DEVANT LES MESSAGERIES

En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le Café des
Messageries
.

L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.

C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et c'est une histoire qui se suit depuis le C de Café jusqu'à l'S de Messageries.

Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.

Il fallait rentrer.

Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe, autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier, donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.

Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.

J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière ou en envoyant des étoiles de boue.

Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.

Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à n'en plus finir.

On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec regret des dames, qui répondaient avec réserve:

«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?

—Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.

—Voici mon mari.

—Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»

Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un champ.

J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne venait pas.

Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.

Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et pâle.

Elle attendit longtemps…

Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari, car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait écrit: «Mademoiselle.»

Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle adresse: poste restante.

«Je vous ai dit que non.

—Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?

—Non.»

Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna pour aller s'asseoir sur un banc du Fer-à-cheval, où elle resta jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs regards et leurs sourires, à se lever et à partir.

Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir. Je reconnus la jeune fille à la tête pâle…

Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.

J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.

Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque côté.

Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous.

Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.

On mange entre deux prières.

C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.

Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant: «Amen!»

_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand j'étais petit.

_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou, tout bête.

Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.

Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.

Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de chatouillade.

Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.

C'est fini,—ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table.

Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.

Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.

Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.

Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me regardent comme un animal de luxe,—moi de la ville!— quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un singe.

Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.

J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage; je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.

Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais dans le courant!…

Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à regarder couler l'eau.

Elle a raison, je perds mon temps.

«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes leçons!»

Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:

«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue…
On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»

Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle!

Ma mère veut que son Jacques soit un Monsieur.

Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier, retourne à l'écurie mettre des sabots!

Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.

Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à lier des fagots, à porter du bois!

Je suis peut-être né pour être domestique!

C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois! je le sens!!!

Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!

J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.

Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l'air saoules.

On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se dépeigner quand il en a envie.

On n'est pas toujours à lui dire:

«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta cravate?—Tiens-toi droit.—Est-ce que tu es bossu?—Il est bossu!—Boutonne ton gilet.—Retrousse ton pantalon,— Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus verte!—Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»

Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!

Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous; ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.

Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.

Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui reste grêlé, fragile et mou!

À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain…

S'il ne salue pas, celui-ci…, celui-là… (il y a à donner des coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!

Et il faudra s'expliquer!—pas comme un domestique—non!— comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.

On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l'horreur des paysans; avec son fils… qui les aime encore…

Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septième.

Ç'a été toute une affaire!…

On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:

«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur!»

Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai donné un coup de poing et un croc-en-jambe…, il est tombé et s'est fait une bosse.

On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de Colin Tampon, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à la maison pour me faire fouetter.

Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.

Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.

Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!

Et après?

Après?—nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. —On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montré que j'avais du sang à mon mouchoir.

C'est le jour du Reinage.

On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.

Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine.

Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour faire des cadeaux aux filles.

On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche d'un grand arbre.

Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles, et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les côtes brisées.

Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.

En revenant de l'église, on se met à table.

Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.

On a du lard et du pain blanc,—du pain blanc!…

On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,—un vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près des vaches…

Les veines se gonflent, les boutons sautent!

On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.

Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.

Gare aux filles!

Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.

Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les embrasse à pleines joues.

Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.

Un bruit de chevaux!—Les gendarmes passent au galop…

C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
Sansac sont venus, et il y a eu bataille.

On se tue dans le cabaret.

Anyn! les gars! —ceux de Farreyrolles en avant!

On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute, une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles…

Voilà le cabaret!

On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À moi, à moi!» comme un sanglot.

C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!

Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pré.

Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans…

Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?

J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d'enfant!

Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!

Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.

Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille!

7 Les joies du foyer

1er janvier.

Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.

«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»

Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;—je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir fou!

Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit par lécher…» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;— en effet, il se penche et montre qu'il comprend.

Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc?

Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le goût du bois blanc des trompettes!…

On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.

«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir, et demain je serai bien sage!

—J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour qu'il les abîme.»

Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle, ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est bon, une fois l'an!—Quel malheur que ma mère ne soit pas sourde!

Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents! Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous, leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont dévoré leurs bonbons.

Et quel boucan ils font!

Je me suis mis à pleurer.

C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça m'amuse…

Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque, si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été sage. Je les aime quand j'en ai trop.

«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.

«Tiens, mange-la avec du pain.»

On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.

«Mange-la avec du pain!»

Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain.

J'aime mieux le pain tout seul.