MON ÂME
Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._
Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.
Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans ce collège-ci.
Il y a sept facultés de l'âme.
«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître.
On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre,
M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs!
Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation.
Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à son propriétaire désespéré.
«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.»
Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui notre voisin.
M. Chalmat dormait sur le même carré que nous.
Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.»
Il voulut me faire un cadeau.
Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur ouvert.
«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!»
Mon père semble dire: «c'est trop».
«Non, non! Écoutez-moi bien.»
Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? Il y en a huit!»
On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?
«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main gauche.
Il a ajouté avec bonté:
«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.»
Rennes, lundi.
Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses pensionnaires.
Mardi.
Je suis le second en version.
J'ai fait encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le premier.
Cette après-midi, l'examen.
Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en trois bouchées.
«Monsieur Vingtras!»
C'est mon tour.
On tire les boules.
«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.»
Je traduis comme un ange.
«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue M. Gendrel.»
M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de province, docteur ès lettres de province; il n'a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un cafard, à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il m'a pris pour prétexte à l'instant.
M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard.
Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui.
Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être indulgent.
«Qu'est-ce que le pendule compensateur?
—C'est un pendule qui compense.
—Bien, très bien!»
Se penchant à l'oreille du doyen:
«Il est intelligent.»
Se retournant vers moi:
«Et la machine pneumatique, quel est son usage?
—La machine pneumatique?…
—Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, très bien!»
Il reprend:
«Vous avez en géométrie la section d'un cône?»
Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la fais à la bonne franquette.
Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un vieux mouchoir, je coupe mon cône.
On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur.
Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour:
«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a profité.»
Murmure flatteur.
Encore un coup à Gendrel!
C'est à lui que j'ai affaire maintenant.
Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous toutes neuves.
Il lui prend l'envie de se moucher.
Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure et remis dans la coiffe si grasse.
C'était le chapeau de Gendrel.
Je suis perdu!
Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.
Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.»
(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?»
Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail de son cheval.
«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de l'âme?»
Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.»
………………………………
Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!
Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois dans les foules, et l'on entend: huit, huit, huit.
Pi—houit!…
J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que sept en province.»
Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma théorie des huit publiquement, et je vais porter la peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.
Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à se présenter à une autre session.»
La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d'une secte ou d'une faction.
J'ai dit ce qu'il m'a dit!
Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,—je m'en fiche,—mais je serai forcé de me représenter devant la Faculté de Rennes,—et je ne m'en fiche pas. Je suis bien triste…
Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil cave.
C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est dans son propre orgueil!
Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.
Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait sur notre porte:
À LA BOULE NOIRE
AUBERGE DES RETOQUÉS
AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT
(On porte tout de même des participes en ville)
_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée, comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme si le fils de la maison avait jonglé avec des blanches!…
«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec nous.»
Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes pénibles.
Mon père me reproche le pain que je mange.
On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui se cache.
«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.
—Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes.
Je serai donc toujours écrasé par mon costume!
Ah! je partirai tout de même!
Mon père a eu vent de ce propos.
«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.»
Legnagna m'avait déjà menacé d'eux…
Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?
Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien…
«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»
Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire ma chambre.
«Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents, etc.»
Me faire arrêter?—Pourquoi?
Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée que je mange,—parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me frapper, moi qui pourrais le casser en deux,—parce que je veux avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant lutté pour avoir une toge roussie, il aura un fils qui aura une cotte, un bourgeron!
Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne veux pas être professeur comme lui.
Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la charrue et l'écurie.
Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans, il le peut.
On a pensé à moi pour une leçon.
Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous, veulent me montrer de l'amitié.
L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:
«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.—Il faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu'il aille chez vous tout nu—sauf votre respect. Je vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.— J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»
J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!
La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son chemin,—si mon père rentrait et que nous nous prissions aux cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille, et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)
«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!…»
Ah! cette paysanne!
Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne tiennent pas.
Je suis forcé de m'asseoir de côté.
Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:
«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.
—Oh! non, au contraire, merci.»
Je ruisselle.
«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère, qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.
—Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!…»
On me chasse le lendemain.
Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
«Cinquante francs.»
Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.
—Oh! non, par exemple, non!
—Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine qui a sa confiance.—S'il me laissait choisir le drap encore!»
J'achète un costume tout fait.
Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande à parler en particulier au patron de l'établissement et lui explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les larmes aux yeux!»
Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.
Elle en est si contente et si fière!
Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:
«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure! Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
Claquant la langue tristement, elle ajoute:
«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a seulement pas demandé des morceaux!»
Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait pâlir, il eut peur de mon désespoir.
«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.
Il en est à croire cela.
La pauvre femme reste muette, glacée.
Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.
«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»
C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur du suicide.
C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour écrire à, son père. Il faut mettre vous.
Je dis vous pour la première fois.
Je ne vois pas bien avec la chandelle.
«Mère, donne-moi donc une bougie.
—Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»
J'écris à mon père! Je rature, et je rature!
Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de paraître faible.
Je recommence; c'est difficile et douloureux.
Ah! ma foi, non! et je déchire encore…
Je vais mettre deux lignes seulement,—pas deux lignes,— quatre mots. Ça m'évitera ce «vous», et ce que je veux dire y sera tout de même. J'écris simplement ceci:
Je veux être ouvrier.
«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient de remettre le bout de papier.
Il me rencontre dans un corridor:
«Tu te f… de moi, dis…?»
Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
L'abîme est creusé,—il va arriver un malheur.
25 La délivrance
Le malheur est arrivé!
Je sors quelquefois, le soir—bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.
Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien—même un sou.
J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. La Poésie au seizième siècle, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres de M. Victor Cousin.
Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens.»
Qui me donnerait des conseils?—Des copains? Je suis plus vieux qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.—Des vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait chez les anciens, et n'ont pas le temps,—à cause des répétitions,—de juger ce qui se passe autour d'eux.
J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.
Elle avait levé les mains au ciel.
«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!…»
Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins, il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des choses de l'autre monde!—tandis qu'avec l'argent, j'ai pu acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.
Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.
«Te voilà, fainéant?»
Et il a continué son chemin.
Fainéant?—Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal!
Fainéant!—Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient, parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne faut pas qu'il m'appelle fainéant!
Fainéant!
Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:
«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»
Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand j'étais plus jeune.
Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au courage de son fils.
Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je caponne!
Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme, et je travaillerai tout de même! C'est dit.
Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée, que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
J'y ai couché.
C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé le verrou mis.
Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de courage que moi.
Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans ma chambre, mais on a l'air de me menacer. Je ne veux pas paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
Comme c'est froid, quand le soleil se lève!
Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à huit heures et demie du matin.
Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.
M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?
La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était blanc comme un mort.
«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»
Dans la maison, une heure après.
«Qu'y a-t-il?
—Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»
Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait volontiers estropié; il répétait:
«Je te casserai les bras et les jambes.»
«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
C'est trop tard; je suis trop grand.»