JE SUIS CHEZ MOI!

Je le crierais! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour arrêter ce hurlement d'animal…

Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

Je finis par m'étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux fêlés je regarde le ciel, je l'emplis de mes rêves, j'y loge mes espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur— comme un oiseau—plane et bat dans l'espace.

Puis, c'est le sommeil qui vient… le songe qui flotte dans mon cerveau d'évadé…

À la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habillé, comme s'endort le soldat en campagne.

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.

Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.

On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault à qui l'on avait donné plein son tablier d'oeillets rouges, et qui, voyant ma porte ouverte, m'a crié du bas de l'échelle: «Veux-tu un oeillet, monsieur?»

Je l'ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.

C'eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que j'aurais été moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains d'auberge.

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire…

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel, ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine de vie.

Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis réveillé à huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes pensées et de mes rêves.

J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne savait que penser! «Qu'as-tu fait tout ce temps-là?

«Et tu n'as pas faim?

—Non.»

Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni de la gaieté, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaieté, et l'appétit.

Mais Truchet est peut-être revenu! Allons voir Truchet! Comme
Mercadet[4] dit: «Allons voir Godeau!»

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!

On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en l'attendant.

On est allé voir si Truchet était de retour.

—Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas. Mais on a mangé; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut faire autre chose et l'estomac ne passe à la caisse qu'à des heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a fallu courir, engager, emprunter!

Ce n'est pas assez pour moi—et déjà je souffre de ce tapage en l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les bocaux de prunes; je souffre de plus, encore… et je n'ose leur dire.

Il me semble qu'on ressemble un peu à des mendiants, sur notre carré.

Enfin j'ai touché mon argent! M. Truchet est revenu.

J'ai gardé six francs pour les Riffault. Mon chez moi me coûte six francs; il faut ce qu'il faut!

J'ai donné le reste à Angelina pour la pot-bouille.

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à pot-bouille six autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu'on veut voir: la Misère, par M. Ferdinand Dugué.

On boit en route et Matoussaint est très lancé.

Le rideau se lève.

Le héros (c'est l'acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la scène.

Il hésite: «Faut-il vivre honnête ou assassiner? Sera-ce la vie bourgeoise ou l'échafaud?»

Matoussaint crie: «L'échafaud! l'échafaud!»

Les quarante francs y ont passé.

On s'est bien amusé pendant dix jours, et je n'ai pas songé une minute au moment où l'on n'aurait plus le sou.

Ce moment est arrivé; il ne reste pas cinquante centimes à partager entre l'hôtel Lisbonne et l'hôtel Riffault.

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n'ai mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais j'ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon taudis.

Il n'est que huit heures.

La soirée sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'être seul; j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et d'écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour les autres depuis que je suis là; il ne me reste, le soir, qu'un murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force d'avoir parlé; elle me brûle et me pèle à force d'avoir fumé.

Ce verre d'eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le café noir de l'hôtel Lisbonne; mes idées sont fraîches, je vois clair devant moi, oh! très clair!

C'est la misère demain.

Matoussaint assure que ce n'est rien.

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misère, et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l'herbe, en se moquant des bourgeois?

Je n'ai pas encore dîné sur l'herbe; je n'ai presque pas dîné même, pour bien dire.

Pauvre mère Vingtras, elle m'a prédit que je regretterais son pot-au-feu! Peut-être bien…

Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l'hôtel Riffault, dans une chambre très propre. J'avais ajouté que j'avais fait connaissance de gens qui pourraient m'être très utiles (!).

Je veux parler de Matoussaint, d'Angelina, de Royanny.—Ils m'ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent me donner l'adresse de tous les monts-de-piété du quartier.

Ma mère m'a répondu.

Il tombe de sa lettre un papier rouge. Bon pour quarante francs, écrit en travers. C'est un mandat de poste!

Un mot joint au mandat:

«Ton père t'enverra quarante francs tous les mois.»

Quarante francs tous les mois!

Je n'y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père
Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.

Quarante francs!…

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à la sauce, et même aller voir la Misère à la Porte-Saint-Martin avec quarante francs par mois!…

J'ai eu de l'émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.

J'avais peur qu'on me prît pour un faussaire.

Non! j'ai reçu huit belles pièces de cinq francs!…

Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j'ai fait des comptes.

J'ai établi mon bilan.

DÉPENSES indispensables fr. c. CAPITAL mensuel fr. c. Tabac 4 50 40 00 Journaux 1 50

Cabinet de lecture 3 00

Chandelle 1 50

Blanchissage 1 00

Savon de Marseille 0 20

Entretien (fil, aiguilles) 0 10

Chambre 6 00

Total: 17 80 17 80 Reste:

22 20