chez son créancier.
—Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous êtes mon prisonnier de par la loi; cependant, en faveur de nos anciennes relations, je veux bien vous laisser libre sur parole, à la condition expresse que vous comparaîtrez à ma table, toutes les fois que vous en serez requis, et ce—jusqu'au jour où vous m'aurez remboursé intégralement—capital et intérêt.
—Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me devez les aliments.
A peu près à la même époque, Dumas père, ayant appris que, dans une maison où il n'allait que fort rarement, l'on s'était servi de son nom, au bas des invitations, imagina cette vengeance spirituelle de n'ouvrir la bouche que pour manger. A toutes les questions qu'on lui adressait, il répondait par des oui, des non, ou quelques mots des plus laconiques.
Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne s'attendait pas, l'amphitryon prit le parti d'interpeller directement son hôte.
—Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous n'allez pas nous raconter quelque chose?
—Très volontiers, cher Monsieur, mais à la condition que chacun y mettra du sien et servira un plat de son métier. Mon voisin, par exemple, qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un coup de canon, et aussitôt je commencerai une histoire.
Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive circule avec les vins de dessert; la joie rayonne sur tous les visages.
Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts que dans les banquets politiques. Pourtant si l'amphitryon offrait une santé, tous les convives s'inclineraient pour saluer la personne à qui elle est adressée, et videraient entièrement leurs verres.
Mais voici que le signal de quitter la table est donné. Chacun se lève en déposant sa serviette sur son assiette, et offre le bras à sa voisine de droite. Le retour au salon s'effectue de la même manière que pour la sortie, à cette différence près que la maîtresse de maison laisse passer tout le monde devant elle. Son mari ouvre la marche comme avant le dîner. Les convives le suivent, et chacun d'eux ramène à sa place la dame qu'il a conduite à table.
Un instant après, on apporte le café: c'est la maîtresse de la maison qui en fait les honneurs. Ne versez pas votre café dans votre soucoupe; laissez votre cuiller dans la tasse.
Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se priver du cigare ou de la cigarette après avoir mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir, et rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse exige que vous contribuiez pour votre part à l'agrément du reste de la soirée.
Si la maîtresse de la maison parle de faire un peu de musique, les amateurs s'empresseront de déférer à son désir. C'est à elle à ne point abuser de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante réponse de Chopin à son amphitryon qui se croyait en quelque sorte en droit de tenir le grand artiste au piano pendant toute la soirée.
—Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué une mazurka, j'ai si peu mangé!
Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé, comme le dit Brillat-Savarin, du bonheur de ses invités durant cinq ou six heures. En conséquence, des tables de jeu ont été dressées dans un petit salon, pour les personnes dont c'est la passion favorite, et même l'unique amusement, de remuer les cartes.
Le maître ou la maîtresse de la maison engageront les parties entre les amateurs qui ne se mettront au jeu qu'après en avoir été priés.
Les dames choisissent leurs places; les hommes attendent pour s'asseoir qu'elles aient fait ce choix. Il est d'usage que la personne qui distribue les cartes pour la première fois, s'incline et que chacun lui rende son salut avant de relever son jeu.
Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une jeune femme ne paraîtra à une table de jeu, qu'autant que sa présence sera nécessaire pour remplir une place vacante.
Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi le thé dont la maîtresse de la maison a fait les honneurs comme pour le café.
La soirée s'avance, et déjà quelques personnes se sont levées, bien que la maîtresse de la maison ait cherché à les retenir. Il est l'heure, plus que l'heure de se retirer.
Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels vous devez une visite dans les huit jours.
N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire l'éloge du dîner et des convives. Appuyez surtout sur la gracieuse hospitalité du maître, et de la maîtresse de la maison.
LES DÉJEUNERS
Les déjeuners dits à la fourchette sont peu usités à Paris, en raison de l'heure qu'il faudrait leur consacrer, et qui est due forcément aux affaires. Il n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup plus de temps à soi.
Là, les déjeuners-dînatoires sont en grand honneur. L'on se met à table à midi et l'on y reste jusqu'à trois ou quatre heures. La bonne chère fait les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine excellente confectionnée par un véritable cordon bleu, des sauces qui ne sont point frelatées, des viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à démêler avec cet ignoble four,—sans contredit la plus désastreuse conquête de la civilisation moderne.
Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de propriétaire, de rentier un peu riche, qui n'ait un caveau réservé, avec ses vins bien rangés et étiquetés par récolte: toutes choses fort rares à Paris et qui tendent à le devenir davantage chaque jour.
A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des déjeuners d'affaires, entre hommes. Aussi est-il reçu qu'après le dessert les dames quittent la table pour laisser ces messieurs à leurs conversations sérieuses et à leurs cigares.
Les hommes y assistent en redingote noire, cravate item;
Les femmes en toilettes mixtes, ou toilettes d'intérieur.
[LE TABAC]
Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou qu'on l'aspire en fumée, occupe une si large place dans nos habitudes, il y a opéré un changement si considérable, si funeste à l'existence même de la bonne compagnie, qu'il nous est impossible de n'en pas dire quelques mots.
Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte cabale, est resté divin pour les priseurs. Il est à remarquer toutefois que sa consommation tend à diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va sans cesse en progressant.
Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui se compose en très grande majorité de vieillards des deux sexes, est loin de se recruter en proportion des vides qu'elle éprouve.
Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet de luxe et d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à la mode, la fameuse poudre à la reine a été frappée de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans l'estime des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais jeu de mot, des nez qui prisent.
Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître son empire; chaque jour il fait de nouvelles conquêtes. C'est qu'aussi il flatte et caresse bien mieux les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée: fumée de la gloire, fumée des richesses, fumée des honneurs, etc., etc. Chacun poursuit ici-bas sa fumée avec la même ardeur que ce pauvre Ixion poursuivait sa nue.
On fume partout—au dehors et au dedans, dans la rue comme chez soi, à la ville et aux champs. C'est une épidémie qui prend les générations presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles comme une plaie incurable.
En vain des sociétés se sont fondées, des médecins, des savants, des académiciens, des journalistes, se sont réunis pour conjurer le mal; en vain ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles sur articles, pour signaler les dangers du tabac,—ce poison aussi fatal à la santé de l'homme que préjudiciable à sa bourse.
«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium de l'esprit humain: Peuple qui fume, peuple qui périt.»
Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même temps si profond, a poussé plus avant et surtout plus en avant ses observations:
«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage, si l'Allemagne rêve dans l'espace, si l'Espagne dort d'un sommeil entrecoupé de somnambulisme, si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la France enfin laisse flotter son regard, nous devons désormais accuser de ce mystérieux suicide national, le chibouque, la pipe, le cigare et la cigarette. Pour peu que la chose dure encore un siècle ou deux, l'intelligence du monde finira en fumée, et le singe pourra traiter avec l'homme d'égal à égal.»
Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les fumeurs n'en ont tenu aucun compte; ils ont allumé leur tabac avec les feuillets des brochures, avec les articles des journaux, et le feu des cigares et de la cigarette a continué sur toute la ligne avec plus d'intensité que jamais.
Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en maître absolu.
De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de Lisbonne à Pétersbourg, de Brest à Stamboul, c'est à qui se rangera
Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu.
Il est devenu le commensal de tous les logis, et s'assied à tous les foyers, se mêle à tous les propos même aux entretiens les plus doux. Il est l'ami, le confident de nos pensées, le compagnon de nos travaux; il a sa part de toutes nos peines, de tous nos plaisirs.
Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville, à la campagne, aux eaux; il est de tous les voyages, monte en chemin de fer, et secoue sa cendre sur la robe des dames.
Parfois, il veut bien encore leur demander la permission de s'allumer; mais c'est pour la forme, et il le fait de façon à n'être pas refusé.
Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera tout seul!
Où cela s'arrêtera-t-il?
Cela ne s'arrêtera pas.
Les choses prendront même un développement que les circonstances n'ont pas permis jusqu'à présent. A l'aide du progrès,—n'en doutez pas—les écoles, les collèges, un peu bien situés dans l'Université, finiront par posséder des professeurs assermentés de fumerie. On fumera partout et toujours: en se couchant, en se levant, en mangeant, en vaquant à toutes ses occupations.
Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée: on se mariera le cigare à la bouche. Le monde enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore, et les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il est dit dans l'Apocalypse:
Et circumdabit gentes fumus, et perebunt!
Et la fumée envahira les nations, et elles périront!
Cette fumée aperçue à travers les âges par saint Jean ne peut être que la fumée du tabac, à moins pourtant que ce ne soit celle de la dynamite!